Vertières n’est pas seulement une mémoire ou un symbole, c’est une course qui ne s’arrête pas. Sous les projecteurs et les cris du public haïtien, face au Nicaragua, le 18 novembre 2025, pendant 90 minutes, il courait avec les grenadiers lors du dernier match de qualification pour le Mondial de 2026 en Amérique du Nord. Car de Vertières aux pelouses du monde, la révolte ne s’enterre pas, elle respire, elle frappe, elle avance. Ce jour-là, les dieux tutélaires de la nation, les esprits fondateurs n’étaient pas des souvenirs: ils étaient chair, souffle et cadence. Dans chaque joueur brûlait Jean Jacques Dessalines. Dans chaque charge grondait Capois-la-Mort. Dans chaque regard se dressait Henry Christophe.
Les teintes du bleu et du rouge ne se contentaient pas d’être arborées: elles se défendaient, conquises contre le vent comme jadis contre l’Empire. Aujourd’hui, au cœur du vacarme politique et des déroutes sociales, Vertières refuse de se taire. Il embrase encore les terrains. Du feu des canons à la fureur des tribunes, une même énergie indocile traverse le temps.
Des champs de bataille de 1803 aux stades de la Coupe du monde 2026, un seul cri persiste: résister. Vertières vit dans chaque refus de plier, dans chaque lutte contre le racisme, contre l’exploitation, contre les murs dressés par les nouveaux maîtres, d’ici et d’ailleurs. Il vit dans chaque duel sur le terrain, face aux nations du monde, comme un rappel: nous ne cédons pas.
L’esprit insurgé ne connaît ni date ni frontière. Il ne s’est pas arrêté le 18 novembre 1803.
Il n’a pas fini de rugir le 18 novembre 2025. Il était là encore, dressé face à l’Écosse, le 13 juin 2026, à Boston, comme une armée invisible marchant derrière chaque pas, chaque passe, chaque frappe. Vertières n’est pas derrière nous. Il court avec nous. De la révolution haïtienne le 18 novembre 1803 et aujourd’hui aux compétitions internationales de football dans les stades, le combat ne change pas de forme, il change de terrain.
Sous les projecteurs d’un stade en ébullition, Haïti et l’Écosse se sont affrontés comme deux pays, aux histoires différentes, refusant de plier. D’un côté, les Grenadiers, porteurs d’une mémoire de lutte et d’élan, de l’autre, les Ecossais dans une tradition de rigueur et de technique.
Dès les premières minutes, le ballon circulait avec intensité, comme s’il portait le poids de deux peuples. Haïti, audacieuse, tentait de briser les lignes par la vitesse et l’imprévisibilité. Chaque accélération semblait raconter une urgence, une volonté de se faire entendre au-delà des frontières. L’Écosse, lui, bénéficie du support d’un arbitre complaisant, répondait par des duels très physiques sur les Grenadiers.
Sous les projecteurs d’une Coupe du monde où chaque minute pèse comme une éternité, Haïti et l’Écosse se sont livrés à un véritable bras de fer tactique. Au cœur du jeu, le milieu de terrain s’est transformé en champ de bataille, où chaque duel racontait plus qu’un simple affrontement: conquérir le ballon, c’était revendiquer son identité, imposer sa voix dans le concert des nations.
Les occasions ont fusé de part et d’autre, mais les gardiens, véritables remparts, ont élevé leurs gants au rang de boucliers. Johny Placide, impérial, a tenu la ligne avec sang-froid, repoussant les assauts écossais comme un dernier bastion. Puis vint l’instant décisif, ce moment suspendu propre aux grandes compétitions. Un centre venu de la droite, une trajectoire incertaine, une parade de Placide… et dans la confusion de la surface, une frappe déviée qui finit au fond. Le stade s’est figé. Un seul éclair, un seul but, et le destin du match basculait. Cruel verdict d’un football qui ne pardonne rien, où un détail suffit à écrire l’histoire.
Mais au-delà du score, cette rencontre a transcendé le simple cadre sportif. Elle a opposé deux fiertés: celle d’Haïti, portée par un courage indomptable, et celle de l’Écosse, guidée par une rigueur presque chirurgicale. Plus qu’un match, ce fut une fresque de dignité, d’ambition et de respect mutuel.
Sur cette pelouse, ce n’était pas qu’un ballon qui roulait, mais l’écho vibrant de deux peuples refusant l’effacement.
Pour Haïti, nation éprouvée, privée de championnat depuis des années, le capitaine Johny Placide et ses coéquipiers ont incarné bien plus qu’une équipe: une preuve vivante de résilience. Menés, bousculés, mais jamais résignés, les Grenadiers ont livré une bataille totale, offrant leur souffle et leur sueur à tout un peuple.
Dans leur sillage résonnaient les noms de Toussaint Louverture, Dessalines, Christophe, Pétion, Capoix La Mort, héritage d’une histoire forgée dans la lutte. Sur le terrain, ces joueurs n’étaient pas seuls: ils portaient la mémoire d’une nation, dignes héritiers d’un passé glorieux. Pendant quatre-vingt-dix minutes d’intensité, Haïti s’est rassemblée. Comme dans les grandes heures à l’Arcahaie, une communion presque mystique s’est opérée entre le peuple et son équipe. Les fractures politiques, les crises sociales et sécuritaires se sont tues, le temps d’un match, balayées par la ferveur collective.
Car si, ailleurs, les divisions fragmentent, sur le rectangle vert, Haïti ne faisait qu’un. Une seule voix, un seul élan derrière les Grenadiers. Les tensions internes, les débats sur la diaspora ou le problème avec les choix techniques et tactiques, tout est resté en dehors du vestiaire de l’équipe. Seule comptait la mission. Et face à une Écosse redoutable, seule l’unité pouvait répondre à l’exigence du moment. Chaque course, chaque tacle, chaque regard portait un message clair: pas de place pour la division, aucune tolérance pour l’exclusion. Une équipe, un peuple, une nation.
Il est vrai que la véritable victoire ne se mesurait pas seulement au tableau d’affichage, mais dans cette capacité à se rassembler, ne serait-ce qu’un instant, pour continuer à croire et à exister envers et contre tout. Cependant, l’arbitre central porte une part de responsabilité dans la défaite des Grenadiers face à l’Écosse, ce samedi 13 juin, au Gillette Stadium de Boston, dans le Massachusetts.
Dans une rencontre sous haute tension, l’arbitre s’est retrouvé au cœur de la tempête. Deux actions litigieuses, deux penalties flagrants ignorés, et tout un match qui bascule. À des moments décisifs, alors que l’équipe dominée cherchait à renverser le cours du jeu, le sifflet est resté muet. Incompréhensible.
Sur le terrain, la frustration s’est installée, visible, presque palpable. Les joueurs, privés de décisions cruciales, ont vu leurs espoirs s’effriter minute après minute. Et à ce niveau, chaque détail pèse une tonne. Chaque erreur se paie cash.
Plus qu’un simple fait de jeu, ces choix arbitrales ont redessiné le destin du match. Une défaite qui laisse un goût amer, et surtout, une question qui résonne bien au-delà du coup de sifflet final: jusqu’où l’arbitrage peut-il influencer l’équité d’une compétition mondiale?
Prof. Esau Jean-Baptiste
Ancien capitaine de la belle époque de l’équipe de fooball
de la Faculté d’Éthnologie des années 80
