La capitale haïtienne a payé un lourd tribut à l’insécurité. Des quartiers éventrés, des rues abîmées, des maisons comme soufflées par un bombardement : telle est l’image d’une ville à l’urbanité meurtrie. Port-au-Prince a même retrouvé, dans la légende urbaine, l’appellation de « Port-aux-Crimes ». On ne compte plus les résidences détruites, les écoles et les universités pillées. Une catastrophe tellurique provoquée par la main humaine.
Ces mots nous viennent au moment où la police et l’armée sont en mode reconquête. Quartier après quartier, les forces de l’ordre reprennent le contrôle du bas de la ville. Cette fois, il ne s’agit plus seulement de raids sans lendemain. La deuxième ligne est désormais assurée par l’infanterie de la « garde nationale ».
Il est de bonne stratégie que ces points soient sécurisés et tenus par les forces haïtiennes, en attendant le déploiement, encore laborieux, de la force chargée de la répression des gangs, qui devrait atteindre son plein régime au dernier trimestre de l’année.
Alors que policiers et militaires livrent sans doute le combat le plus décisif de leur temps, on attend des responsables politiques qu’ils aient, dans leurs cartons, une vision renouvelée de la ville. Nos dirigeants manquent trop souvent d’ambition. Ce pays, grand malade de la Caraïbe, a besoin de bâtisseurs, mais surtout de bâtisseurs d’avenir. Pour l’heure, comme Diogène dans la tradition antique, nous cherchons encore, au milieu de la prolifération des partis, des femmes et des hommes capables d’élever l’action publique à la hauteur du désastre.
La reconquête sécuritaire, si elle se confirme, ne suffira pas à elle seule. Il faudra ensuite reconstruire les quartiers, rouvrir les écoles, relancer les services publics et redonner aux habitants des raisons concrètes de croire en la ville. Sans projet urbain, sans autorité publique durable et sans volonté politique réelle, les victoires d’aujourd’hui risquent de n’être que des parenthèses.
Roody Edmé
