Dans le Grand Sud d’Haïti, près de Jérémie, se trouvait autrefois le petit village de Chambelland, un lieu entouré de mystère, de croyances et de peur. On raconte qu’entre les années 1930 et 1980, presque toutes les femmes du village étaient liées, d’une manière ou d’une autre, aux forces invisibles : certaines étaient dites manbo, d’autres gèdè, onsi kanzo, et beaucoup étaient soupçonnées d’être des loups-garous. C’est dans cet univers chargé de superstition que vivaient deux jumelles, Sultane et Sultanise, jeunes, belles, serviables en apparence, mais entourées d’une réputation inquiétante.
Lorsqu’un nouveau commandant, Étienne, arriva à Chambelland après avoir été transféré, il fit rapidement la connaissance des deux sœurs. Elles se montrèrent polies, avenantes et prêtes à l’aider, comme si elles voulaient lui souhaiter la bienvenue. Pourtant, dès sa première nuit dans le village, il comprit que Chambelland n’était pas un endroit ordinaire. Les voisins lui conseillèrent de ne pas rester dehors trop tard, car la nuit, disaient-ils, le village changeait de visage. Habitué aux récits de loups-garous qu’il avait déjà entendus à Cavaillon, le commandant ne prit pas ces avertissements au sérieux.
Mais vers minuit, il aperçut une silhouette terrifiante en pleine transformation : une créature mi-femme, mi-bête, étrange et monstrueuse, qui laissait derrière elle des plumes de dinde. Les villageois, paniqués, affirmèrent aussitôt qu’il s’agissait de Sultanise. Selon eux, elle possédait le pouvoir de se métamorphoser à volonté, parfois en chat, parfois en autre animal, et de grimper sur les toits ou les palmiers pour rôder dans l’obscurité. Ils racontèrent aussi que Sultanise et sa sœur partaient la nuit à la recherche de nouveau-nés, dont elles buvaient le sang à l’aide d’une cruche magique reçue après un pacte mystérieux avec une belle-mère. Cette cruche, accompagnée d’un balai de paille, leur aurait donné des pouvoirs surnaturels.
Le commandant demanda comment ils pouvaient être certains qu’il s’agissait bien de Sultanise. Les habitants lui répondirent qu’on la reconnaissait à ses chants étranges, notamment « Manman Agwe » et « Simbi nan dlo », comme des invocations liées à l’eau, aux esprits et aux puissances occultes. Ils ajoutèrent qu’elle était si redoutable qu’aucune balle, ni de plomb ni de fer, ne pouvait l’abattre. Peu à peu, la terreur gagna le village, surtout parce qu’il n’y avait presque plus de nourrissons à Chambelland : beaucoup semblaient mourir mystérieusement.
On sépare les jumelles
Constatant qu’il n’y avait plus de bébés dans ce village, le commandant prit la décision d’agir. Son idée fut de séparer les jumelles, pensant qu’en éloignant l’une d’elles, il mettrait fin à leurs agissements. Une occasion se présenta lorsque la mère du docteur Castera passa par Chambelland à l’occasion de funérailles. Le commandant lui suggéra d’emmener l’une des sœurs à Port-au-Prince, où elle pourrait travailler à la clinique et à la pharmacie familiales. Sultane, ravie à l’idée de découvrir la capitale, accepta avec enthousiasme.
À Port-au-Prince, Sultane s’adapta rapidement, mais son attitude surprit. Venue de province, elle se montrait audacieuse, curieuse, parfois insolente. Elle n’était pas instruite, mais elle savait observer, questionner et se rendre utile. Sa beauté, son accueil chaleureux et son empressement à aider lui valurent d’abord une certaine place à la clinique. Pourtant, certaines personnes, notamment une infirmière stagiaire, se méfièrent vite d’elle. Elles la trouvaient envahissante, trop présente, trop empressée auprès des patients.
Un samedi, une femme du nom de Mme Dossous arriva à la clinique avec son nouveau-né souffrant d’une inflammation des paupières. Le docteur Castera étant absent, Sultane proposa à la mère de lui laisser l’enfant en attendant son retour. L’infirmière s’y opposa immédiatement et conseilla à la mère soit de revenir lundi, soit d’aller consulter un spécialiste. Mais Sultane fit comprendre à la femme qu’elle pouvait lui faire confiance. Mme Dossous, qui habitait loin et voulait profiter de son déplacement pour faire quelques courses, finit par laisser son bébé à la clinique.
Lorsqu’elle revint, elle reprit son enfant sans vraiment remarquer son état. Pourtant, le nourrisson était déjà froid. Ce n’est qu’en arrivant chez le spécialiste des yeux qu’elle comprit que le bébé paraissait sans vie. Il lui conseilla d’aller à l’Hôpital de l’université d’État appelé « hôpital général » pour en avoir le cœur net. Au lieu de s’y rendre, Mme Dossous, bouleversée, retourna à la clinique des Castera pour demander des comptes à Sultane. Celle-ci répondit qu’il ne s’agissait peut-être que d’une forte fièvre, comme la typhoïde, et qu’il fallait simplement emmener l’enfant à l’Hôpital général pour y être soignée.
Mais les examens révélèrent un détail terrifiant : le corps du bébé ne contenait plus de sang. L’autopsie troubla profondément les médecins, qui ne trouvaient aucune explication rationnelle. La mère, pauvre et incapable d’organiser les funérailles de son enfant, accepta que le corps soit remis à la faculté de médecine comme objet d’étude. Ce drame confirma les soupçons du docteur Castera, qui pensait déjà que Sultane était un loup-garou. La femme du docteur, accablée par cette histoire et par les nombreuses plaintes qui s’accumulaient, donna alors un ultimatum à Sultane : retourner à Chambelland ou être envoyée à Fort-Dimanche, la prison redoutée de l’époque. Sultane fut chassée de la maison.
Pendant ce temps, à Chambelland, Sultanise s’inquiétait. Chaque samedi, elle allait à la station de bus près du marché, espérant recevoir un sac, un message ou des provisions envoyés par sa sœur depuis Port-au-Prince. N’ayant aucune nouvelle, elle alla interroger le commandant, qui prétendit ne rien savoir. Déterminée, elle décida de partir à son tour pour la capitale afin de retrouver sa jumelle. Grâce à un chauffeur nommé Rodrigue, elle put monter jusqu’à Port-au-Prince, malgré la route longue et dangereuse.
Durant le trajet, elle fit connaissance avec une madansara qui l’aida, puis, arrivée à La Saline, elle rencontra un homme singulier : le sacristain de l’église de Caridad, dans un bidonville de Port-au-Prince. Sultanise se présenta à lui comme une chrétienne en quête de sa sœur perdue. Touché - ou peut-être ensorcelé -, l’homme lui proposa son aide. Il l’emmena avec lui, la présenta comme une proche, et mobilisa les fidèles pour retrouver Sultane.
Les deux sœurs se retrouvent
Après plusieurs recherches infructueuses, le destin finit par réunir les deux sœurs par hasard, le 24 décembre, lors d’une promenade au Champ-de-Mars. Leur joie fut immense. Désormais réconciliées et réunies, elles s’installèrent ensemble à Caridad dans une maison où elles travaillaient comme servantes. Mais leur retour à la vie commune fit renaître l’horreur. Rapidement, les nouveau-nés du quartier commencèrent à mourir ou à tomber gravement malades. En quelques mois, il n’y avait presque plus de bébés dans la zone. Les femmes enceintes déménageaient par peur. À l’hôpital, on parlait toujours d’« anémie », sans jamais expliquer pourquoi ces enfants mouraient vidés de leur sang.
Grâce au sacristain, les jumelles gagnèrent la confiance des habitants et de la communauté religieuse. Petit à petit, l’une ou l’autre remplaçait même l’homme à l’église, notamment lors des samedis de baptême. C’était pour elles l’occasion idéale d’approcher les nourrissons. La scène se répétait : on leur confiait un bébé en bonne santé pour quelques instants, et, peu après, l’enfant s’effondrait, inanimé. À l’hôpital, les médecins constataient de nouveau l’absence totale de sang dans le corps.
Quand le sacristain comprit enfin ce que faisaient réellement les sœurs, il fut saisi de honte. Il disparut du quartier et ne remit plus jamais les pieds à l’église. Malgré tout, les fidèles continuaient à se souvenir avec une certaine affection des jumelles, car celles-ci savaient aussi se rendre utiles, aider, séduire et amadouer les gens. Leur apparente générosité servait surtout à masquer leur nature prédatrice.
Finalement, après avoir semé la peur à Port-au-Prince comme autrefois à Chambelland, Sultane et Sultanise décidèrent de retourner dans leur village natal. Mais le destin les attendait ailleurs. Sur la route du retour, à Morne Tapion, elles furent victimes d’un terrible accident. Parmi les passagers, on compta trente survivants et deux morts : les deux jumelles. Ainsi s’acheva leur parcours, dans une fin aussi brutale que mystérieuse.
Dr. Emmanuel Charles
Sociologue et ethnologue
