Qui remplace les institutions, qui gouverne vraiment, qui décide des déplacements, des silences et même du droit de respirer. Le pays semble désormais suspendu dans une zone grise où l’État survit officiellement, tandis que la réalité territoriale appartient à d’autres puissances : les gangs armés, les coalitions criminelles, les marchés de l’extorsion et les économies de guerre.
Dans cette fracture historique, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé avait promis des élections, comme si le suffrage pouvait encore naître dans un espace où la souveraineté elle-même est en captivité. Mais comment organiser un scrutin dans une capitale fragmentée ? Comment parler de démocratie lorsqu’une grande partie de Port-au-Prince demeure sous l’influence directe ou indirecte des groupes armés ? Comment installer des bureaux de vote dans des quartiers où même circuler devient une négociation avec la mort ?
À Croix-des-Bouquets, la circulation devient parfois impossible. Les routes ne sont plus des voies publiques mais des corridors de contrôle. Chaque barrage improvisé est une frontière clandestine. Chaque détour est une tentative de survie. Les citoyens ne traversent plus la ville : ils traversent des zones d’occupation. Le déplacement le plus banal — aller à l’école, chercher de l’eau, rejoindre un hôpital — peut se transformer en disparition, en enlèvement ou en exécution.
Le phénomène dit du « Viv Ansanm », cette coalition criminelle devenue symbole d’une fédération des violences urbaines, représente davantage qu’un regroupement de gangs. Il est l’expression monstrueuse d’un vide étatique prolongé. Lorsque l’État abdique ses fonctions régaliennes, d’autres structures apparaissent pour imposer leur propre ordre. Ce nouvel ordre est fondé sur la terreur, la taxation illégale, le contrôle des axes économiques et la domination psychologique des populations.
Haïti semble alors se désabonner du reste du monde. Le pays n’est plus connecté à la modernité politique mais à une temporalité de guerre civile lente. Tandis que le monde parle d’intelligence artificielle, de transition énergétique et d’exploration spatiale, une partie du peuple haïtien lutte encore pour traverser une rue sans être kidnappée. Ce contraste est vertigineux. Il révèle l’existence d’une humanité périphérique que la communauté internationale observe souvent avec fatigue, parfois avec compassion, mais rarement avec responsabilité historique.
Le plus tragique n’est peut-être pas l’effondrement matériel. Les nations ont déjà connu la ruine et se sont relevées. Le plus tragique est l’effondrement moral du contrat national. Dans un pays « sans état d’âme », selon l’expression populaire qui circule désormais avec amertume, la souffrance finit par devenir statistique. Les morts n’interrompent plus les journées. Les enlèvements deviennent des rubriques ordinaires. La catastrophe cesse d’être exceptionnelle : elle devient le climat permanent.
Pourtant, derrière les murs brûlés et les quartiers désertés, il existe encore une mémoire haïtienne qui refuse de mourir. Une mémoire née de la révolution de 1804, de la résistance anticoloniale et des rêves de liberté universelle. Mais cette mémoire historique est aujourd’hui confrontée à une question terrible : comment un peuple qui fut le premier à abolir l’esclavage par les armes peut-il devenir prisonnier de ses propres ruines politiques ?
La crise haïtienne n’est pas seulement sécuritaire. Elle est philosophique. Elle interroge le sens même de la nation lorsque les institutions ne protègent plus, lorsque les promesses politiques deviennent des échos sans conséquences, et lorsque la population apprend à vivre sans attendre l’État.
Ainsi, Haïti ne meurt pas dans un grand fracas spectaculaire. Le pays s’épuise lentement, dans l’habitude du chaos, dans l’exil intérieur de ses citoyens, dans le silence international et dans l’impossibilité quotidienne d’imaginer un lendemain stable. Une nation entière semble coincée entre survie et disparition, tandis que les promesses électorales résonnent comme des slogans lointains dans une capitale où l’urgence n’est plus de voter, mais simplement de rester vivant.
Godson MOULITE
