On nous répète que les Haïtiens sont divisés, méfiants, chacun pour soi. Je le croyais, moi-même. Puis il y a eu Ariana. Il y a eu Chef Leen. Abigaïl. Les Grenadiers. En quelques mois, le même peuple qu’on dit individualiste a donné son temps, son argent, ses larmes, et il a gagné. La vraie question n’est plus de savoir si nous savons nous unir. C’est de savoir pourquoi nous éteignons cette lumière entre deux victoires.
Quatre étincelles qui disent la même chose
Ariana Milagro Lafond a 19 ans. Elle arrive au Togo pour le House of Challenge, face à des influenceurs africains suivis par des centaines de millions de personnes. Elle ne gagne pas parce qu’elle danse mieux. Elle gagne parce que, de Port-au-Prince à Montréal, des groupes WhatsApp se transforment en quartiers généraux. On partage, on vote, on achète des « lions » à 640 euros en direct. Elle est aujourd’hui l’influenceuse haïtienne la plus suivie, avec plus de 13,6 millions d’abonnés, et sa victoire a été suivie par plus de 600 millions de spectateurs. Ce n’était pas un concours TikTok. C’était un référendum sur notre dignité.
Quelques semaines plus tôt, à Saint-Denis, Chef Leen Excellent cuisine 120 heures sans dormir pour inscrire l’Art gastronomique haïtien au Guinness. La diaspora veille. On commente à 3 heures du matin depuis Boston, on envoie du bouillon virtuel depuis Santiago.
À Paris, Abigaïl Alexandre, 21 ans de Jacmel, remporte Eloquentia. Première Haïtienne sacrée. À son retour, le ministère l’accueille. Les jeunes des lycées se reconnaissent.
Et puis les Grenadiers. Qualification pour 2026. À Miami, Little Haiti ferme ses rues. À Montréal, on sort les drapeaux dans Montréal-Nord malgré le froid.
Une nation hors de ses frontières
Ces victoires ne sont pas des miracles isolés. Elles s’appuient sur une géographie que Port-au-Prince oublie parfois.
Aux États-Unis, c’est globalement 1, 5 millions d’haïtiens qui se retrouvent principalement à Miami, New York et Boston.
Au Canada, on dénombre environ 178 990 personnes d'origine haïtienne. Plus de 87 % d'entre elles (soit environ 156 000 personnes) résident au Québec, principalement dans la région de Montréal.
Au Chili, pays qui n’avait presque pas de Noirs il y a dix ans, on dénombrait 183 000 Haïtiens en 2020, soit 12,5 % de tous les immigrés.
En République dominicaine, notre voisin abrite aujourd’hui entre 800 000 et 1 million d’Haïtiens, la plus ancienne et la plus vulnérable de nos diasporas.
La mémoire qui explique la méfiance
Si nous semblons individualistes, c’est que l’histoire nous a appris à nous protéger. Bay Kou bliye, pote mak sonje. L'Haïtien est plus méfiant pour bâtir sur le long terme (institutions, projets économiques) à cause d'une histoire marquée par l'instabilité et la trahison des élites.
En 1982, le CDC américain invente l’expression « maladie des 4H » : homosexuals, haemophiliacs, heroin users and Haitians. Du jour au lendemain, être haïtien devient un diagnostic. On nous appelle « AIDS vectors », membres du « Four H Club ». Aux États-Unis et au Canada, on refuse notre sang, on perd nos emplois, le tourisme s’effondre. Il faudra deux ans de plaidoyer des associations haïtiennes, des églises et des scientifiques pour que le CDC retire le mot « Haïtien » de sa liste. Sans oublier la marche du 20 avril des Haïtiens sur le Brooklyne Bridge du 20 avril 1990. Transformer un stigmate médical en un mouvement de fierté nationale.
Plus près de nous, les bateys. En 1989, Human Rights Watch documente le travail forcé des coupeurs de canne. En novembre 2022, les États-Unis bloquent les importations de sucre de Central Romana pour travail forcé présumé. Les photos montrent des communautés sans eau courante, habitées par des Haïtiens sans papiers et des Dominicains d’origine haïtienne dénationalisés. Le Mouvement des Femmes Dominicaines‑Haïtiennes (MUDHA) est l’une des principales organisations engagées dans la défense des braceros et des populations vivant dans les bateys de la République dominicaine. Cette lutte a été incarnée par Sonia Pierre, née elle‑même dans un batey de parents haïtiens. Figure majeure des droits humains, elle s’est opposée à la dénationalisation des Dominicains d’origine haïtienne et a porté ces abus devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme. Son engagement, reconnu internationalement, demeure une référence pour les organisations qui continuent aujourd’hui à défendre l’une des communautés les plus marginalisées de la région, aux côtés d’acteurs comme le GARR.
Après le séisme de 2010, Haïti occupe un tiers des tweets mondiaux en une semaine, et 8 millions de dollars sont levés en ligne, dès le vendredi 15 janvier 2010 (soit 72 heures après le séisme des dons de 10 $). Une telle concentration sur un seul sujet était alors sans précédent. Les analyses de la Banque mondiale soulignent que la diaspora haïtienne a été le premier moteur de l'aide financière.
À chaque fois, la réponse est venue d’en bas, (Nous, le peuple). Nous sommes un peuple orphelin d’élites.
Le paradoxe n’en est pas un
Notre société n’est pas hyper individualiste. Elle est hyper vigilante. Quand l’État est absent, quand l’économie est une loterie, on garde son énergie. On ne la gaspille pas dans des structures qui nous ont trahis. Ce n’est pas de l’incohérence. C’est de la confiance conditionnelle.
Mais donnez-nous un visage clair, un chronomètre, un drapeau, et le konbit ancestral se rallume. Ariana a offert un but mesurable : voter. Leen a offert une durée : 120 heures. Abigaïl a offert une langue : le français qui nous unit. Les Grenadiers ont offert un stade.
Transformer l’étincelle en courant continu
Comment faire pour que le konbit ne dépende plus d’un concours de circonstance ?
D’abord, nommer ce que nous avons. Ce n’est pas de la charité, c’est du capital social. La diaspora haïtienne envoie déjà plus de 3,8 milliards de dollars par an.
Ensuite, institutionnaliser. Créons un Fonds Konbit Permanent, avec la même mécanique qui a fait gagner Ariana : vote transparent sur une plateforme, live mensuel, projets choisis par la base. On ne donne pas par pitié, on investit par fierté.
Célébrer, puis bâtir
Oui, une victoire d’influence ne remplace pas un laboratoire. Oui, un record Guinness ne paie pas une route. Mais ces victoires ne sont pas la fin, elles sont le carburant. Elles prouvent une chose que nos plans de développement oublient : la jeunesse haïtienne sait se synchroniser, financer et tenir dans la durée quand elle croit au symbole. Sous-estimer cette émotion, c’est mépriser la seule ressource qui ne nous a jamais manqué.
La suite revient à nous, les plus outillés. C’est à nous de transformer le « like » en ligne de code, le partage en bourse d’études. C’est le travail qu’a entamé le professeur Samuel Pierre avec le GRAHN, le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle. Dès 2010, il publiait « Construction d’une Haïti nouvelle », puis fondait l’ISTEAH près du Cap-Haïtien, un institut de sciences et technologies avancées. Ce n’est pas un concours, c’est une infrastructure.
Nous n’avons pas besoin d’apprendre la solidarité. Nous l’avons exercée contre le sida quand on nous accusait de l’avoir propagé. Nous venons de l’exercer pour une jeune fille de 19 ans avec un téléphone.
Ce que nous devons apprendre, c’est à ne plus l’éteindre. Le konbit n’est pas un miracle. C’est une infrastructure. Construisons-la. L’énergie est là, brute, parfois naïve. Notre travail d’aînés, de professionnels, de diaspora établie, et d’élites c’est de la raffiner.
Alors oui, célébrons. Puis bâtissons. Le peuple a déjà montré qu’il sait gagner une bataille d’image. À nous de lui donner les outils pour gagner la bataille du concret.
Aly Acacia
