Depuis plusieurs générations, la mère est une figure quasi sacrée. Elle est célébrée dans toutes les formes d’expressions artistiques en Haïti, notamment dans les arts visuels et les chansons, les sermons, les foires et les expositions, les animations de toutes sortes, les discours politiques et les cérémonies officielles. Les mères, mamans, madre, mother, "Mod la", “Manman”, “Man” ou “Manmi” sont décrites comme le pilier du foyer, la gardienne de la morale, la source de résilience nationale, le réconfort des quatre saisons ou le "Poto-Mitan" dans la famille haïtienne.
Derrière toutes ces distinctions et ces vagues d'événements ou de manifestations de toutes sortes, publiques, privées, intimes, internes, organisées en Haïti et dans la diaspora, et via les médias sociaux, selon la tradition le dernier dimanche de mai, alors que le pays traverse l’une des crises les plus profondes de son histoire, une question dérangeante s’impose : Toutes les mères méritent‑elles réellement d’être célébrées ?
Dans cette interrogation, il ne vise surtout pas à dénigrer la maternité. Au contraire. Elle nous invite à examiner l’éthique, la responsabilité sociale, et les zones d’ombre que la sacralisation automatique de la mère tend à invisibiliser. Pour en finir avec la formule “Neg yo kraze peyi a”, “Mesye yo detwi peyi a”, dans une perspective de responsabilité partagée, il faudrait commencer par responsabiliser autant les femmes à la fois, autour des actifs que des passifs.
D’un amour infini ou démesuré exprimé souvent ouvertement ou en secret envers leurs enfants, les mères haïtiennes, les vraies ne cachent pas leur intention ou volonté inébranlable de devenir parfois criminelles ou "Lougarou", quand il s’agit de protéger à tout prix la vie et le bien-être de leurs enfants. Et si le malheur viendrait frapper malgré tout à leur porte, ces mères orphelines de leurs filles ou fils sont prêtes à imposer des châtiments aux fautifs, aux bourreaux de leurs enfants, sur plusieurs générations.
Les mères exemplaires : celles qui portent Haïti sur leurs épaules ?
Des mères exemplaires. Il existe en Haïti des mères qui méritent une célébration sans réserve (365 jours chaque annee). Elles sont nombreuses, et malheureusement souvent invisibles, et constituent la colonne vertébrale du pays. Ce sont les paysannes, les "Madan Sara", les marchandes, les vendeuses de rue (fixes et ambulantes) qui nourrissent plusieurs enfants avec un revenu instable. Les enseignantes, le personnel domestique autant que certaines femmes qui se livrent dans la prostitution ouvertes dans les coins de rues, elles figurent parmi des meres courageuses et visionnaires qui transmettent des valeurs malgré des salaires dérisoires, ou des conditions de travail dévalorisantes.
Des femmes parmi d'autres, sont devenues mères par la force des choses, en passant par le viol, par adoption ou par obligation d'assister de plus jeunes, elles portent tous les titres, les statuts et les grades au sein de nos administrations. Il y a également les infirmières, les veuves et les mères déplacées qui protègent leurs enfants sous des tentes, tout en continuant à nourrir leurs familles. Les mères des policiers exemplaires en service, encore en vie ou orphelines de leurs enfants assassinés à ne pas oublier. En somme, les milliers de mères de victimes de toutes sortes, les mères de disparus, et toutes celles qui portent à leur ceinture des cordes, des morceaux de tissus entrelacés dans plusieurs nœuds, qui continuent de tenir debout malgré tout.
Des mères qui évoluent dans la diaspora, choisissent toutes les formes d'exploitation et des humiliations en silence, pour prendre soin de leurs enfants ou de leurs familles. Avec ou sans la présence de leurs conjoints, elles se sacrifient corps et âme, dans des activités professionnellement physiquement exigeantes, et mentalement épuisantes. Elles méritent toutes un monument pour rappeler leur courage.
Dans beaucoup de cas, ces femmes incarnent une éthique du courage, une éthique du sacrifice, une éthique de la dignité. Elles méritent d’être célébrées, honorées, soutenues.
Les mères honorées dans les ministères : mérite ou privilège ?
De plus en plus d’institutions, notamment des institutions publiques, organisent des cérémonies pour célébrer les mères. Ce sont autant d’initiatives à encourager, tout en espérant que ces administrations vont travailler en vue d'améliorer les conditions de la majorité de la population, qui ne sera certainement pas invitée dans ces célébrations strictement réservées aux mères employées.
Des valeurs d’éthique, d’empathie et de justice sociale à prioriser pendant ces fêtes des mères. En dehors de ces femmes ou mères privilégiées, parmi lesquelles figurent des proches du pouvoir. Ces dernières bénéficient souvent de conditions de travail stables, de protections sociales et d’autres avantages sociaux, ne ne reconnaissent pas souvent le sombre réalité critique extrême du pays, dans laquelle des milliers d'autres femmes évoluent au quotidien.
Des mères misérables, une catégorie en pleine croissance en Haïti de nos jours. Ce sont des mères ayant tout perdu. Elles ont perdu leurs enfants, maris, parents, biens, maisons. Ces mères des quartiers populaires, des camps de déplacés, des zones sous contrôle des groupes armés, ne recevront peut être jamais des fleurs, encore moins des plaques dans leur existence. Il faudra bien que quelqu’un pense à elles un jour?
Devant ces sombres constats, une autre question nous interpelle : célèbre‑t‑on la maternité ou célèbre‑t‑on le statut social ? Cette sélection implicite crée une injustice symbolique qui alimente le ressentiment et renforce les fractures sociales. Adieu les
Les mères et les crimes : quand la maternité devient complicité ?
Discours populaire ou populiste et sans éthique, de nombreuses personnes issues de toutes les couches de la société haïtienne persistent et signe souvent que « Tout manman se manman ». Comme si la maternité effaçait toute responsabilité morale que ce statut incarne en Haïti comme dans la diaspora.
Des mères en couple, ou seules à élever les enfants sans la présence d’un père absent, décédé, disparu, déserté ou irresponsable, et parfois contraint de rester à l'écart de ses enfants biologiques, par orgueil ou par vengeance imposée par la mère pour soi-disant punir ce papa. Cette absence paternelle impose souvent un lourd impact dans l'éducation, l'équilibre et la construction de la personnalité de l'enfant, jusqu'à reproduire des citoyens rancuniers, revanchards, frustrés, dénaturés et déséquilibrés. N'est-ce pas une forme de crime moral dont certaines de nos mères sont à l'origine, seule à planifier la grossesse et seule à décider des droits et devoirs du père envers son enfant ?
Dommage, que c’est souvent ou toujours l’enfant la principale victime. Sachant que la réalité est plus complexe. Finalement, elles sont nombreuses ces mères aveuglées par l’amour démesuré de leurs enfants. Elles deviennent parfois même complices et criminelles, sur la base qu'elles vont jusqu'à protéger leurs fils ou filles impliqués dans des activités criminelles et dans la corruption. Elles vont souvent cacher des armes, des informations et d’autres objets recherchés pour ne pas collaborer avec la justice contre leurs propres enfants fautifs.
De telles mères ne sont pas seulement victimes du chaos et de l'état actuel de la destruction sociale et de la déshumanisation accélérée en cours de la population. En peu de mots, ces mères sont de préférence des actrices, conscientes ou non. Ce qui nous porte à rappeler à tous les esprits avisés que la maternité ne peut pas être un bouclier moral contre la responsabilité.
Les mères et la corruption : un tabou social
Dieu seul voit le rôle invisible et actif des femmes dans la descente aux enfants d'Haïti bien avant et après la pandémie de 2020. Plus d’un peuvent confirmer que la corruption en Haïti n’est pas seulement masculine. Elle traverse les familles, les foyers, les dynamiques de survie. Certaines de nos mères profitent souvent de fonds détournés. Elles encouragent autant leurs maris que leurs enfants à « se débrouiller » par des moyens illégaux et qui vont à l'encontre des valeurs, rapportent certains témoignages retenus lors des visites antérieures dans certains quartiers vulnérables.
D’autres mères utilisent leur statut maternel pour obtenir des privilèges. Qui a dit que dans les manifestations des rues et les mouvements populaires de 1986 à nos jours, elles sont nombreuses les femmes, pardon, les mères qui portent toutes les casquettes de militantes, de femmes politiques, "Abolotcho", de parents ou compagnes ou actrices de premier plan, qui participent souvent à des mouvements, dans des réseaux politiques, des activités toxiques, et à contre courant de l'état de droit et de l’ordre social. Face à ces mères qui transmettent une éthique de contournement plutôt qu’une éthique de justice, faut-il encourager le pays à investir dans des hommages à ces mères tous les derniers dimanches de mai ?
Des sociologues et observateurs avisés persistent et signent que la corruption n’est pas seulement un acte, mais se précise comme une culture, qui se transmet souvent dans les foyers. On est en droit de dire, qu’il est pratiquement impossible de lutter contre la criminalité et la corruption en Haïti, sans passer par les femmes et les mères en particulier, qui auraient dû avorter par anticipation certains monstres qui finissent par ecolorent dans nos sociétés.
Les mères destructrices : violence, négligence et reproduction des traumatismes ?
Dans le chaos social actuel, il faudra interpeller la société sur un ensemble de dangers qui nous habitent et que l’on tente de perpétuer, en commençant par rappeler que toutes les mères ne sont pas bienveillantes (d’ici comme ailleurs). En dehors des dizaines, des centaines et des milliers de filles, de femmes et des mères qui croupissent dans nos prisons, dans l’attente d’un jugement ou des conditions de vie basique, elles sont beaucoup plus nombreuses, dans les rues et partout, les mères qui reproduisent la violence physique, la manipulation psychologique, la négligence affective, la maltraitance émotionnelle, les humiliations quotidiennes et d’autres affronts ou crimes.
De tels comportements, souvent hérités de traumatismes non guéris, contribuent à créer des adultes brisés, vulnérables aux gangs, à la violence, à la corruption. Dans les deux sens, comme pour la paternité, la maternité n’est pas une garantie de bonté. Elle peut aussi être un lieu de souffrance.
Devenir mère, juste pour suivre la tendance et confirmer sa capacité de reproduction, mais sans disposer d'une préparation mentale minimale ou de maturité solide, pour co-assurer pleinement l’encadrement, l'éducation et le bien-être d’un enfant. Cela demande beaucoup pour un humain, pour une femme surtout.
Dans une forme de “Karma Maman” : la société récolte ce qu’elle transmet. Le Karma Maman 2026 nous enseigne une vérité essentielle autour de la manière dont une société traite ses mères détermine son avenir, mais également la manière dont les mères éduquent leurs enfants détermine aussi la société. Plus que jamais, Haïti ne pourra pas se reconstruire sans une société mobilisée qui travaille pour protéger ses mères, tout en responsabilisant les hommes et la famille dans sa généralité et sa complémentarité.
Etre mère, beaucoup plus qu'un fardeau qu'un simple cadeau ?
Décerner des plaques aux mères c'est bien. Valoriser les mères exemplaires est plus que nécessaire, autant qu’il faudra à tout prix accompagner et réparer les mères blessées dans leur chair et leurs entrailles, leur âme et leur cœur. Sachant qu'il n'y a pas de rose sans épines, il faudra également confronter et punir les mères complices dans le chaos actuel, jusqu'à transformer l’éthique familiale et la justice sociale en une culture vivante.
Des mères à célébrer, d'autres à responsabiliser, dans l'ensemble c'est à l'Etat, la société et la famille en particulier, à travers l'éducation qu'il revient l'obligation d'éduquer, de sensibiliser et de préparer des jeunes filles à devenir femmes, et notamment des mères modèles et responsables. Pendant longtemps, le statut de la mère a été vu dans nos sociétés beaucoup plus comme un lourd fardeau social qu'un simple cadeau, souvent payé au prix de leur vie.
Dominique Domerçant
