Guy Philippe est le sujet le plus prisé depuis sa déportation en Haïti. La volonté manifeste de ce personnage controversé de s’impliquer dans la politique en Haïti soulève bien des interrogations. Or, pour être candidat aux postes électifs, ou nommé aux plus hautes fonctions de l’État, selon la Constitution de 1987, il faut « jouir de ses droits civils et politiques et n'avoir jamais été condamné à une peine afflictive et infamante pour un crime de droit commun ». De ce fait, il n’y a aucun doute, vu son lourd dossier judiciaire, Guy Philippe sait qu’il est inéligible, même s’il affirme à qui veut l’entendre que personne ne pourra l’empêcher d’être candidat. C’est peut-être pour cette raison qu’il adopte cette posture de révolutionnaire, non seulement pour se refaire une virginité politique, mais aussi parce qu’il sait que c’est un discours qui porte à tous les coups. ;
Son dossier sur le plan judiciaire
Le 5 janvier 2017, Guy Philippe est arrêté et transféré aux États-Unis pour trois chefs d’accusation : trafic de stupéfiants, blanchiment d’argent et transactions financières provenant de l’importation des substances illégales aux États-Unis. Crimes pour lesquels il risquait la prison à perpétuité. Mais le Tribunal fédéral de Miami avait accepté le choix de l’inculpé Guy Philippe de plaider coupable pour un seul chef de ses accusions, à condition qu’il livre des informations suffisamment sérieuses aux autorités américaines pour combattre les trafics internationaux de stupéfiants.
Selon une publication de l’Agence haïtienne de presse (AHP) en date du 21 avril 2017 : « Guy Philippe avait en effet admis avoir accepté entre $1.5 million et $3.5 millions des profits du trafic de cocaïne, de trafiquants colombiens pour les aider à utiliser Haïti comme tremplin pour expédier de la drogue à Miami et vers d'autres régions des États-Unis entre 1999 et 2003. » Le 22 juin 2017, le verdict tombait : neuf années de réclusion criminelle.
Au niveau national, l’ancien putschiste doit faire face à plusieurs dossiers criminels, notamment son implication présumée dans l’attaque du Commissariat des Cayes, le 16 mai 2016, quelques mois avant sa candidature au Sénat et bien après le mandat international pour trafic de drogue lancé contre lui. Il y a aussi les deux tentatives de coup d’État de 2000 et de 2001 qui l’ont contraint à l’exil en République dominicaine jusqu’en 2004. C’est de là qu’il a d’ailleurs préparé la rébellion militaire contre le président Aristide. Ce fut l’époque où les autorités et médias occidentaux l’appelaient The freedom fighter, le « combattant pour la liberté ». Ou le « Robin des bois » haïtien, titre dont il était particulièrement fier.
S’il n’est pas inculpé pour son implication dans « le coup d’État de la communauté internationale » de 2004, des paysans de Terrier-Rouge, département du Nord-est ont renouvelé une plainte contre lui et ses hommes, le 31 décembre 2023, pour des actions criminelles dans leur coopérative en 2004. Toutefois, selon la Constitution haïtienne, tant qu’il n’est pas condamné pour les crimes qui lui sont reprochés en Haïti, Guy Philippe est présumé innocent et aurait pu jouir de ses droits civils et politiques en Haïti, s’il n’avait pas été condamné par la justice américaine.
Sur le plan électoral et constitutionnel
Guy Philippe semble n’avoir jamais été un sénateur élu de la République. Le Directeur général du CEP, Under Antoine, dans un entretien à la presse, en avril 2017, avait déclaré : « Dans l’attente du verdict de la justice américaine contre le sénateur élu Guy Phillipe, le plaidoyer de culpabilité du sénateur, ouvre la porte pour le Conseil électoral provisoire à l’annulation de son élection, même si le décret électoral ne dit rien sur les procédures d’annulation d’une élection d’un sénateur élu qui n’a pas encore prêté serment. »
Ce qui sous-entend que si la justice américaine le condamne à une peine criminelle, ce qui a été le cas, son élection sera automatiquement annulée. Apparemment, pour le directeur du CEP, le fait que la peine soit prononcée par la justice américaine ne change rien à l’inéligibilité de Guy Philippe. Ainsi, après sa condamnation, Sorel Jacinthe, arrivé deuxième est élu sénateur, annulant l’élection de Guy Philippe.
Pour la légalisation du dossier de la candidature de Guy Philippe au CEP en 2016, Under Antoine a jugé que le dossier de Guy Philippe était complet. Pour autant, le directeur du CEP était certainement au courant du mandat international qui le considérait comme un fugitif recherché pour des actions criminelles. Et que sa candidature a été facilitée par le régime PHTK.
Sur le plan politique
Au-delà de ses démêlés avec la justice, il existe bien une problématique Guy Philippe. Il prend le leadership d’une classe politique en mal de popularité. L’objectif principal de cette dernière n’est pas de proposer une alternative fiable à la crise du pays, mais de prendre le pouvoir par la force et le conserver !
En février 2004, Aristide est contraint à l’exil, la mission de Guy Philippe, télécommandée par la France, les États-Unis, le Canada et quelques hommes d’affaires haïtiens, s’acheva. Or il espérait accéder au Palais national. Le général Colin Powell est le premier à s’opposer à ce que les rebelles qu’il considérait comme des « thugs », des voyous, prennent le pouvoir en Haïti. Ainsi, Guy Philippe entre en rébellion contre ses « anciens patrons » nationaux et internationaux, menace de citer des noms et institutions invisibles trempés dans le complot ayant conduit au coup d’État.
C’est sûrement conscient des obstacles à franchir dans un cadre légal, que l’idée de révolution et de prise de pouvoir par la force est venue à Guy Philippe. En 2016, juste avant sa candidature au Sénat, dans une interview accordée à deux journalistes étrangers, il accusait l’Occident d’imposer Gérard Latortue Premier ministre en mars 2004 alors que celui-ci « ne connaissait rien de la situation du pays ».
Comme si le Blan ignorait ce qu’il faisait en choisissant Gérard Latortue. Il est celui qui a déclaré dans la Cour de l’Élysée, après être reçu par le président Jacques Chirac, que la France n’avait aucune dette de l’indépendance vis-à-vis d’Haïti. Dette que le président François Hollande avait lui-même reconnue même s’il s’est rétracté par la suite en parlant de « dette morale ». Il en était de même pour lui : les Occidentaux, en le sélectionnant étaient au courant que ses implications dans les trafics internationaux de drogue dataient des années d’avant 2004.
Guy Philippe révolutionnaire ?
L’homme tient un discours progressiste à l’instar d’Aristide, lorsque celui-ci était, il y a plus de 30 ans, le curé de la théologie de la libération de la paroisse de Saint-Jean Bosco. Cependant, le discours révolutionnaire de Guy Philippe est contradictoire ; car ses deux principaux modèles politiques sont Che Guevara et Augusto Pinochet, deux personnages
opposés idéologiquement. Ce faisant, il se présente sans le dire comme un dictateur de gauche (diversion !?) qui vise le pouvoir quel qu’en soit le moyen. Il fait semblant confondre coup d’État dictatorial de droite et révolution progressiste, mais il n’a les moyens de concrétiser ni l’un ni l’autre ! Les complotistes diraient qu’il a une nouvelle mission de l’Oncle Sam pour déstabiliser le pays, mais sans pouvoir identifier l’issue que prendra le phénomène qu’il incarne.
Le fait qu’il fasse référence à Thomas Sankara, Hugo Chavez et Che Guevara, dans ses interventions, lui permet aisément de tenir un discours révolutionnaire utopique, adressé à une couche de la classe moyenne plus ou moins lettrée, peu soucieuse de valeurs morales. Tandis que les masses populaires analphabètes n’ont cure du faux-semblant idéologique des uns et des autres au sein de cette classe politique de plus en plus insignifiante. Elles ne font que suivre les mouvements qui semblent pouvoir leur donner un peu d’espoir d’humanité. Aujourd’hui leurs principales priorités sont la sécurité dans les rues et dans leurs quartiers ; et trouver de quoi se nourrir.
Malgré sa capacité à manipuler les foules, en réalité, Guy Philippe fait partie des politiciens traditionnels et individualistes, qui identifient les problèmes sans jamais trop savoir comment les résoudre. Les appels du pied faits au chef de gang qu’il appelle le « commandant Jimmy Chérisier », alias Barbecue, traduisent la limite de ses réflexions politiques et de ses champs d’action.
À propos de la criminalité qui est en train de détruire le tissu social, il propose de la résoudre en quatre-vingt-dix jours, mais il est incapable de dire comment il compte combattre les gangs des Krisla, des Vitelhomme, des Ti Lapli, des Izo, etc. qui prennent le pays en otage physiquement et psychologiquement. Va-t-il leur demander d’utiliser leurs armes de guerre contre les « oligarques corrompus » qu’il dénonce ? Quelles seraient ses réactions si les forces étrangères du Kenya et de la Caraïbe, auxquelles il s’oppose, intervenaient en Haïti dans les mois qui viennent ? Va-t-il utiliser le renfort de la police, de la Brigade de sécurité des aires protégées (BESAP) et des militaires pour les chasser du territoire national ? Autant de questions qui méritent des réponses de la part de celui qui détient le flambeau médiatique à l’heure actuelle !
Guy Philippe représente le problème et non la solution !
Beaucoup d’Haïtiens connaissent globalement le dossier judiciaire de Guy Philippe. Mais ils ignorent toutes les facettes de la problématique politique et éthique qu’il représente. Dans les débats autour de lui, les commentaires fusent dans tous les sens et souvent loin de la réalité. Cependant le réel existant, c’est que, sans l’aval du Département d’État pour effectuer un coup d’État, Guy Philippe n’a aucun avenir politique en Haïti. Et s’il réussit un coup de force de sa propre volonté, ce qui est invraisemblable, il ne pourra compter sur un aucun soutien géopolitique en Amérique latine, même pas du couple russo-chinois au Conseil de sécurité des Nations unies, à cause de sa condamnation pour trafic de drogue.
La classe politique et les élites intellectuelles haïtiennes ignorent et encore plus Guy Philippe, que dans les années 1980-1990, il y a eu le changement d’un nouvel ordre historique dans les cycles du capitalisme, la mondialisation a remplacé le capitalisme d’État occidental de la guerre froide. Et dans ce nouveau mode de production capitaliste, la dictature est bannie !
Sur le plan de liberté politique, la mondialisation prône « la démocratie électorale », certes à deux tranchants : un modèle pour le Sud et un autre pour le Nord. Les coups d’État sont permis pour renverser les gouvernements qui ne vont pas dans le sens des États impérialistes et pour procéder ensuite à de nouvelles élections. Les différentes « transitions démocratiques » en Haïti depuis 1986 le prouvent. Malgré les contradictions antidémocratiques du nouvel ordre mondial, depuis le renversement des dictatures en Amérique latine par Ronald Reagan, le Département d’État américain n’admet aucune dictature déclarée – à ne pas confondre avec un régime d’extrême droite - dans ses arrière-cours en Amérique latine.
Tous les États latino-américains, sauf Cuba pour raisons historiques, passent par des échéances électorales pour renouveler leur personnel politique. Il ne pourra y avoir d’exception pour Guy Philippe, car ce serait contraire aux « principes démocratiques de la mondialisation ». Sauf si et seulement si les États capitalistes occidentaux ou le réseau russo-chinois définissaient un nouvel ordre mondial, comme c’est un peu le cas en Afrique actuellement. Malgré tout, Guy Philippe n’a pas le profil éthique pour représenter la République d’Haïti dans ce combat idéologique entre les grandes puissances.
Mais ne dit-on qu’Haïti est le pays du tout est possible et où l’exception est la règle ?
Et si le discours révolutionnaire et l’appel aux gangs de Guy Philippe étaient juste son assurance-vie pour se protéger des clans mafias qu’il a dénoncés aux autorités américaines durant son procès ? Cette possibilité doit sans doute lui traverser l’esprit. Toutefois, la division qu’il nourrit à bon escient en laissant croire à des gens qu’il pourra officiellement diriger l’État est indigne d’un citoyen honnête !
Et pourtant, malgré son engouement dépassé pour le pouvoir au point de boycotter la célébration du Bicentenaire de l’indépendance haïtienne, il doit exister un certain sentiment patriotique chez Guy Philippe. Pour autant, il continue à représenter le problème. Car, il n’y a aucune issue de sortie officielle favorable pour lui, malgré sa popularité dans la Grand-Anse et des partisans par-ci par-là. Il divise la population haïtienne plus qu’il l’unit. Le fait de compter sur l’appui des chefs de gangs hypothèque sa légitimité, son sens de l’éthique et la confiance que pourrait lui faire la population haïtienne. Tout ce qu’il peut prétendre officiellement tout en restant un leader politique haïtien déviant, c’est soutenir des candidats aux prochaines échéances électorales et tirer les ficelles dans le bon ou mauvais sens s’il a suffisamment d’élus.
Sergo Alexis
