Deuxième partie et fin
Connu en Espagne exclusivement (presque) dans les milieux académiques, Knud Togeby, qu’on ne surpasse pas facilement en rigueur et profondeur d’idées, produisit Mode, aspect et temps en espagnol (136 pp. 1953), « un livre notable à l’étude de notre langue », reconnait le professeur Antonio Rodriguez Almodovar (Université de Séville) ; et La composition du roman « Don Quijote » (1957) dont la traduction La estructura del Quijote, est de ce même professeur. Le destin tragique qui entraîna l’écrivain et linguiste danois en 1974 n’était pas pressenti dans ses recherches, comme parfois ça c’est l’être pour les poètes, et il n’a pas été le seul facteur d’intérêt et d’empressement pour les chercheurs espagnols, si l’on a mis la disparition de ce linguiste au compte d’une « perte considérable pour les sciences du langage, en général, pour l’hispanisme, en particulier », et que la traduction du professeur Almodovar n’est, en plus, que pour lui rendre hommage.
Togeby avait fait plus que ça, surtout se délocaliser philologiquement, quelque chose qu’il est difficile à apprécier à une époque où il était primordial, précisément, de se pencher sur les urgences internes. Si bien que le docteur en Philologie Moderne Almodovar, dans son étude préliminaire de l’œuvre du linguiste danois, écrira « No es que todo sea original en este trabajo (ello seria poco menos que imposible tratàndose del Quijote), pero si – oui - algunos detalles que estimo de gran agudeza y, sobre todo, la totalidad del punto de vista, que responde, para mayor precision, a parte del método de la linguistica estructural aplicado a un metodo literario ». Mais l’auteur ne le remarque pas ainsi, ni n’expose les bases théoriques de son analyse, peut-être pour l’avoir estimé non nécessaire dans l’ambiance scientifique dans laquelle il a entrepris son travail ou, « par excès de pudeur de linguiste mu en critique littéraire ».
De l’indispensable besoin d’analyser El Quijote qu’éprouvait Togeby, il ressort que Cervantès a fait l’apport de quelques éléments à la création du roman moderne, et ce n’était pas sans l’influence (plutôt intense) du roman court. Une influence visible avec l’intercalation directe de ce dernier et des situations qui constituent la trame du roman. On a même prétendu, souligne l’écrivain danois, que la sortie de Don Quijote fut conçue au départ comme un roman court indépendant*, [Entwiste, Cervantes, Oxford 1940].
Mais il y a plus encore. Cervantes, a dit Togeby, a prêté au roman court un moyen de concentration très efficace qu’est le temps. Si le roman ne donne pas l’impression d’une rivière qui coule interminablement, c’est parce que son action se trouve strictement limitée par le temps. La première sortie dure six jours (I, 5), Don Quijote garde la maison une quinzaine de jours (I, 7), pour réaliser la seconde au bout d’un mois (II, 28). Il reste à la maison durant un mois (II, 1), et la troisième sortie comporte un peu plus de trois mois (II, 65).
A propos, il est à signaler qu’entre les dates données par Cervantes sont en contradictions avec d’autres. La lettre de la Première partie porte la date du 22 août (I, 25). Celle de la Seconde est du 20 juillet 1614 (II, 36). Il est, donc, impossible, que ce soit de la même année.
L’explication plausible de cette différence réside dans ce qu’on a coutume d’appeler temps objectif et temps subjectif. Je peux me tromper, mais Togeby semble analyser la nouvelle époque de la culture au début du XXe siècle, durant la crise de la raison illustrée, où le sentimental (au sens large) et le narratif de la littérature a fait un pas de scepticisme dangereux. Tellement de choses sont arrivées ! Dans le roman, Don Quijote est blessé et soigné tant de fois ! On pourrait dire, en résumé, que Cervantes eut le temps objectif, mais créa la durée nécessaire au moyen du temps subjectif.
La Seconde Partie représente, dans presque tous les aspects, un progrès par rapport à la Première. Cela est certain, y compris en ce qui se réfère au genre. Ayant créé le roman moderne, Cervantes ne se contenta pas de cela, il le perfectionna dans la Seconde partie.
D’un côté, il le fit en respectant rigoureusement l’unité d’action, rien de romans courts intercalés. Seulement Don Quijote et Sancho Panza.
De l’autre, et cela est le plus important, il créa dans la Seconde partie le « roman éducatif ». Si la Première partie est statique, la Seconde est dynamique. Les héros se développent, changent de personnalité, se détachent de leurs mollesses, se peaufinent. Et quand nous assistons à la mort de Don Quijote, au dernier chapitre, c’est comme si nous l’aurions suivi tout le long de sa vie, et l’impression d’une vie est le principe même du roman.
Dans la vaste littérature consacrée à l’œuvre de Cervantes, Togeby confesse que « les travaux qui s’occupent de la composition sont peu nombreux ». L’intérêt, dans cette direction, s’est concentré sur la psychologie, la philosophie et le style. Le linguiste se réfère, pour corroborer son jugement, à l’œuvre magistrale de Américo Castro, El pensamiento de Cervantes (Madrid, 1925).
Rien de plus naturel, dira-t-il. La composition importe peu. « C’est dans le caractère des personnages où réside l’intérêt du roman, et c’est de là d’où se déduit la philosophie de l’auteur ». Et il argumente « Cela est probablement sûr dans une certaine mesure, mais nous prenons le risque de soutenir que la discussion autour de l’intention, la psychologie et la philosophie de notre roman aurait gagné en intérêt si, d’une manière systématique, compte avait été tenu de la composition de l’œuvre, et surtout de la différence entre les deux parties ».
Parmi les nombreuses observations philologiques de Togeby, se détache celle parlant de la différence entre les deux parties du roman. Ces parties exigent un effort additionnel au lecteur, lequel doit la comprendre dans ce qui a l’air d’une contradiction :
Esta diferencia es tal que casi convendria hablar de dos novelas. Lo que es verdad para una no lo es para la otra. Si se quiere hablar de la novela entera se cae casi inevitablemente en contradicciones. En cambio, las posturas divergentes que se han mostrado a este proposito pueden conciliarse a menudo si se opera sobre aquella distincion. El fin de la novela, ?es exclusivamente hacer la satira de las novelas de caballeria, o hay algo mas? En la Primera parte se trata ante todo de una satira de aquella clase de libros ; en la Segunda, la perspectiva se ensancha enormemente. ?Cual es la personalidad de Don Quijote y cual la de Sancho ? En verdad, esto depende de la parte de la que uno hable. En la Segunda parte, ambas personalidades sufren un cambio sorprendente ».
Dans cette ligne esthétique, si c’est bien de cela qu’il s’agit, les caractères des personnages littéraires se complètent dans l’esprit du lecteur ; et sur ce point de vue Togeby, dans son analyse, semble s’aligner sur ce courant de l’esthétique de la réception moderne.
En continuant de se centrer sur cet aspect du roman de Cervantes, il trouva un prétexte pour développer des réflexions sur la psychologie, la philosophie et le style. Aussi personne que le linguiste danois n’eut la répartie plus heureuse et plus prompte qu’ici :
Con mayor motivo, la composicion no es la misma en las dos partes. Los que consideran caracteristicas de la novela sus digresiones y sus novelas cortas intercaladas no se enfrentan màs que con la Primera parte. En la Segunda, Cervantes opera de un modo completamente distinto, conforme insistio él mismo (II, 44).
La majorité de ceux qui se sont réellement penchés sur le problème de la composition, s’accorde à dire que Cervantes ne fit pas plus que continuer la tradition de ses prédécesseurs, qu’ils soient auteurs de romans de chevalerie, qu’ils soient de romans picaresques. Togeby citait à l’appui de ces thèses la préface de Paul V. Rubow de la traduction danoise de ce roman. Selon lui, « no hay en la novela ninguna composicion ingeniosa, pues se trata de una serie de aventuras ligadas solamente por el caràcter de los personajes. No hay ni preparaciones ni consecuencias, ni motivos ni temas. Es un relato que prosigue indefinidamente, y que podria reducirse o prolongarse a voluntad. El autor se aparta a veces de tal modo de su asunto que pierde el hilo, e incluso su texto incurre en contradicciones.
Si tal cosa fuera verdad, la contradiccion màs grande existiria entre la composicion de la novela y las teorias que contiene el libro a este proposito. ?Pudo Cervantes preocuparse tanto por el problema de la composicion para relegarlo completamente dentro de su misma novela ? No locreemos, y el presente estudio se propone justamente averiguar en que medida Cervantes se ajusto a sus propios preceptos».
Le studieux linguiste danois conclut que « les contradictions auxquelles pense M. Rubow sont en réalité de peu d’importance. Il s’agit de négligences que ne peut éviter un auteur qui travaille rapidement, sous une heureuse inspiration. La même chose est arrivée à Holberg qui dans Jeppe paa Bjerget donne au pasteur et aux enfants de Jeppe différents noms au long de l’œuvre. « También Cervantes, en la Primera parte, llama Juana o Mari Guitérrez a la mujer de Sancho (I, 7), y en la Segunda, Teresa ».
Entwistle, a fait remarquer Togeby, (Cervantes, Oxford 1940, pp.118-132) représente le même point de vue que Rubow. Pour lui, la composition du roman est du type médiéval, c’est à dire, sans unité. Le texte se développe au cours de la rédaction, comme los « Papeles del Club Pickwick ».
Quant à Helmut Hatzfeld, dans El Quijote como obra de arte del lenguaje, il résume ainsi les opinions des critiques littéraires : « Todos los criticos que se han ocupado de la composicion del Quijote, comenzando por Vicente de los Rios, Juan Valera y Menéndez Pelayo, hasta Martin de Riquer, Mia Gerhardt, Joaquin Casalduero, han acentuado decididamente el dominio de lo ideologico y de la proporcion interna del Quijote con desventaja de la estructura externa. La suposicion de una composicion arquitectonica de la novela entera, es decir, de las dos partes juntas, fue rechazada con buena razon ».
Mais, s’il n’y a pas d’architecture, il y a, selon Hatzfeld, une autre espèce de composition, par thèmes ou motifs, qui distingue le roman de ces romans qu’il parodie.
(…) Hatzfeld représente, donc, le moyen terme entre l’idée d’une négligence totale et d’une structure secrète. Peut-être qu’il a raison, quant à Togeby, il dit être celui qui chercherait plutôt la vérité entre son point de vue et celui d’une charpente dans le sens moderne. D’un côté, dit-il, il paraît que Hatzfeld a exagéré la connexion thématique du roman quand il le fait soutenir les deux parties : « L’unité de compréhension du Quijote est en général étonnante, puisque la Première et la Seconde partie du roman ont un intervalle de dix années ».
D’un autre côté, Hatzfeld contemple comme imperfections de composition des faits qui pourraient s’interpréter d’une autre manière.
Mais, pendant toutes ces années, toute la réflexion littéraire n’arrêtait de converger vers El Quijote. Ainsi, en 1947 Américo Castro publie son étude ( La estructura del Quijote, Realidad II – pp.145-70) dans laquelle il affirme que « la structure entière du roman est fonction des personnages. Son originalité n’est ni l’analyse psychologique, ni la profondeur psychologique ni les aventures picaresques, sinon la réflexion d’une existence humaine qui se développe sous l’influence de facteurs internes et externes ». Présentés au début comme des types littéraires, les deux héros (Sancho et Don Quijote) se transforment en des êtres humains. Illusions, croyances, lectures (novelas de caballeria y libros de pastores) et aventures constituent le climat sous lequel croît le champ de l’existence. La vie est symbolisée par un chemin avec des hauts et des bas, des ajournements et des obstacles. Mais Castro ne discute pas la direction du chemin ni l’ordre ou l’interrelation des influences intérieures et extérieures.
L’unique auteur qui, jusque-là, s’est occupé exclusivement de la composition du roman, est Joaquin Casalduero dans son etude titree Sentido y forma del Quijote (Madrid, 1949). Dans son analyse de la Première partie, qui va à l’encontre de la tradition, il établit l’idée d’une architecture in extremis, « si no exagerada ». Pour lui, chaque digression et chaque roman court a sa place dans l’ensemble. « Es por haber estudiado bien la tematica de la obra por lo que no se ha advertido que todo es simetria. La composition es circular, en cuanto expresion del destino ; la primera salida comprende tres tiempos (salida, venta, retorno ; la segunda comprende cinco (salida, aventuras y episodios-venta-aventuras y episodioos-venta-retorno. Hay tres temas (caballeresco, amoroso, literario), dos discursos (la edad de oro, las armas y las letras), doce aventuras (5 verdaderas + 1 soñada + 5 verdaderas + soñada) ».
Mais le linguiste danois, pour beaucoup qu’il prétend hisser l’interprétation de Joaquin Casalduero vers quelque chose plus universel sans la nécessité de le mettre en relation avec le milieu hispanique, ne parvient pas à le dissocier des recherches théoriques fondamentales :
Casalduero, en lo que se refiere a la Segunda parte, subraya con razon que se trata de una novela enteramente nueva. No se trata de un desarrollo que continua, sino de un mundo nuevo. El héroe sabe adonde va. No hay digresiones, las ilusiones no proceden de él nismo, sino de su entorno. (…) L accion obedece a un principio de paralelismo antet enlevético. Los motivos tratados hacia el final tienen correspondencia con otros de los capitulos introductores ».
Cervantes et le problème de la composition
La composition n’est pas une valeur abstraite ni autonome parce que meilleure expression de l’organisation de l’ouvrage. Cervantes, en deux occasions au long du roman, discute longuement des problèmes de la composition. Cette double discussion, reconnait le linguiste danois, nous introduit d’emblée dans la composition même du roman, lequel repose principalement sur l’opposition entre les deux parties : la première étant à la fin de la Première partie et l’autre au début de la Seconde.
Aux chapitres 47-50 de la Première partie, le chanoine (porte-parole de Cervantes) est celui qui expose ses idées sur la composition sous la forme d’une critique aux romans de chevalerie. « Es un detalle que remite a la unidad de clima de la Primera parte, donde todo se refiere a aquella clase de libros ».
Au chapitre 3 de la Seconde partie, Sanson Carrasco expose devant Don Quijote et Sancho la critique qui a été faite dans la Première partie, et ainsi commence le traitement du thème qui va être celui de la Seconde partie où tout se réfère à la Première. C’est aux chapitres 18 et 44 que Cervantes explique concrètement la différence de composition entre la Première et la Seconde partie.
Knud Togeby, se servant du chanoine, traduit les énoncés à propos des romans de chevalerie comme il le fait pour l’énonciateur Don Quijote, qu’il serait fastidieux de relater dans ce texte. Ces énonciations représentent la preuve que Cervantes a profondément réfléchi sur le problème de la composition. Donc, un des principaux reproches qu’il fait aux romans de chevalerie est leur manque de composition. Il est nécessaire, en toute logique, de s’en tenir à ce que Cervantes, dans son propre roman, a tenté de faire mieux que dans les romans de chevalerie, c’est-à-dire, organiser et ordonner sa matière.
La traduction (du français a l’espagnol) de La composition du roman « Don Quijote » de Knud Togeby, périt en compagnie de sa femme dans un accident de la circulation en 1974, paraît l’excuse parfaite pour attirer l’attention sur ce linguiste et écrivain danois dans le champ des lettres espagnoles. L’auteur, s’est retiré de nous en pleine maturité professionnelle et quand sa propre méthode commençait à porter fruit chez des d’autres investigateurs plus jeunes.
Dans son étude préliminaire de l’œuvre togebyenne, le professeur espagnol Antonio Rodriguez Almodovar (catedràtico de Instituto de Lengua y Literatura Española y doctor en Filologia Moderna), attire aussi l’attention sur la valeur d’un important travail composé de plus d’une centaine de titres, desquels huit livres, environ une cinquantaine d’études grammaticales et littéraires d’une certaine extension et de nombreux articles de vulgarisation. De ses huit livres, sans doute le plus connu dans le milieu de la « romania » est sa thèse Structure immanente de langue française – 1951 -, soit son second assaut dans la langue du pays voisin (le premier Fransk grammatik, étant en 1948), et ne serait le dernier.
Continuateur de la méthode de Hjelmslev, l’un des pères légitimes du structuralisme, et principalement de ses Prolégomènes, le linguiste amena à la pratique le système de celui-ci, mais sans l’abus terminologique des récents structuralistes. Il laisse également une école de notables disciples dont quelques-uns s’occupent préférablement de l’espagnol. Skydsgaard par exemple qui prépara une étude monumentale sur l’infinitif espagnol, et Poul Rasmussen qui, dans un livre de huit cents pages, a livré une thèse sur le subjonctif.
Une autre singularité, non dans le roman cervantin, mais dans le témoignage d’attention à l’œuvre de Togeby, déjà disparu. L’hispanisme ici et ailleurs!
