À propos des deux récents ouvrages de Marie-Célie Agnant
Marie-Célie Agnant, poétesse, romancière, militante féministe et antiraciste, connue pour sa dénonciation et ses luttes constantes contre l’oppression multiforme, vient de publier un recueil de poèmes, Seul demeure le cri et un récit Cette mort qui n’était pas la leur.
Deux ouvrages, deux formes différentes, mais qui témoignent, comme le sont d’ailleurs les autres ouvrages de l’auteure, d’une même prise de position contre l’injustice et la banalité du mal.
Dans le recueil, le cri prend la place de la parole devenue impuissante, le cri est nécessaire, incontournable, urgent. Il dévoile une vérité prenant chair dans une singularité, capable de le transmettre dans sa nudité. Le cri est un « au-delà de la parole », décrivant une réalité vécue, oppressante, où les mots prennent une autre dimension.
Le cri est par essence une dénonciation, une révolte : « Si mes paroles ont goût d’amertume / il y a tout ce sang / ce sang lourd / qui engrosse ma terre défigurée depuis tant de lune ».
Mais il n’est pas que cela, il peut aussi être l’expression d’un vécu que plusieurs d’entre nous charrient sans vraiment comprendre la portée existentielle : « Les bourrasques m’ont trainée / sur les rives de l’exil / effiloché mes racines / des cheveux blancs et drus sur ma vie / ont germé / j’ai appris à parler avec d’autres mots ».
La tendresse, l’espoir peuvent prendre la forme d’un cri : « Vole mon enfant / butine les oasis / les champs de lune. Goûte jusqu’aux miettes ton sommeil / Inscris dans ta mémoire / cette première extase. Dors mon enfant / c’est encore le printemps ».
Dans ce recueil, la poésie de Marie-Célie Agnant prend chair une nouvelle fois pour dire l’indicible d’un monde tourmenté, déboussolé où semble englué l’espoir. Le poème devient alors cri : dénonciation, certes, mais aussi appel, arrachement, pour faire sortir de leur somnambulisme, de leur torpeur ceux et celles qui gardent encore la conscience de l’humanité commune.
La quête de cette conscience traverse également le récit Cette mort qui n’était pas la leur.
Divisé en dix cahiers (le mot cahier reflète, selon moi, l’intimité de l’écriture), ce récit prend la forme d’un dialogue entre des personnages et la narratrice. Dialogue qui est en réalité témoignage et questionnement continu sur le sens d’événements ponctuant un monde qui fait fi de toute rationalité.
Ici le cri se transmue en écriture, mais retient son caractère intrinsèque, son substrat : « Écrire pour donner une vie réelle aux mots et rejoindre les paroles étranglées ! Pour le refus des injustices criantes, du rapt, du vol, du mépris, de la dépossession, de la haine de l’Autre et du déni d’existence … Pour rappeler les identités toujours mises à mal. »
La narration est fondamentalement quête de sens chez Agnant, même si la dénonciation y joue un rôle important. Cette quête de sens n’est pas neutre, elle est soutenue par une quête de justice qui pour l’écrivaine semble être le principal objectif. Le langage, prenant corps dans une écriture dont la maitrise est assurée, interpelle les consciences. Et si cette interpellation concerne l’humanité souffrante, elle touche en particulier le « pays de l’enfance » de l’auteure, « pays éclopé qui a bu de force la coupe de haine de tous les enragés. »
Ici, la narration prend une tournure particulière : la narratrice s’arrête pour exprimer sa tristesse et sa révolte : « J’ai choisi de nommer ma terre natale, mon pays là-bas, comme si de simplement prononcer son nom me fait l’effet d’un couteau qu’on enfoncerait loin, très loin dans mon corps. Il s’agit pourtant d’un lieu qui me possède tout entière. (…) Les bruits de la nuit de mon pays là-bas me bouleversent tant. Ils pénètrent dans mes songes, me pourchassent jusqu’aux confins d’une atroce souffrance, charriée, nourrie par une colère indescriptible. »
Quête de sens, quête de justice constituent la trame de fond de ces deux ouvrages de Marie-Célie Agnant.
Cette double quête, à laquelle l’auteure nous convie avec conviction, qu’elle exprime avec tout le talent d’une écrivaine consommée, est aussi la nôtre, dans la mesure où nous croyons à la nécessité (aujourd’hui plus que jamais) de construire un autre monde.
Montréal, avril 2026
Marie-Célie Agnant, Seul demeure le cri, Éditions du Noroît, 2025, 177p; Cette mort qui n’était la leur, Éditions de la Pleine Lune, 2026, 193p
