La Coupe du monde 2026 s’ouvre dans un format inédit. Trois pays organisateurs, quarante-huit équipes, seize villes, des distances immenses, des enjeux commerciaux considérables et, déjà, quelques crispations diplomatiques autour des visas, des procédures d’entrée et du traitement réservé à certaines délégations.
Encore une fois, le football, ne voyage pas dans un ciel parfaitement dégagé. Il avance au milieu des frontières, des soupçons, des files d’attente consulaires, des calculs politiques et des tensions d’un monde qui a parfois oublié que le sport devrait d’abord être une promesse de rencontre fraternelle et amicale.
Cependant, nous sommes convaincus que lorsque le ballon commencera à rouler, d'autres vérités reprendront leurs droits: celle du terrain, du jeu, des joueurs, des peuples, des émotions simples qui traversent les tribunes, les salons, les rues, les quartiers populaires et les communautés dispersées aux quatre coins du monde.
Pour nous Haïtiens, cette Coupe du monde a commencé bien avant la cérémonie d’ouverture de Mexico. Cependant, elle prendra toute sa chair, toute sa vibration nationale, lorsque les Grenadiers entreront en scène face à l’Écosse le 13 Juin prochain.
Depuis cette qualification, il y a eu un message. Un message d’unité adressé à un pays trop souvent fragmenté par la peur, l’insécurité, la méfiance, les querelles politiques et les urgences du quotidien.
Au moment où tant de familles vivent sous la pression de la violence, où tant de jeunes regardent l’avenir avec inquiétude, les Grenadiers offrent à la nation une respiration.
Non pas une fuite hors du réel, mais une brèche dans l’étouffement collectif. Une preuve que, même blessée, Haïti peut encore se lever, chanter, croire et se reconnaître dans un même drapeau.
Ces derniers jours, la sélection nationale a envoyé un signal puissant.
Sur le terrain, les joueurs affichent une solidarité réelle, une discipline de groupe, une volonté de se battre les uns pour les autres.
Dans les tribunes, la diaspora haïtienne a montré, elle aussi, ce que peut être une communauté lorsqu’elle se rassemble autour d’une cause commune.
En Haïti même, malgré les risques, malgré les restrictions imposées par la conjoncture, des citoyens ont trouvé la force de suivre les Grenadiers, de célébrer leurs victoires, de faire exister une joie collective dans un pays auquel on demande trop souvent de ne survivre qu’en silence.
Voilà pourquoi l’heure exige de la hauteur. À l’approche du premier match, il ne s’agit plus d’alimenter les polémiques inutiles, de multiplier les déclarations intempestives ou de glisser dans l’espace public des remarques négatives susceptibles de troubler la sérénité mentale des joueurs. La critique a sa place dans toute société démocratique. Le débat sur la gouvernance sportive, les choix techniques, l’organisation, les moyens et les responsabilités devra se poursuivre. Mais il existe un temps pour tout. Et le temps présent est celui du soutien, de la concentration et de la responsabilité nationale.
Les Grenadiers n’ont pas besoin de bruit parasite, mais du sentiment d’avoir un pays derrière eux. Ils ont besoin de sentir que, du Cap-Haïtien aux Cayes, de Port-au-Prince à Fort-Liberté, de Montréal à Miami, de Boston à New York, du Brésil au Chili, de la République dominicaine à Paris, les Haïtiens savent suspendre leurs querelles pour accompagner des hommes qui porteront, pendant quatre-vingt-dix minutes, durant trois matchs (nous espérons plus), une part de notre dignité commune.
Ce Mondial est peut-être organisé par trois États puissants d’Amérique du Nord, mais pour Haïti, il portera aussi la voix d’un peuple qui cherche encore sa propre maison commune.
Qu'on ne s'attende pas à ce que les Grenadiers réglent, à eux seuls, les crises du pays.
Aucun match, aucune victoire, aucun exploit ne remplacera les décisions courageuses que doivent prendre les dirigeants politiques, économiques et institutionnels.
Mais le football peut rappeler une chose essentielle : une nation ne se reconstruit jamais dans la dispersion des égos. Elle se relève lorsqu’elle retrouve un langage commun.
Ce langage, aujourd’hui, porte un nom : Haïti.
Que les joueurs jouent.
Que le staff travaille dans la paix.
Que les dirigeants accompagnent sans instrumentaliser.
Que les supporters encouragent sans diviser.
Que la critique attende son heure lorsqu’elle menace de devenir distraction.
La Coupe du monde est là, et avec elle une chance rare de montrer au monde une Haïti rassemblée, digne, combative, fière de ses couleurs et consciente de la force symbolique de ce rendez-vous.
Samedi, face à l’Écosse, les Grenadiers porteront l’espérance d’un peuple. Et lorsque retentira l’hymne national, il faudra se souvenir que, parfois, une équipe peut dire à une nation ce que les discours officiels ne parviennent plus à formuler : nous sommes encore capables d’être ensemble.
Gérald Bordes
