Je soutiens Richecarde Célestin. Pas par devoir. Pas par posture. Je le soutiens parce que ses mots m'ont traversé comme une vérité qu'on porte en soi depuis toujours sans avoir jamais su la dire.
Et cette vérité porte un nom que nous, Haïtiens, osons rarement prononcer : l'anti-intellectualisme.
Pas celui des ignorants. Pas celui de la rue. Non. Celui qui vient d'en haut. Celui qui porte des robes de cérémonie et des toges. Celui qui brandit des doctorats comme on brandit une machette. Haïti est en route vers un anti-intellectualisme version 2.0, et les prochaines élections pourraient bien être son sacre.
Laissez-moi vous raconter comment nous en sommes arrivés là.
L'anti-intellectualisme, Richard Hofstadter l'a théorisé dans son ouvrage Anti-Intellectualism in American Life. Il y décrit ce rejet viscéral de la connaissance, des experts, de la pensée complexe. Mais bien avant les Américains, nous le connaissions déjà. Sous François Duvalier, c'était une arme de contrôle. Maintenir le peuple dans l'ignorance. Écraser les intellectuels. Faire de l'analphabétisme un rempart du pouvoir. Le rejet du savoir était systématique. Volontaire. Meurtrier.
Puis est venu Michel Martelly. Sweet Micky. L'anti-intellectualisme version 1.0. Le showman qui a fait de l'ignorance un spectacle, de la simplicité une vertu, de l' «entrepreneuriat politique» une religion. « Si tu veux réussir, tu peux », nous disait-il. Le peuple devait prendre son destin en main, comme si les structures d'oppression n'existaient pas, comme si l'histoire ne pesait rien, comme si la pauvreté était un choix personnel. Les intellectuels ? Des enfants de l'élite, déconnectés des « vrais » Haïtiens. Le passé ? Oublions-le. L'action, la motivation, la réussite individuelle : voilà l'unique chemin. Le tout sans jamais interroger les causes profondes de notre misère.
C'était brutal. C'était simpliste. Mais au moins, c'était visible.
Ce qui vient est pire.
L'anti-intellectualisme 2.0 ne porte pas de collier en or ni de lunettes fantaisie. Il porte des diplômes. De vrais diplômes. Des masters, des doctorats. Et c'est là que Richecarde Célestin met le doigt sur la plaie sur son réseau social.
Écoutez-le. Mais, écoutez-le vraiment.
« M toujou e map toujou gen menm pozisyon an. Kòm pitit esklav ak pitit pitit esklav, lè youn nan nou gen pran yon grad akademik, se byen, e map toujou ankouraje demach sa. Paske istorikman, nou pa t gen dwa ak sa. »
(J'ai toujours eu et j'aurai toujours la même position. En tant qu'enfants et petits-enfants d'esclavisés, quand l'un de nous obtient un grade académique, c'est une bonne chose, et j'encouragerai toujours cette démarche. Parce qu'historiquement, nous n'en avions pas le droit.)
Je pense à nos grands-parents. À ceux qui ne savaient pas lire. À ceux pour qui un bout de papier accroché au mur représentait la fin d'un monde et le début d'un autre. Le diplôme était une revanche sur l'histoire. Une preuve que nous existions. Que nous pensions. Que nous valions quelque chose.
Et puis Richecarde dit autre chose. Et c'est là que tout bascule.
«Yon tit akademik ki ta dwe yon preteks pou sèvis, jounen jodi a, li vin tounen yon zam politik. »
(Un titre académique qui aurait dû être un prétexte pour servir est devenu une arme politique.)
Il ne lance pas cette phrase en l'air. Il regarde autour de lui. Il voit. Des jeunes qui ne cherchent plus la connaissance. Juste le papier. Le parchemin comme bouclier. Le doctorat comme bélier pour défoncer les portes du pouvoir.
« Li pap bezwen metrize sa l aprann nan, men depi l gen papye a, li bon. »
(Il n'a pas besoin de maîtriser ce qu'il a appris. Du moment qu'il a le papier, il est bon.)
Voilà. Tout est dit. Le titre sans la substance. L'aura sans le travail. Le respect sans le service.
Et c'est là que je dois nommer les noms. Parce que l'anti-intellectualisme 2.0 a des visages. Des figures qui se présentent comme des outsiders, des anti-système, les porte-paroles du peuple, tout en crachant sur les sciences sociales, sur les politiques de solidarité, sur la pensée critique. Leur seul credo : l'individu. Le marché. L'entreprise de soi.
Jovenel Moïse en fut l'incarnation. Comme Trump aux États-Unis, il a joué la carte de l'homme du peuple contre les élites. Les critiques progressistes ? Balayées d'un revers de main. Déconnectées. Inutiles. Il a galvanisé une population frustrée en lui promettant un changement radical. Et ce changement n'a fait qu'approfondir les inégalités.
Etzer Emile. Un jeune brillant. De l'ambition. Un avenir. Et pourtant. Son livre « Haïti a choisi de devenir pauvre » est un monument d'anti-intellectualisme 2.0. La pauvreté d'Haïti serait un choix. Un choix du peuple haïtien. Pas un mot sur les structures économiques. Pas un mot sur l'histoire. Pas un mot sur les chaînes systémiques qui nous écrasent. Juste la culpabilisation. La faute individuelle. Le message est simple : si nous sommes pauvres, c'est de notre faute. Débrouillons-nous. L'État ? Inutile. La solidarité ? Dépassée. La pensée collective ? Une perte de temps.
Kesner Pharel. Économiste respecté. Lui aussi a prêté sa voix à ce discours. Marché libre. Minimalisme étatique. Solutions individuelles. Toujours la même chanson. Toujours les mêmes conséquences : les vulnérables qu'on abandonne, les inégalités qu'on creuse, le tissu social qu'on déchire.
Voilà le visage de l'anti-intellectualisme 2.0. Des diplômés qui savent tout. Sauf servir. Des têtes pleines. Si mal faites. Des êtres qui utilisent leur titre non pour libérer. Pour dominer.
Pierre Bourdieu nous a donné les mots pour comprendre ce phénomène. Il distinguait le capital culturel — ces savoirs qu'on incorpore, qui demandent du temps, de l'effort, qui nous transforment de l'intérieur — du capital symbolique, qui n'est que le prestige, la reconnaissance, l'effet de distinction aux yeux des autres.
Ce que Richecarde dénonce, c'est le transfert. Le transfert pervers. Une génération qui ne cherche plus le capital culturel. Trop long. Trop exigeant. Trop de gymnastique de la pensée. Trop inconfortable. Elle veut le capital symbolique directement. Le titre sans la sueur. L'aura sans la nuit blanche à questionner. Le respect sans jamais avoir produit d'œuvre crtitique. Le diplôme n'est plus un outil. C'est un masque. Ce n'est plus une responsabilité. C'est un privilège qu'on brandit.
Je regarde autour de moi et je les vois. Ces gens bardés de diplômes. Capables de citer des dizaines d'auteurs. Complètement incapables de voir la souffrance sur le visage d’une consoeur ou confrère haitien en face d'eux. Ils savent tout. Sauf être humains.
Est-ce que lire ou avoir un diplôme de doctorat rend forcément plus intelligent ? La réponse est non. On peut lire toute une vie sans jamais être contredit. On peut empiler les livres ou empiler les diplômes. Non pour se remettre en question. Pour se conforter. Pour valider ce qu'on pense déjà. Pour construire une forteresse de citations qui nous protège... de la vie ou de la société elle-même.
Evoquons Eichmann. Cet homme cultivé. Il lisait. Il citait les philosophes. Et il a participé à la machine d'extermination nazie. La culture ne protège pas du mal. Elle peut même le perfectionner. Lui donner un vocabulaire propre. Des euphémismes confortables. Une distance bureaucratique. Ne plus voir l'humain derrière le concept.
On peut lire mille livres sur la souffrance.
Et ne pas reconnaître la souffrance sur un visage en face de nous.
Et puis Richecarde pose la phrase qui éclaire tout.
« Si nou gen yon kelkonk konpetans, li pa dwe tounen yon zam pou repwodiksyon dominasyon, men pou liberasyon. »
(Si j'ai une compétence, quelle qu'elle soit, elle ne doit pas servir à reproduire la domination. Elle doit servir à libérer.)
Alors que faire ?
Redonner vie à la pensée critique. Remettre les intellectuels au service du peuple. Exiger des réformes éducatives ambitieuses. Soutenir les jeunes talents haïtiens. Valoriser les chercheurs. Promouvoir une éducation qui forme des têtes bien faites, pas seulement des têtes pleines.
Et à l'approche des élections, ouvrir les yeux. Le discours anti-intellectuel va se renforcer. Il l'a toujours fait. Des candidats miseront sur des promesses simplistes. Ils viseront la frustration, pas l'intelligence. Ils parleront au ventre, pas au cerveau. Ils offriront des solutions miracles. Des raccourcis. Des boucs émissaires.
Il est crucial que nous, électeurs, refusions cette mascarade. Que nous exigions des propositions fondées sur la connaissance. La solidarité. Les réformes profondes.
L'anti-intellectualisme, loin de libérer le peuple, l'a toujours appauvri. Il lui vole ses ressources intellectuelles. Il lui vole son humanité. Il fragilise notre avenir collectif.
Je soutiens Richecarde Célestin parce qu'il nous rappelle une vérité que nous avons oubliée dans notre course folle aux titres et aux postes.
Un diplôme qui ne sert pas le peuple est une coquille vide.
Une couronne sur une tête qui ne pense plus.
Un sceptre dans des mains qui ne soignent pas.
Il faut oser le dire. Le dire fort. Le dire maintenant. Le savoir sans conscience n'est que ruine de l'âme. Le titre sans service n'est qu'usurpation.
Je peux être anti-intellectualiste et sans humanité avec mes diplômes.
Nous le pouvons tous.
C'est même la tentation la plus redoutable de notre époque. Se draper dans son titre. Se cacher derrière son parchemin. Oublier d'où l'on vient. Oublier ceux qui souffrent. Oublier que le savoir n'a qu'un seul but véritable : élever les autres. Pas soi-même.
Dans un pays où tant de gens souffrent, où tant de gens n'ont rien, où l'histoire nous a tout pris sauf notre dignité, le diplômé qui ne se met pas au service de son peuple n'est pas un intellectuel.
C'est un traître à sa propre histoire.
C'est un traître à ses propres ancêtres.
C'est un traître à lui-même.
Alors oui. Je soutiens Richecarde Célestin. Pas du bout des lèvres. Pas par solidarité de circonstance. Je le soutiens parce qu'il dit la vérité. Et cette vérité, nous avons tous besoin de l'entendre.
Avant qu'il ne soit trop tard.
À propos de l’Auteur* :
Consultant et Spécialiste en politiques publiques et internationales, Droits Humains et Démocratie, Justice sociale et réparatrice. Alumni du Programme de Bourse des Nations Unies pour les Personnes d’Ascendance Africaine (2024).
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