Elle habitait tout près de la petite place. Là où s'entrecoupaient à l'angle, la rue principale et celle de l'église! Faire la décompte des ans, depuis qu'elle écoulait là, une partie de sa vie, on y remontera certainement pas. Une quinzaine d'années environ! Deux décades au plus! Cela toute la cohue des gens de la bourgade, sans doute, l'avait su! À moins d'être le dernier venu crécher dans cette rue qui tranche en deux la petite ville, et poursuivait sa route à l'autre bout de l'île. Santa paraissait le prénom, en effet, sur lequel elle était connue. Tous la surnommèrent Anna. Mais Santa Marchar demeura sa véritable identité.
La modeste maison, où, depuis vingt ans, elle coulait son séjour, donnait pignon sur la rue principale. Une rue pavoisée avec ce qu'elle a d'importante, d'agichante comme artère principale d'une petite ville. Dans le concert des cuivres qui semait ses tintamarres dans le vécu, madame, la secrétaire, peinait sous la difficile condition de vie de fonctionnaire à l'agence locale d'impôts. Un pauvre salaire! Payée une misère! Comme chancre se révèle l'existence dans les contrées reculées de la province. Tout ça rendrait pathétique sa vie! Étouffante, la vie. À la limite, dramatique, le palme du dénuement et de l'abandon. Pas nécessaire de faire un dessin, prendre le fusain, esquisser et dessiner les traits noircis de l'existence des gens, au sein d'une quelconque pauvre commune de l'arrière-pays.
Madame, dans sa candeur hospitalière, accueillait, par contre, régulièrement le juge de paix de la localité voisine. L'homme de loi glissa vers chez elle qui, un début de weekend. Qui, parfois à la fin, lorsque le congé débordait sur lundi ou mardi. L'homme, juriste autodidacte et praticien de la vieille école, était un expert en formules juridiques désuètes, «au nom de la loi» et en « Attendu que...». Planer un secret sur le personnage, les gens de la petite ville, à la ronde, ne donnèrent pas chère la peau de l'ours. Ici la vérité et les rumeurs se chaussent bien des semelles de vent... Aux tuyaux des tympans de tous, ont filé, ragots, commérages avant tout ébruitement public, avant d'avoir à fuiter autour d'une bouche indiscrète, et s'étaler en cirque sur la place publique !
Pas de quartier alors, puisque les commérages courent plus vite que les acteurs qui les colportent... Et les secrets se devoilent froids à la table des perrons de ces carrefours borgnes, véritables agoras de contre-vérités et foires de médisances au seuil des rues... Une palissade ! Tout cela ne se paraît plus de parfum ou de sceau du secret. La mèche a été bien vendue. À tous. De l'aveugle au manchot, de la vierge folle à l'homme à la langue qui roucoule, du petit paysan à la bonne vieille... Les langues indiscrètes fusèrent que Madame Marchar recevait le gentleman du temple de Thémis, ce ne fut plus un secret. Ce que l'on ignora, et l'on ne saura jamais et tout le monde peut-être, Madame la secrétaire, sans doute ; c'est ce qu'il advenait derrière ces volets tirés à la vue de tous! Derrière ces volets clos!
Il s'y coulait certainement des scènes, des gloussements, des gémissements parfumés, parfois étouffés sous les roulements vifs d'un tour de rein... Et elle chevauchait possédée, diable au corps, l'homme de la basoche. Mais l'homme est-il réapparu quelque part? Ou s'était-il extrait, fourvoyé mystérieusement dans la fournée?
Au centre de la petite ville, plantée d'un carré d'arbres et de gazon taillé, c'était la place d'armes. Entourée de l'église Notre-Dame, de l'école des Sœurs, et de l'autre côté, l'antenne de la police locale, et l'épicerie du coin... L'édifice religieux fourmillait de monde toutes les fins de semaine. La ville paraissait un havre paisible, une petite patrie où l'on n'entend que chuchoter le vent. Ici la lune a parfois eu le ventre rond comme le cul d'une négresse ou le sein plein de sève d'une femme en pleine ceinture.
Madame était, par ailleurs, fervente. Fervente et pratiquante. Elle vivait sa foi romaine dans le plus complet recueillement, communiait régulièrement à la messe matinale. Moitié bigote, elle intégra la petite chorale de Marie des Élus. Celle-ci regroupait en son sein le beau petit monde solitaire de la bourgade : veuves d'âge récent, vieilles célibataires, orphelines, jeunes femmes désillusionnées, quelques jeunes filles borgnes et éclopées... Mais ce que, par ailleurs, beaucoup d'individus passaient sous silence, au début du mois d'août, et ce, tous les ans, Santa s'absentait longuement de la petite paroisse. Elle partit dans les mornes vertes de la Hotte communier avec Ogou, Dantor et Damballah . Honorer les dieux ancestraux pour leur remarquable bonté et protection . Adolescente encore, ne fût-elle pas promise aux divinités guinéennes?
Dans la bourgade, entourée de mornes bleues tournant dos à la mer et la plaine brûlée, elle était pourtant mère celibataire. Il y a de cela quelques années, elle a donné le jour à trois fils. La différence d'âge entre le trio fut de sept ans. Tous les sept ans, Madame enfanta un fils. Est-ce par pur calcul, un vœu ou un serment? Un serment, c'en était, sans l'ombre du doute, presque un. Le trio eut par contre la même ressemblance. Fut-il de même père, ça, on l'ignore; sauf, elle, sans doute, le savait. Elle rêvait en elle cependant d'avoir une fille, ça le quartier ne le savait point. Personne n'aurait pu le savoir. Anna a déjà eu trois bouches à nourrir mais comment pourrait-elle se mettre un quatrième enfant, fille ou garçon, une bouche de plus sur le compte de ce désastre qui fleurit sous le ciel de ce pays amer, jamais au bout de son angoisse, jamais au bout de sa malchance. Elle a bien rêvé d'une fille mais elle s'en ravisa. On ne plante pas des enfants par obéissance aveugle à l'Évangile, de remplir à rabord la terre des hommes et au plaisir du “ croissez et multipliez”... Heureusement nous ne trouvons plus à l'âge de la pierre.
Elle et ses fils habitaient la petite maison sur la rue principale. Madame la secrétaire n'était point mariée. Elle en portait malgré, un anneau doré à l'annulaire droit. Les gens du quartier ne faisaient point l'économie de cette information, dans cette ville où les mots ont les pieds poudrés, courent plus vite que le temps et les heures, de sacrées étoiles filantes! La ville à l'allure belle d'être moins importante dans la cohorte des grandes villes du pays, mais les récits ne sont pas moins insignifiants, les histoires demeurent grandes, les gens y jouent souvent un double jeu, portent parfois une double mémoire.
Derrière les fenêtres closes, la population de la zone ignorait néanmoins que Madame Machar s'étouffait dans un rêve. Rêver, en effet, d'un mâle, c'était une convenance. Elle en pourrait bien avoir plein, si son cœur en produisit la demande. Elle rêva en secret, s'étrangla dans une hypnose folle, mourra dans un désir fou. Les portes ont beau d'être moitié-fermées, elle ne se laissait pas percer pourtant le fond sa pensée.
Elle porta dans son corps des désirs que la convenance sociale lui fonçait à enfouir, à inhumer, à .enterrer au profond d'elle. Cette chaleur qui travaillait profondément son corps, pensait-elle, briserait, sans doute, le lien fragile qui l'a soudé à l'église paroissiale, à la chorale Marie des Élus, à ses collègues désabusés, à tante Mamane, à toute la petite ville dont elle tenait tant son respect de femme pieuse, cette piété qui, en toute foi et croyance, dit-elle, ne passera pas la promesse des fleurs, le détecteur du mensonge. Mais comment vivre dans la peau de la ville et trahir les serments religieux, les désirs de son propre corps. La petite ville méconnait si elle aima d'une passion folle, brûlante en secret la bonne sœur, la chère sœur de l'école de la Charité de Saint-Luc.
Sœur Valérie, jeune religieuse, au teint clair, la vingtaine sonnante, en effet, portait en elle toute la beauté à craqueler l'édifice branlant de sa vie mal assurée, à faire flancher son cœur dur à cuire à l'entente, à brûler de mille braises, l'enfer dans son corps. Le mètre soixante-dix de la taille, des yeux marrons où brille une fausse innocence, des lèvres violettes fendues comme une amande mure et des mèches folles que cache mal la voile grise cendre, tout, en la jeune rachetée de la Vierge bénie s'accomplit à faire naître en elle, l'adorée, la désirée de Madame la secrétaire de l' agence locale des Contributions. La bourgade ignorait, par contre, si elle brûlait un feu amer, l'envie de l'attirer dans son lit froid, rien qu'un soir tamisé de lune. Et la petite ville n'en saurait rien... Rien de leur histoire.
Le soir étendait ses longues griffes sur le ciel du bourg. Des nuages noirs montrèrent leurs bras menaçants annonçant la prochaine pluie. Le ciel obscurci pesa comme un couvercle aux quatre coins de la région. Des éclairs déchiraient le ciel noir en mille parts. Des fines gouttes touchent les toits. La fine pluie qui courait sur les arbres se renforçait à mesure que gronda l'orage emportant tout dans la cavalcade boueuse glissant à vive allure les pans dénudés des mornes. La petite ville fermée sous l'averse s'endormit tranquillement.
Elle se mettait au chaud sous les draps frais du soir. Pierre, un jeunot de dix-neuf ans, l'arrache un baiser fou. La chambre laisse ébruiter des cris sourds. Santa chevauchait avec une félinité sauvage le corps massif du jeune homme, dans la nuit. Il n'en demandait pas moins. Madame Machar avait longtemps tracé une croix sur l'homme de loi de la bourgade voisine. La lueur d'une lampe dessina les lignes des corps nus où perlent des gouttes folles. C'est plus qu'une certitude, la ville ignora ce qu'il couvait derrière les murs. Elle se faisait briquer par un jeune macho de moins de vingt ans... L'averse, peu à peu, termina, referma ses rideaux de gouttes, le jeune fils, rentrant après l'orage, buta sur des corps nus. La mine refrenée, il marmonna des propos, quelques phrases que les dernières gouttes de pluie finissent par étouffer sur les toits ondulés. L'averse cessa. Il rassembla ce qu'il lui resta de vêtements dans un sac, tira la porte, tourna ses talons et partit dans les bras de la nuit. En effet, Pierre, le jeune compagnon de Madame Machar, était son cadet de cinq ans. Comment boire cet affront? Muette sous la lourdeur de la surprise, Santa ne pipa mot, elle, si bavarde en chansons, en paroles.
À part de Pierre et le jeune fils, personne saura rien de cette histoire et pourquoi le jeune fils abandonna la maison de la «pieuse religieuse» de l'église paroissiale.
Elle, seule, le savait. Mais la ville n'a rien su, et ne voulut rien savoir.
James Stanley Jean-Simon
E-mail :jeansimonjames@gmail.com
James Stanley Jean-Simon, né à Petit-Goâve, est poète, nouvelliste, dramaturge, critique littéraire et professeur de littérature francophone , il a étudié Les Lettres Modernes, à l’Ecole Normale Supérieure. Il a déjà publié Nyaj dènye Sezon (Poésie), Bwadchèn (Lodyans) et Ti-Jean et le trésor... (un livre de contes). Ses poèmes, ses nouvelles et articles ont paru dans diverses journaux, revues, anthologies en Haïti et à l’étranger ( Le National, Le Nouvelliste, Rezonodwès, Legs et littérature, Do kre i s, etc ).
