L’Organisation des États Américains est née en 1948 à Bogotá, parée de grands principes : démocratie, droits de l’homme, sécurité hémisphérique, développement intégré. Mais depuis sa fondation, elle n’a cessé de trahir son propre credo. Dans l’histoire du continent, elle s’est révélée non comme un arbitre impartial, mais comme le bras séculier de Washington. Du Guatemala en 1954, où elle couvrit le renversement de Jacobo Árbenz, au Chili en 1973 où elle se tut sur la mort de Salvador Allende, l’OEA fut constante : toujours présente pour légitimer les coups de force des puissants, toujours absente pour protéger les peuples.
Haïti, plus que tout autre pays, a goûté à ce poison. En 1962, à Punta del Este, François Duvalier joua un double jeu : son ministre René Chalmers laissa croire qu’Haïti défendrait l’autodétermination de Cuba, avant de livrer la voix manquante qui scella l’exclusion de l’île révolutionnaire. Washington avait gagné, Haïti avait perdu son honneur. La première République noire, née de la rupture avec l’ordre colonial, devint ce jour-là le Judas diplomatique des Caraïbes. Duvalier, qui se disait tiers-mondiste, indépendant et noiriste, se fit le cheval de Troie des États-Unis, trahissant sa propre doctrine pour une promesse d’aide économique qui ne vint jamais.
Depuis, l’OEA continue à traiter Haïti comme un pays sans souveraineté, comme une salle vide où elle installe son pupitre pour écrire à la craie des solutions toutes faites. Elle agit au nom d’Haïti, sans consulter ses autorités ni son peuple. En 2010-2011, sa mission technique redessina l’ordre d’arrivée du premier tour présidentiel, imposant de fait un candidat, Michel Martelly, contre la volonté exprimée dans les urnes. Plus récemment, en août 2025, elle présenta une “feuille de route” pour Haïti rédigée sans aval réel, maquillée en projet “haïtien” mais conçue dans ses bureaux. Chaque slogan de l’OEA — démocratie, droits de l’homme, coopération — ressemble à une enseigne lumineuse posée sur un cimetière. On y lit liberté, mais on y sent la poudre et le sang.
Myrtha Désulmé a fait la différence
C’est dans ce contexte qu’intervient une voix singulière : celle de l’ambassadrice Myrtha Désulmé. Contrairement à la caste diplomatique haïtienne, si prompte à obéir et à se plier aux convenances, elle osa dire aux délégués de l’OEA qu’ils se comportaient, dans ce dossier, comme des colons. Nuance capitale : elle n’a pas traité les personnes de colons, elle a décrit un comportement colonial. Mais la vérité dérange. Aussitôt, l’orchestre de la désinformation s’est mis en branle pour la discréditer, pour la faire taire, pour préparer son remplacement. On a colporté des rumeurs de rappel, on l’a “convoquée pour information” comme si l’on voulait la mettre au placard. Pourtant, son mandat fut confirmé, sa présence maintenue.
Mme Désulmé n’a pas quitté la table : elle a déplacé la fenêtre du débat. Dans un espace dominé par l’hypocrisie diplomatique, elle a introduit le langage cru de la vérité. Là où d’autres chuchotent dans les couloirs, elle a claqué la porte des illusions et ouvert celle de la dignité. Dans un laps de temps très long, la première République noire a retrouvé un souffle d’honneur grâce à une plénipotentiaire qui osa rappeler à l’OEA qu’Haïti n’est pas une colonie.
L’orchestre de la désinformation, lui, s’est aussitôt mis en place. Avec cruauté et sadisme, on a orchestré un dénigrement systématique pour faire chuter Mme Désulmé. Cette campagne en dit long sur celles et ceux qui ambitionnent de la remplacer : ils préfèrent salir une voix libre que d’admettre que la vérité dérange. Dans le dictionnaire diplomatique haïtien, on retiendra cette formule : convoquée «pour information», en réalité mise de côté, mais jamais effacée.
On ne sait pas exactement comment elle a pu retourner à son poste, mais une chose est certaine : son retour est un camouflet infligé à ses détracteurs et une victoire pour la dignité haïtienne. Car au cœur d’une organisation qui nous traite souvent comme un pays sans voix, elle a rappelé que la voix d’Haïti ne saurait être réduite au silence.
L’OEA, dans ses faits et gestes, demeure une machine réactionnaire. Elle a été conçue pour contenir, discipliner, étouffer. Haïti, plus que tout autre, en a payé le prix : exils, élections tronquées, souveraineté bafouée. Mais la voix de Mme Désulmé démontre qu’il reste des diplomates qui refusent de courber l’échine, qui rappellent au monde que la dignité d’un peuple ne se négocie pas. Et si l’OEA persiste à traiter Haïti comme une page blanche, cette voix, au moins, aura rappelé que les Haïtiens savent encore écrire leur propre histoire.
Maguet DelvA
