​​​​​​​Publié sans Parlement ni consultation nationale, le décret minier du 30 mars 2026 engage les ressources stratégiques d’Haïti pour plusieurs décennies. Entre opacité, faibles redevances et contexte de forte pression internationale, ce texte soulève une question fondamentale : qui décide réellement de l’avenir du sous-sol haïtien ?
Qui défend vraiment Haïti ?
Le 30 mars 2026, Le Moniteur publiait un nouveau décret minier de 140 pages. Rédigé sans Parlement, sans débat public et sans représentants élus, ce texte ouvre pour trente ans l’exploitation de l’or, du cuivre, du nickel et des pierres précieuses du pays.
La question n’est pas seulement de savoir si un gouvernement de transition peut signer un tel décret. La vraie question est : devait-il le faire ? Et au bénéfice de qui ?
Trois semaines plus tôt, à la veille du 7 février, date marquant la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition, un navire de guerre américain, l’USS Stockdale, apparaissait au large de Port-au-Prince, escorté de deux patrouilleurs des garde-côtes américains.
Aucun tir. Aucune déclaration de guerre. Mais un message limpide : Washington rappelait que le mandat du CPT arrivait à échéance et imposait simultanément des restrictions de visa à cinq membres accusés de vouloir renverser le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé.
C’est dans cette atmosphère de pression diplomatique, de sanctions et de divisions internes que le pouvoir s’est consolidé, non par les urnes, mais par un rapport de force international.
Dès lors, une interrogation fondamentale surgit : lorsqu’un gouvernement non élu engage le sous-sol national pour des décennies, à qui rend-il réellement des comptes ? Au peuple haïtien, qui n’a jamais été consulté ? Ou aux puissances étrangères qui saluent sa « stabilité » ?
Ce que ce décret impose à Haïti
Ce texte place Haïti dans une position de faiblesse sur trois points majeurs : l’opacité, la précipitation et le partage des richesses.
D’abord, l’opacité
L’article 115 verrouille pendant dix ans les rapports d’exploration minière. L’Autorité Minière Nationale ne pourra publier aucune information sans l’autorisation écrite des compagnies concernées.
Dix ans de silence.
C’est deux fois plus que l’Australie, cinq fois plus que le Canada. Même la République dominicaine, longtemps critiquée pour l’opacité de son secteur minier, a fini par rendre publics plusieurs contrats sous la pression de la société civile.
Pendant que d’autres avancent vers la transparence, Haïti recule vers le secret.
Ensuite, la précipitation
Pourquoi signer maintenant ?
Aucune urgence géologique ne l’impose. Aucun appel d’offres public n’a été présenté. Aucune consultation nationale n’a eu lieu.
On engage le sous-sol du pays pour des décennies dans un climat de transition politique, d’insécurité et de dépendance internationale.
Enfin, le partage des richesses
Le décret prévoit des redevances de 4 % sur l’or, 3,5 % sur le cuivre et le nickel, et 5 % sur les pierres précieuses.
Le Ghana prélève davantage sur l’or, 5%. Le Botswana atteint jusqu’à 10 % sur ses diamants. Au moment même où Haïti cherche des ressources pour reconstruire ses institutions, ses routes, ses écoles et ses hôpitaux, nous choisissons les taux les plus faibles.
Ce n’est pas du sensationnalisme. C’est une question de logique nationale.
Un pouvoir soutenu sous forte pression internationale, puis engagé dans la signature rapide d’un décret qui verrouille l’information pendant dix ans, nourrit inévitablement un doute profond dans la population : celui de ne plus être défendue.
Que demandons-nous ?
Trois garanties simples suffiraient à remettre Haïti au centre des décisions concernant son sous-sol.
1. Geler l’entrée en vigueur du décret jusqu’à l’installation d’un Parlement élu
Un gouvernement de transition administre les affaires courantes ; il ne devrait pas engager les générations futures sur plusieurs décennies.
Dans toute démocratie fragilisée par une crise institutionnelle, le principe demeure le même : aucune réforme minière majeure sans contrôle parlementaire.
2. Publier immédiatement tous les contrats et limiter la confidentialité à cinq ans maximum
Pas de résumé. Pas de communiqué. Les textes complets.
L’Initiative pour la Transparence des Industries Extractives (ITIE), dans sa norme révisée de 2023, renforce l’obligation de publication des contrats miniers. En octobre 2024, plus de quarante pays appliquaient déjà cette règle.
C’est cette transparence qui a permis à la société civile du Guyana d’analyser le contrat ExxonMobil de 2016, ou à la République démocratique du Congo de renégocier l’accord SICOMINES en 2024.
Publier les contrats n’est pas un luxe démocratique. C’est le minimum.
Quant aux données géologiques, elles peuvent bénéficier d’une protection temporaire raisonnable pour préserver les investissements. Mais ailleurs, cette confidentialité reste limitée : deux ans au Nouveau-Brunswick, cinq ans en Australie-Occidentale.
Haïti, elle, propose dix ans de silence.
3. Revoir les redevances en fonction des prix mondiaux
Un sous-sol riche ne garantit rien si l’État négocie pauvrement.
Le Ghana et le Botswana, eux aussi dépendants des matières premières, ont progressivement augmenté leur capacité de négociation afin que leurs ressources profitent davantage à leurs populations.
Haïti ne peut pas rester au bas de l’échelle au moment même où elle cherche des moyens de reconstruire ses institutions.
Car le véritable enjeu n’est pas seulement l’exploitation minière. Il est de savoir si les richesses du pays serviront enfin la nation — ou continueront d’échapper à ceux qui vivent dessus.
Une vieille histoire qui recommence
L’histoire d’Haïti est aussi celle de ses richesses qui partent pendant que son peuple reste pauvre.
Depuis l’arrivée de Christophe Colomb en 1492 et l’or arraché aux premiers habitants de l’île, le même mécanisme se répète : extraction ici, enrichissement ailleurs.
Il y eut le cinquième royal imposé par la couronne espagnole, puis les plantations de la « Perle des Antilles », bâties sur le sucre, le café et le sang des esclaves.
Le XXe siècle n’a pas brisé cette logique ; il l’a transformée.
En 1944, Reynolds obtenait le monopole de la bauxite de Miragoâne : plus de 13 millions de tonnes partiront vers le Texas en quarante ans, pendant qu’Haïti recevait des redevances dérisoires.
En 1960, la Sedren exploite le cuivre de Mémé. Plus de 1,5 million de tonnes de minerai seront extraites tandis que l’État haïtien ne recevra qu’environ 3 millions de dollars.
À leur apogée, les mines de Reynolds et de Sedren emploient ensemble moins de 900 travailleurs, parfois payés moins de 70 cents par jour.
L’économiste haïtien Fred Doura décrivait ce modèle comme une « économie extravertie » : une enclave étrangère qui pompe les ressources, une élite locale qui prend sa part, pendant que le paysan perd sa terre et que le pays reste dépendant.
Toujours la même promesse : développement, emplois, modernité.
Toujours le même résultat : des ressources qui quittent le pays plus vite que la misère.
C’est pourquoi le décret minier signé sous le gouvernement de M. Fils-Aimé inquiète autant.
Non parce qu’Haïti devrait renoncer à exploiter ses ressources, mais parce qu’un peuple qui connaît son histoire reconnaît les signes avant-coureurs.
Le décret du 30 mars risque moins d’ouvrir une nouvelle ère que de prolonger une vieille histoire : celle d’un pays dont les richesses profitent toujours ailleurs.
Les nations ne meurent pas toujours sous les bombes.
Parfois, elles s’effacent contrat après contrat, concession après concession, silence après silence.
Et lorsqu’un État cesse de protéger sa population, il devient légitime de se demander à qui profite cet abandon.
Aly Acacia
Bibliographie
- Le Moniteur, Décret minier du 30 mars 2026.
- Initiative pour la Transparence des Industries Extractives (ITIE), Norme ITIE 2023.
- Fred Doura, travaux sur l’« économie extravertie » en Haïti.
- Mats Lundahl, Peasants and Poverty: A Study of Haiti.
- Alex Dupuy, Haiti in the World Economy.
- United States Geological Survey (USGS), données historiques sur la bauxite et le cuivre en Haïti.
- Archives sur Reynolds Haitian Mines et Sedren
