Le temps impose un recul pour revoir et corriger son cahier personnel tout en s’évaluant sous la loupe des jeunes actuels, frais émoulus, portés sur la scène politique. Sans grande surprise, en cataloguant et en comparant des discours des jeunes d’antan et de ceux de ma génération, (particulièrement des années 80) à ceux des jeunes d’aujourd’hui, poussés sous la hampe des projecteurs socio-politiques, est découverte une singulière similarité dans le contenu et la méthodologie des discours en vogue.
Jeune, initié aux sciences juridiques à la Faculté de Droit et des Sciences Economiques (FDSE), promotion (1986-1990), j’étais fougueux et gavé d’autosuffisance, associé à mes collègues nous fûmes, sur tous les fronts, agités et déterminés à faire déguerpir nos ainés pour cause d’obsolescence et de carence de production. Nous étions prêts à les supplanter immédiatement par de jeunes prétentieux, en majorité, sortis de la diaspora avec des présomptions de connaissances théoriques (sans expérience pour la plupart et du grand bluff aussi pour certains), « à beau mentir qui vient de loin ».
La majorité d’entre nous furent des pauvres agressivement organisés et vaguement formés à un discours marxisé, mal appris et mal rendu, puisqu’aucun d’entre nous, pas mêmes nos profs, n’avait lu Marx, sinon des condensés d’auteurs critiques mal gazouillés. La posture marxiste pour bon nombre d’entre nous fut plus une mode (tout nouveau tout beau) qu’une conviction profonde; alors que, sournoisement, prenait chair en nous un individualisme cru et un néocapitalisme deshumanisant où finalement seule compte pour nous « notre petite personne » et souvent sans attache familiale, amicale, sociale ni citoyenne.
En effet, avec nos déficits, notre méconnaissance de notre propre milieu, notre ignorance de l’actualité et de la géopolitique - séquelles d’un déni total de la réalité - même pour la plupart d’entre nous qui avons grandi dans le pays, nos parents par nécessité de survie nous ont gardés loin de tout débat socio-économico-politique et nous l’en ont même interdit. Donc, en toute bravoure dont seuls les ignorants sont capables, les jeunes de mon époque ont défoncé à coup de pieds, comme un de nos heureux députés, les portes d’une administration publique anémique, titubante que nous voulions déloger à tout prix.
Nous sommes tous d’accord, jusqu’à présent, sur le fait que nous avions démantibulé ce que nous ne voulions pas : le système broyeur d’humains et de l’environnement. Cependant, ni hier, ni aujourd’hui la jeunesse n’a pas d’outils ni de moyens, même pour penser un système de rechange, voire le changer positivement. Nous avons pu pousser professeurs et étudiants dans les rues et transformer les écoles « borlettes », que nous critiquions pour inconsistance, en camps de déplacés, autrement dit « camps des pauvres chassés par des pauvres » sous instigation ou avec appui des ONGs (charities Business ). Pire ! Maintenant les anciens usagers de ces établissements, non occupés comme professeurs et/ou apprenants, abandonnent chaires et salles de cours pour aller poiroter devant une administration publique vidée de ses services et de ses fonctionnaires, mais brasseuse de fonds noirs alimentant l’insécurité. Anciens profs et aprenant sont devenus des syndicalistes ou politiciens sans qualités ni obligations, ni règles.
Nous, les jeunes d’alors, nous sommes trônés avec nos arrogantes incompétences jusqu’au sommet de la pyramide étatique en escamotant la base en attendant notre tour pour être délogés par ceux d’aujourd’hui moins formés que nous certes, mais mieux équipés pour une saga d’une rare violence. Oui ! C’est la vérité. Car, les enfants de la dictature, les jeunes des années quatre-vingt ont évolué en dehors des grands espaces de décisions, loin des agitations économiques, sociales et politiques, avec leurs carences, leurs insuffisances, leurs blessures, leurs haines, leurs rancœurs, leurs apathies.
Effectivement, nous sommes parvenus au timon des affaires de l’Etat dans un grand vacarme, mais aussi dans un grand dénuement humain et citoyen. Nous avons hérité d’un pays complexe, exsangue avec des contentieux latents Ô combien intenses ! Un pays triplement appauvri dans l’espace d’un cillement. Cette situation, sous “leadership” de jeunes de 25 à 40 ans précédemment décrits, a accouché finalement du monstrueux et de l’indécence. Bref ! nos échecs collectifs sont les géniteurs, les marâtres du “vivre-ensemble actuel”.
Ce « mouvement vivre-ensemble », est l’expression pervertie d’une autre forme de discours de jeunes condamnant pour délit faciès ou profilage racial, tous nantis ou toute apparence de nantis sans pouvoir avec fiabilité les identifier et établir les forfaits reprochés, voire en évaluer les conséquences de leur survivance ou de leur disparition. Si nous raisonnions par l’absurde en condamnant à mort tous les nantis pourris que nous dénonçons, l’alternative après serait bien floue. Sans nul doute aucune réponse certaine ne pourrait proposer, par cette voie, un meilleur choix ; sinon l’asséchement de la rivière où toutes les roches connaitront la rudesse du soleil. Donc, un harakiri avec des solutions fastfood de la technologie à notre portée au bénéfice de nos détracteurs.
En fait, avec autant de déficits accumulés et de souffrances deshumanisantes supportées, bien pires que ce que nous autres des années 80 avons enduré, la génération d’après ne pourrait, sauf par miracle, proposer mieux. A notre époque de brillants professeurs étaient chassés des salles de cours par la dictature au profit des médiocres « macoutes » et endoctrinés. Maintenant, le paradoxe aujourd’hui, ce sont les apprenants qui en sont chassés par des profs syndicalisés, constamment en grève. Le résultat est catastrophique : la déperdition scolaire crée des bandits ou des policiers-bandits (de vrais loups dans la bergerie) qui ne seront jamais jugés par des Magistrats eux aussi syndicalisés et en grève pour insuffisance de toutes sortes.
Or, nous avons toute la mesure de cette situation : quand « Tu armes les faibles, ils prennent n’importe quoi pour cible ; tu armes les gueux, ils ne désirent qu’une chose : se prouver à eux-mêmes qu’ils sont devenus puissants ; tu armes des imbéciles, ils cherchent justification au rôle important que tu leur as assigné et ils assassinent leur fils ou leur père », Marie Chauvet- Vieux, Amour, Colère et Folie, p 314.
Force est de reconnaitre que cette rupture totale de toute transmission de valeurs, de savoir et d’expérience accouche du chaos ambiant. Les jeunes du groupe des griefs généralisés actuellement n’ont même pas la capacité de faire la différence entre nantis, pauvres améliorés et misérables. Chers amis, plus la disette va être aigüe plus les canines des carnivores auront tendance à devenir des crocs, non par embonpoint mais par désossement.
Tout compte fait, le problème est que de génération en génération nous avons ingurgité des discours politiques mal réchauffés sans réel rapport avec l’actuel ou le vécu appelé le noumène (la chose en soi indépendamment de notre pensée) différent des perceptions qui sont des phénomènes (E Kant ) . Nous ne colportons que du creux et de l’incohérence, de bouche en bouche nous répétons que “Haiti est dirigé par des gérontes ”et qu’il faudra les déguerpir tous. Fake news entretenus de génération en génération !
Haiti a rarement été dirigé par des vieux (Pierrot, Salomon, Nord Alexis Antoine Simon, Manigat), presque tous les autres de Dessalines à Jovenel ne furent que des jeunes dont beaucoup ont vieilli sous le harnais du kaki de l’armée ou de la politique, comme Duvalier de la génération des “quarante-sixards”, le plus jeune Ministre des Affaires sociales d’Estimé. Son fils a pris les rênes du pouvoir à 19 ans avec des jeunes pour la plupart, sortis de l’Union des Etudiants Haïtiens (l’UNEH) ; Aristide, Président à 36 ans, soutenu par les jeunes de Ti Kominote Legliz (TKL), de la Fédération Nationale des Etudiants Haïtiens (FENEH), ont suivi, plus tard, sous des gouvernances successives, des adeptes de GRAFNEH, Zafè Elèv Lekòl (ZEL)… et le reste.
Donc, si nous voulons sortir de là où nous sommes il faudra déconstruire ces discours trompeurs. Comment parler de la gérontocratie en Haiti pour une population où jusqu’au dernier recensement de 2003 la durée moyenne de vie à la naissance oscillait entre 57 à 61 ans ? Comment faire croire en tout temps que les jeunes à eux seuls ont la solution ? quand il est statistiquement démontrable que les rares gouvernements qui ont donné de résultats probants historiquement sont ceux de Salomon avec des briscards de la baïonnette et de la politique, celui d’Antoine Simon, octogénaire, d’Estimé quadragénaire et Manigat terrassé trop tôt. Mais ce dernier nous a permis de lorgner un pouvoir mené par l’expérience, le savoir et la maturité sereine, lequel pouvait faire œuvre pérenne et produire des résultats en dépit de sa « percée louverturienne » sur les flaques de sang du peuple, à la Ruelle Vaillant.
Comment la jeunesse actuelle tout feu tout flamme avec des pépites extraordinaires peut se démarquer du discours politique démagogique ou populiste, potentiel gibet politique à l’avenir ?
Elle doit nécessairement rompre avec : la tradition de réinvention de la roue, le culte de l’amnésie politique, du révisionnisme historique, de l’effacement et de la soustraction de l’autre et du précédent ; elle doit divorcer d’avec l’apathie, l’intolérance, la politique du tout ou rien ou du contre moi qui n’est pas pour moi. La culture politique devrait être une acceptation du vieux et du nouveau, du suranné et du moderne. Il faut qu’elle reconnaisse que les actifs et les passifs sont les deux colonnes du même chiffrier pour faire la balance comptable du patrimoine historique reçu en legs. Nous sommes constamment pris entre le dogme et l’émotivité, de véritables freins à la rationalité et aux actions planifiées. Nous nous refusons de regarder, soupeser, quantifier, évaluer et comparer avant toute action, tout engagement.
Notre très jeune population, depuis des générations, s’est toujours mise en branle pour des causes de grande profondeur ; mais sur des grooves de creux slogans : Le paysan taillable corvéable à merci, nécessité de changement de la situation, slogan (Ban nou Papa Dòk nou !) , combattre l’arrogance impérialiste et nous défaire de la potence des organismes de Breton Woods, (Ban nou Tipè a, ban nou marasa a !), se révolter contre la grande déception de Lavalas ( ban nou Ti mizisyen san sal nou !), maintenant pour faire face à ce que politiquement nous qualifions d’insécurité (ban nou yon bouche ki bon pou bay bwa kale !, yon Duvalier nouvelle version revue et corrigée).
Alors que personne sur le terrain politique n’est en mesure d’expliquer le drame actuel, d’identifier les vrais acteurs, les motivations et projets. En tout cas ! … Le Sahel, le Sénégal actuellement ne devraient-ils pas être nos tableaux de bord au lieu de nous amuser à colporter les combats sanglants entre nos marionnettes politiques, des faux leaders de médias et réseaux sociaux tous de mêmes maitres ? Comment prendre parti lorsque Nuls ne se combattent aussi impitoyablement s’ils ne se réclament du même maitre ? (R Aaron, préfacier de : Le Savant et la Politique de Max Webert, 1959).
Jeunesse de mon pays un ancien jeune vous a parlé à cœur ouvert, à vous de choisir.
Daniel JEAN
22 Mai 2026
