Les destructions provoquées par les gangs dépassent certainement celles dues au tremblement de terre du 10 janvier. On a vu avec quelle hargne pendant des jours, des semaines, des demeures ont été incendiées, détruites sans aucune raison, sinon celle dictée par une haine, une sauvagerie de barbares. Le tremblement de terre a causé des morts, des traumatismes, mais même si les soubresauts de la terre sont imprévisibles et quelque part incompréhensibles pour le commun des mortels, on arrive à accepter cette épreuve et à la surmonter. Mais la violence des gangs va plus loin. Non seulement elle dure dans le temps, mais elle s’acharne à s’en prendre aussi aux corps. En témoignent les kidnappings, les viols, les tortures qu’a enduré la population. Le degré de ces violences est souvent un déni de l’humain, comme un désir de s’anéantir dans le feu d’une bestialité démoniaque où peuvent s’exprimer les pires instincts. Ces instincts que toutes les communautés humaines ont travaillé à effacer, à mettre sous séquestre.
La grande question qu’on peut se poser en constatant les ravages causés par les gangs dans les quartiers de la capitale, c’est : à quoi ont servi toutes ces violences ? On aurait pu poser cette question aux nazis à Auschwitz, à ceux qui ont orchestré les massacres au Cambodge et au Rwanda. S’il y avait une rhétorique qui prétendait justifier ces violences aveugles, pour les gangs, il n’y en a même pas. Les gangs s’en prennent à la population la plus pauvre, accessoirement a ceux qui ont des moyens, avec de nombreux cas ou, dans les classes aisées, on se sert de ces délinquants pour régler des luttes souvent d’argent et de pouvoir économique.
Dans la violence des gangs, il ne faut pas non plus sous-estimer cette haine de la réussite, cette haine du travail que la société haïtienne cultive, suivant un concept erroné de l’égalité. Ce thème a été développé par le sociologue Gérard Barthelmy dans son livre « Le pays en dehors ». Profitant du passage des gangs, toute une populace de chômeurs, de paresseux, de jaloux, de haineux, a profité pour régler ses comptes avec la marchande de fritures du coin dont le commerce attire une grande clientèle, cette femme qui, après des années de travail honnête, a réussi à se construire deux pièces de maison, ce bòs mason qui a pu envoyer ses enfants à l’école, ce petit fonctionnaire qui s’est acheté une Rav4, bref tous ceux qui ont pu réaliser quelque chose. Bref, les gangs sont aussi l’explosion de la bombe d’un gigantesque panier à crabes. Ces crabes qui auraient dû être humanisés par ceux qui se disent gardien de la morale et du divin sur cette terre, gardiens de la morale et du divin qui ont donc totalement raté leur mission.
Il y aurait dû avoir plein de travaux de sociologie sur le chaos haïtien. Mais le nombre de ces travaux est inversement proportionnel au nombre de ceux qui ont obtenu un diplôme dans ce domaine.
Et les crabes sont toujours là et souvent avec en main une arme à feu et dans la tête toutes les perversités.
Gary Victor
