Le prix Sirène Lapérouse distingue cette année James Noël pour Paons, son dernier recueil de poésie publié aux éditions Au Diable Vauvert. Un titre évocateur, presque programmatique, qui dit déjà une poésie du déploiement, de l’éclat et de la majesté.
Le jury avait retenu, dans sa sélection finale, trois autres recueils : La nuit quand je te gratte le dos de François Bétrémieux (Le Castor Astral), invitation charnelle et nocturne à la tendresse la plus ordinaire, celle qui se glisse entre les draps du quotidien ; Glaciers de Bruno Doucey (Éditions Bruno Doucey), œuvre de glace et de mémoire, où chaque page fond lentement comme un continent qui se souvient ; et Des lances dans les phalanges de Clara Ysé (Seghers), titre qui tranche, qui perce, qui saigne la douleur portée jusqu’à l’os, jusqu’à la syllabe.
Mais c’est James Noël qui a triomphé. Cet Haïtien qui fait briller la poésie haïtienne en plein cœur de Paris comme une étoile du Sud dans le ciel du Nord, comme un flamboyant planté au milieu des boulevards haussmanniens anachronisme magnifique, beauté déplacée, donc inoubliable.
Il a reçu ce soir ce prix des mains d’un jury d’exception composé de David Frèche, Vanessa Trigano et Émilie Patou, aux côtés de personnalités aussi lumineuses que Tahar Ben Jelloun — lui-même passeur entre les langues et les continents Antoine Caro, Carole Chrétiennot, Guillaume Houzé, Lara Micheli, Patrick Mille et Thibault de Montaigu : un aréopage de lettres et d’arts réunis comme les gardiens d’un temple que la médiocrité ne franchit pas, un cercle où chaque regard est une balance, chaque silence un verdict.
Ce soir-là, Lapérouse n’était plus seulement un restaurant, il était une île. Une île flottante sur la Seine, haïtienne et parisienne à la fois, amarrée entre deux rives comme un poème tenu entre deux souffles. La poésie cette chose fragile et indestructible, légère comme un voile, résistante comme du corail avait choisi de poser ses valises là, entre les miroirs dorés et les murs chargés de siècles, pour rappeler à Paris que certaines lumières viennent de loin, traversent les mers et les tempêtes, et arrivent intactes, plus vives encore d’avoir tant voyagé.
Un livre continent
Dans les vestibules de ce grand Lapérouse, James Noël était comme un poisson dans l’eau égal à lui-même, toujours aussi modeste, volontiers blagueur, portant sa gloire avec la légèreté d’un homme qui sait que les honneurs passent et que les poèmes restent. Autour de lui, ses pairs : son éditrice, présente comme une complice de longue date, et son compatriote l’écrivain Louis-Philippe Dalembert, autre vigie de la littérature haïtienne à Paris, preuve que la langue française n’appartient pas à un seul pays mais à tous ceux qui la travaillent jusqu’à l’os, jusqu’à l’éclat.
Rien n’était laissé au hasard. Ni la salle, ni les visages, ni le livre lui-même. Car Paons est le recueil le plus ample que James Noël ait jamais offert : plus de cent quatre-vingts poèmes dressés, construits comme des étincelles de merveilleux, comme une volée d’oiseaux surgis d’un seul battement d’aile. Un livre-continent. Un livre-archipel, pourrait-on dire, pour un poète né sur une île.
Et d’abord, ce titre : Paons. L’oiseau qui s’égaille, qui se pavane et qui pourtant se présente volontiers sous nos pieds, ramenant sa queue traînante sur le sol comme pour nous rappeler que la beauté n’est pas arrogance mais une offrande faite à ceux qui daignent regarder. Le paon ne vole pas, ou si peu : il reste là, terrestre et solaire, splendide sans effort apparent, comme ces poèmes qui semblent surgir naturellement et qui sont, en réalité, le fruit d’un travail souterrain, patient, acharné la beauté comme résultat d’une lutte invisible.
Ces poèmes sont travaillés comme un charpentier travaille son bois, avec cette patience têtue de l’artisan qui connaît le grain, qui respecte le nœud, qui sait où forcer et où céder. James Noël ne jette pas les mots comme on jette des graines au vent. Il les taille, les ponce, les retourne, les ajuste l’un contre l’autre jusqu’à ce qu’ils tiennent debout seuls, jusqu’à ce que la jointure devienne invisible et que la beauté paraisse naturelle, comme si le poème avait toujours existé ainsi, comme si la langue n’avait fait que le révéler.
Chaque poème dans Paons est une pièce à part entière, une construction dont on peut faire le tour, dont on peut toucher les murs, sentir l’odeur du bois frais et de l’encre mêlés. Il y a dans ce recueil quelque chose de l’ébéniste autant que du poète, ce souci de la forme qui ne sacrifie jamais le fond, cette attention au détail qui n’étouffe jamais le souffle. On entre dans un poème de James Noël comme on entre dans une maison bien faite : on sent immédiatement que quelqu’un a pensé à tout, à la lumière, à l’espace, à la façon dont l’air circule entre les mots.
Et pourtant, rien de froid dans cet artisanat-là. Le bois garde sa chaleur. Le poème garde son tremblement. C’est peut-être là le secret de James Noël : construire avec la rigueur d’un bâtisseur et la fièvre d’un amant pour que ceux qui viennent goûter à ces édifices de langue en ressortent à la fois solides et bouleversés, comme après avoir traversé quelque chose de vrai.
Un seul poème suffit à illustrer tout cela : Poème pour le vent. Il commence par une énumération qui semble d’abord débridée, presque enfantine dans son enthousiasme : rectangulaires, triangulaires, circulaires trois adjectifs géométriques, savants, presque techniques. Puis survient le quatrième, auriculaires, et tout bascule. L’oreille s’invite dans l’œil. L’ouïe contamine la vision. Ce glissement n’est pas un accident : c’est le charpentier qui lâche volontairement un nœud dans son bois pour que la lumière y passe autrement.
Le principe de l’ouverture
Le peu importe qui suit est une feinte magnifique. Après avoir aligné avec soin quatre qualificatifs précis, le poète fait semblant de tout relativiser mais c’est pour mieux affirmer ce qui compte vraiment : non la forme de la fenêtre, mais la fenêtre elle-même. L’ouverture. Le principe de l’ouverture. James Noël ne chante pas un objet, il chante une disposition de l’être. « Je suis ouvert à toutes les formes ici la fenêtre devient miroir. » Le poète parle de lui autant que de l’architecture. La fenêtre, c’est le poème. Le poème, c’est une fenêtre. Cette équation silencieuse traverse tout le texte sans jamais s’énoncer crûment c’est la jointure invisible du bon charpentier.
Et puis arrive la chute : Ô fenêtre / la belle fente qui me transporte deux vers qui concentrent tout. L’interjection lyrique, presque classique, presque ironique, convoque les odes du siècle passé. Puis fente : mot humble, anatomique, presque cru, qui succède à la beauté solennelle du Ô comme un éclat de rire succède à une prière. C’est James Noël tout entier dans ce seul mot le refus de la grandiloquence, la beauté trouvée dans le brut, dans ce qui ouvre plutôt que ce qui ferme.
Le vent du titre n’apparaît pas dans le poème. Il n’en a pas besoin. Il est partout dans les espaces entre les mots, dans ce mouvement d’une forme à l’autre, dans ce transport final. Le poème est lui-même une fenêtre ouverte : on y entre par un côté, on en ressort changé par l’autre. Comme on ressort changé de tout ce que James Noël construit avec ses mains de poète, ses yeux de charpentier, et ce cœur d’Haïtien qui bat sous chaque vers, fidèle et inépuisable.
James Noël, avec ce dernier travail, offre un recueil haut en couleur et minutieusement orchestré dans tous les domaines de la création poétique. Un livre qui ne chuchote pas, qui ne tâtonne pas, qui s’avance en pleine lumière comme l’oiseau qui lui donne son titre, la queue déployée, souverain et généreux. Chaque poème est une chambre ouverte, chaque page une invitation, chaque vers une fenêtre supplémentaire percée dans le mur du monde.
Et c’est ainsi que James Noël s’installe non pas avec la solennité compassée de celui qui réclame sa place, mais avec cette enjouée évidence des grands : simplement, fermement, comme on pose une maison sur un terrain qu’on connaît depuis toujours. Il s’installe dans le paysage de la poésie francophone comme un arbre s’installe dans un jardin on ne sait plus très bien depuis quand il est là, on sait seulement qu’on ne peut plus imaginer le jardin sans lui.
Le prix Sirène Lapérouse est une reconnaissance, la confirmation que la voix qui monte de Port-au-Prince et résonne jusqu’aux rives de la Seine n’est pas une voix de passage mais une voix qui demeure, qui creuse, qui construit. Une voix de charpentier et de rêveur, d’insulaire et de citoyen du monde, capable de tenir dans un seul mot — fente, paon, fenêtre — tout ce que la langue peut contenir de beauté, de drôlerie et de vérité. Ce soir-là, la poésie haitienne a – encore une fois – gagné.
Maguet Delva
