Le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) a publié son rapport du premier trimestre 2026, mettant en lumière une situation nationale toujours dominée par la violence des gangs, les blocages judiciaires, la corruption, ainsi que des conditions carcérales jugées inhumaines. Le document dresse également l’état des efforts institutionnels et internationaux dans plusieurs secteurs clés.
Insécurité et dossiers criminels sensibles
Le rapport souligne plusieurs affaires majeures liées au trafic d’armes et à la criminalité organisée. Dans le dossier concernant l’acquisition présumée de drones par des membres de gangs en République dominicaine, 23 des 36 personnes mises en cause ont été remises en liberté par le parquet près le tribunal de première instance de Port-au-Prince.
L’affaire dite "Miss Lily ", ouverte en 2022 et liée à un trafic d’armes et de munitions à Port-de-Paix (Nord-Ouest), n’a connu aucun progrès significatif. Le dossier reste au parquet de Port-au-Prince alors qu’il aurait dû être transféré à la juridiction de Port-de-Paix, compétente territorialement.
Concernant l’affaire de trafic d’armes impliquant l’Église épiscopale d’Haïti (2022), le juge d’instruction Noé Pierre Louis Massillon a rendu son rapport en février. Le dossier est en délibéré devant la Cour d’appel de Port-au-Prince, qui avait auparavant annulé une décision de non-implication de l’Église et ordonné la reprise de l’enquête. Treize suspects restent en détention provisoire.
Par ailleurs, le rapport mentionne que Prophane Victor fait l’objet de sanctions internationales imposées par les Nations Unies, le Canada, le Royaume-Uni, l’Union européenne et les États-Unis pour son implication présumée dans le soutien aux gangs en Haïti.
Lutte contre la corruption : décisions contrastées
Dans le cadre de la lutte contre la corruption, plusieurs décisions judiciaires importantes ont été rendues :
Dans l’affaire de la Caisse d’assistance sociale (CAS), le juge d’instruction a recommandé un non-lieu pour cinq prévenus, mais huit autres personnes, dont un ancien directeur de la CAS et un ancien ministre des Affaires sociales et du Travail, ont été renvoyées devant le tribunal criminel. Les accusations incluent abus de fonction, détournement de fonds publics, enrichissement illicite et association de malfaiteurs.
La Cour d’appel de Port-au-Prince a annulé une ordonnance dans une affaire impliquant les anciens sénateurs Youri Latortue et Joseph Lambert, prononçant un non-lieu pour insuffisance de preuves.
Dans une autre affaire, le directeur de la Direction de l’immigration et de l’émigration (DIE) ainsi que neuf employés ont été arrêtés par la DCPJ pour délivrance présumée de documents de voyage irréguliers. Tous ont ensuite été libérés sous conditions, dont l’interdiction de quitter le territoire.
Violences sexuelles et vulnérabilité des enfants
Entre janvier et mars 2026, 378 cas de violences sexuelles et basées sur le genre ont été signalés à la Police nationale d’Haïti (PNH), dont 83 % concernent des enfants.
Parmi ces cas, quatre viols collectifs ont été attribués à des membres de gangs, illustrant l’ampleur des risques et la sous-déclaration des violences par peur de représailles.
Des formations ont été organisées avec l’appui du Canada, d’ONU Femmes et de la Coordination nationale des affaires féminines et de genre de la PNH, afin de renforcer la prise en charge des victimes.
Système carcéral : surpopulation et décès en hausse
Au 31 mars 2026, les prisons haïtiennes comptaient 7 557 détenus, contre 7 448 en décembre 2025. Les personnes en détention provisoire représentent 83 % de la population carcérale.
Les conditions restent qualifiées d’inhumaines et dégradantes :
18 décès enregistrés au premier trimestre 2026
134 décès en 2025
causes principales : manque de soins, insalubrité, alimentation insuffisante et accès limité à l’eau potable
Le rapport souligne également l’appui au traitement de dossiers de mineurs détenus de manière prolongée au centre CERMICOL, ayant permis la libération de 9 garçons et 3 filles.
Sanctions internationales et pressions diplomatiques
Au 31 mars 2026 :
9 personnes et 2 entités (Gran Grif et Viv Ansanm) sont sous sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU
35 personnes sont sanctionnées par le Canada
20 par les États-Unis
10 par le Royaume-Uni
18 par l’Union européenne
Des restrictions de visa ont également été imposées à cinq membres du Conseil présidentiel de transition et à un ministre par les États-Unis, en raison de leur implication présumée dans la facilitation des gangs.
La Suisse a élargi son régime de sanctions pour inclure des personnes déjà visées par l’Union européenne.
Violations des droits humains impliquant la police
Le rapport documente 26 cas d’exécutions et de tentatives d’exécutions extrajudiciaires impliquant des agents de la PNH, faisant 33 morts et 7 blessés.
Les enquêtes sur 125 cas précédents (222 victimes) progressent lentement : seulement 17 dossiers ont été finalisés, tandis que d’autres restent en cours.
Appui international et réforme du secteur sécuritaire
Le BINUH a renforcé son soutien aux institutions haïtiennes :
Formation de 30 magistrats sur les violences sexuelles liées aux gangs
Formation de 62 enquêteurs de l’Inspection générale de la PNH
Appui à la Force de répression des gangs (FRG), dont 75 % du personnel a été formé aux droits humains
Suivi de près de 130 opérations de sécurité
Une ligne d’assistance a été mise en place pour signaler les abus impliquant les forces de sécurité.
Conclusion du rapport
Lors de sa mission en Haïti, l’expert des Nations Unies William O’Neill a exprimé de vives préoccupations concernant la corruption, l’impunité et la violence généralisée.
Le rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’homme conclut que la situation reste critique malgré quelques progrès, appelant à un renforcement urgent de l’État de droit, de la protection des civils et de la redevabilité des institutions.
Sorah Schamma Joseph
