Haïti a abattu le système esclavagiste sur le champ de bataille de Vertières. Plus de deux siècles après, on a parfois l’impression que cette victoire continue de hanter les consciences. Sinon, comment comprendre le refus de la FIFA de voir figurer l’effigie de Vertières sur le maillot des joueurs haïtiens ?
L’argument avancé est connu : le sport serait apolitique. Mais qui peut encore y croire ? La Russie est bien exclue des compétitions sportives internationales depuis 2022 en raison de son agression contre l’Ukraine. Le football mondial sait donc prendre des décisions politiques quand il l’estime nécessaire. Il sait aussi accueillir certains symboles, certaines causes, certains messages, lorsqu’ils correspondent à l’air du temps ou aux intérêts des grandes puissances. Pourquoi Vertières, symbole universel de liberté, deviendrait-il soudain inacceptable ?
Vertières n’est pas un slogan partisan, ni une provocation mais l’un des lieux où l’humanité a appris que la liberté ne se mendie pas : elle se conquiert. C’est là que des hommes réduits en esclavage ont vaincu l’armée coloniale et ouvert une brèche dans l’ordre du monde. Cette victoire appartient à Haïti, mais elle parle à tous les peuples qui refusent l’humiliation.
Pendant que le monde se réclame, souvent de manière théorique, des droits de l’homme et de la liberté universelle, il semble toujours mal à l’aise lorsque Haïti rappelle qu’elle a payé le prix du sang pour donner corps à ces principes. Chaque fois que notre pays invoque cette mémoire, certains trouvent des prétextes pour la minimiser, la contourner ou la faire taire.
La FIFA ne peut pas s’arroger le droit de remplacer les anciens colons. Ce serait un héritage honteux, qui n’a rien à faire dans le football, encore moins à l’occasion d’une Coupe du monde où Haïti, pays fondateur d’une liberté concrète, vient rappeler au monde ce qu’il préfère parfois oublier.
Pourquoi avoir attendu la veille d’un grand rendez-vous pour s’inquiéter d’un symbole comme Vertières ? Pourquoi cette gêne devant un nom qui rappelle le lieu d’accouchement de la liberté noire ? Pendant plus de deux siècles, Vertières a été banni ou marginalisé dans bien des cursus du savoir. Il a fallu la présence d’un Noir à l’Académie française, l’immortel Dany Laferrière, pour plaider en faveur de l’entrée de ce mot dans le dictionnaire. Mais, malgré les silences et les oublis, Vertières n’a jamais disparu de la mémoire digne et révolutionnaire des Noirs du monde, encore moins de celle des Haïtiens.
Ce n’est peut-être pas un hasard si les esprits fondateurs de la nation haïtienne semblent avoir placé les Grenadiers, le 18 novembre 2025, sur une nouvelle ligne de bataille symbolique. Après cinquante-deux ans d’absence, Haïti revient dans l’histoire du football mondial à une date qui résonne profondément dans notre mémoire nationale.
La FIFA paraît découvrir trop tard ce que représente cette date. Elle semble embarrassée par ce retour d’Haïti, par cette mémoire qui ne demande pas la permission d’exister. Face à Rochambeau, nos héros — Capois-la-Mort, Dessalines, Pétion, Christophe et tant d’autres — avaient déjà montré que l’histoire ne se laisse pas enfermer par les puissants.
Aujourd’hui, la FIFA tente de fermer une porte à l’équipe haïtienne et à ses supporters, en interdisant les maillots portant l’image de Vertières sous prétexte de neutralité politique. Mais les Haïtiens sont un peuple imaginatif, poète dans l’âme, artiste par instinct et résistant par nécessité. Quand on leur ferme une porte, ils en ouvrent une autre. Quand on veut leur enlever un symbole, ils le transforment en chant, en cri, en drapeau, en trompette, en marche collective.
Les Haïtiennes et les Haïtiens doivent donc porter Vertières dans les stades, dans les rues, dans leurs voix et dans leurs cœurs. Ils doivent accompagner les Grenadiers face à l’Écosse, au Brésil et au Maroc avec la dignité d’un peuple qui sait d’où il vient.
Nos ancêtres ont inventé le marronnage dans les montagnes, les réseaux de résistance, les sociétés secrètes, l’indépendance de 1804. Nous pouvons, nous aussi, inventer de nouvelles formes de mobilisation. Les dates du calendrier ne sont pas seulement des chiffres mais elles deviennent des armes de mémoire lorsqu’un peuple décide de ne plus se taire.
La FIFA peut censurer un maillot. Elle ne censurera pas Vertières. Elle peut interdire une image. Elle ne pourra pas interdire à tout un peuple de se souvenir, de se lever et de marcher derrière ses Grenadiers.
Dr. Emmanuel Charles
