La dernière panthéonisation de l’ère Macron s’achève comme un testament gravé dans le marbre de la République. Et ce choix n’a rien d’anodin. Faire entrer Marc Bloch, accompagné dans cet hommage par son épouse Simonne Bloch, dans ce sanctuaire laïque de la nation constitue un acte à la fois mémoriel, symbolique et politique.
À moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027, qui s’annonce lourde d’incertitudes, ce geste revient à convoquer les morts pour interpeller les vivants. Car Marc Bloch ne fut pas seulement l’un des plus grands historiens du XXe siècle. Il fut aussi un résistant, fusillé par les nazis, un homme qui choisit de mourir debout plutôt que de vivre à genoux.
Quant à Simonne Bloch, compagne de vie, de lutte et de fidélité, elle mérite d’être associée à cette lumière tardive mais juste. Derrière l’hommage rendu au savant et au résistant, c’est aussi une certaine idée du courage, de la fidélité et de la dignité humaine que la République choisit d’honorer.
Ce geste solennel prend une résonance d’autant plus aiguë que l’extrême droite semble aujourd’hui avancer avec une assurance nouvelle. Elle capitalise sur les peurs, prospère sur les fractures sociales et avance avec la régularité froide d’un glacier qui dévore lentement le paysage républicain.
Dans ce contexte, panthéoniser Marc Bloch, c’est brandir une torche dans l’obscurité. C’est rappeler à la France que ses heures les plus sombres ont déjà été traversées, et que ceux qui choisirent alors le camp de l’honneur n’étaient pas nécessairement les plus nombreux. Ils furent, en revanche, les plus justes.
Marc Bloch appartient à cette lignée rare d’hommes qui n’ont pas séparé la pensée de l’action. Il a écrit pour comprendre, enseigné pour transmettre, résisté pour sauver l’essentiel. C’est précisément pour cela que sa mémoire ne saurait être manipulée sans scandale.
Marc Bloch contre les récupérations et les contresens
C’est dans cette lumière retrouvée qu’il faut mesurer toute l’indécence de ce qui s’est produit. Car il existe des audaces qui confinent au sacrilège intellectuel.
Jordan Bardella, figure de l’extrême droite française, a cru bon de convoquer Marc Bloch à l’appui de ses propres thèses. Marc Bloch. L’historien immense. Le résistant. Le fusillé de la Gestapo. Le Juif. L’homme de gauche. Le patriote ouvert aux autres peuples, aux autres cultures, aux autres mondes.
On croit rêver. On préférerait rire. Mais l’imposture est trop grave pour n’être traitée que par le sarcasme.
L’Étrange Défaite, écrit à chaud en 1940, est un acte d’accusation lucide, douloureux et sans complaisance contre les élites françaises qui ont laissé la France s’effondrer. Mais que dénonce Marc Bloch dans ce texte fondamental ? Il dénonce les replis, les égoïsmes de classe, la médiocrité des notables, les aveuglements d’un pays incapable de regarder sa propre défaite en face. Il dénonce cette France qui s’est couchée quand il aurait fallu tenir debout.
Son patriotisme n’a rien à voir avec le chauvinisme xénophobe que cultive aujourd’hui le Rassemblement National. C’est un patriotisme exigeant, critique, humaniste. Le patriotisme d’un homme qui aimait assez la France pour lui dire ses vérités en pleine débâcle — et qui mourut pour elle, non dans les postures de tribune, mais dans le risque réel de la Résistance.
Marc Bloch fut également le cofondateur, avec Lucien Febvre, de l’École des Annales, cette révolution historiographique qui a précisément brisé les frontières étroites de l’histoire nationale pour embrasser les civilisations dans leur complexité, leurs échanges, leurs continuités et leurs métissages.
Son œuvre — La Société féodale, Les Rois thaumaturges, Apologie pour l’histoire, L’Étrange Défaite — est une célébration constante de la complexité humaine. Elle refuse les explications paresseuses, les boucs émissaires commodes, les lectures simplistes du passé comme du présent.
Tout, chez Marc Bloch, invite à penser contre les slogans. Tout, chez lui, appelle à comprendre avant de juger, à contextualiser avant de condamner, à reconnaître la profondeur des sociétés plutôt qu’à les réduire à des fantasmes identitaires.
C’est l’exact contraire de la vision du monde que l’extrême droite vend à ses électeurs.
Marc Bloch était antifasciste. Non pas de manière abstraite, non pas dans le confort des déclarations, mais dans ses choix, dans ses actes, dans son sang versé. Il a rejoint la Résistance française à un âge où beaucoup d’autres, notamment parmi les élites qu’il fustige dans L’Étrange Défaite, avaient choisi l’accommodation, le silence ou la collaboration. Arrêté, torturé, puis fusillé par la Gestapo le 16 juin 1944, il a payé de sa vie son refus de l’asservissement.
Citer Marc Bloch depuis une famille politique qui n’a jamais totalement soldé son rapport trouble à l’histoire de Vichy et de l’extrême droite française constitue donc bien plus qu’un contresens. C’est une profanation morale.
Marc Bloch n’appartient pas à cette tradition. Il lui est radicalement étranger, comme la lumière est étrangère aux caves où se trame la haine. Il fut également un homme de gauche, inscrit dans une tradition socialiste, républicaine, internationaliste, profondément attachée à la justice sociale et au refus des nationalismes meurtriers. Son patriotisme n’était pas un enfermement. Il n’était pas ce culte crispé de l’identité que l’extrême droite confond avec l’amour de la patrie. Il était l’attachement exigeant d’un homme à un pays qu’il voulait digne de lui-même.
Marc Bloch aimait la France, mais il ne l’aimait pas contre les autres. Il l’aimait dans ce qu’elle avait de plus haut : la raison, la liberté, la justice, l’universalisme républicain. Voilà pourquoi son nom ne peut être brandi pour justifier la peur de l’étranger, le rejet de l’autre ou l’obsession du repli.
Le dirigeant du Rassemblement National a visiblement découvert Marc Bloch comme on découvre une citation sur un mur de café : isolée de son contexte, arrachée à sa chair, instrumentalisée pour un usage qui en trahit le sens profond.
S’il avait véritablement lu L’Étrange Défaite — lu, et non simplement feuilleté à la recherche d’une formule utile —, il aurait compris que Marc Bloch y décrit précisément le danger des politiques de renoncement, de ressentiment et de fermeture.
À moins, bien sûr, qu’il ne l’ait lu avec les œillères de l’extrême droite. Ce qui serait encore pire : voir la lumière et appeler cela la nuit.
Marc Bloch n’est pas une caution. Il n’est pas un ornement intellectuel à accrocher sur une rhétorique identitaire. Il est le contraire exact de cette rhétorique. Il a combattu, résisté et donné sa vie contre tout ce que l’extrême droite historique a incarné : la haine de l’autre, le repli sur soi, l’antisémitisme, la collaboration avec les forces les plus sombres de l’Histoire
La bataille de la mémoire et le retour des vieux périls
Dans la stratégie de respectabilisation que développe méthodiquement le Rassemblement National, la bataille de la mémoire est capitale. Dans un pays comme la France, si lourd d’histoire et de symboles, la conquête du pouvoir passe aussi par la conquête du récit national.
Il s’agit de changer de peau sans changer de fond. De blanchir les façades sans toucher aux fondations. De vernir le bois vermoulu pour le faire passer pour du chêne.
Mais le fond demeure. Mieux habillé, mieux coiffé, mieux télévisé, mais toujours travaillé par la même tentation : désigner des ennemis intérieurs, dresser les Français les uns contre les autres, réduire la nation à une identité close et soupçonneuse.
Or cette bataille-là, le Rassemblement National l’a perdue. Et sa défaite est d’autant plus cuisante qu’elle s’est jouée en pleine lumière, devant les caméras et devant l’Histoire.
La famille Bloch elle-même a refusé que la mémoire du résistant soit confisquée par ceux qui se situent à l’exact opposé de son héritage. Ce refus est plus qu’une prise de position familiale : c’est une leçon de dignité historique.
Face au tollé provoqué par cette tentative de récupération, le Rassemblement National a fini par apparaître pour ce qu’il était dans cette cérémonie : un intrus mémoriel.
La France Insoumise, elle, était présente pour rendre hommage à Marc Bloch. On peut débattre de ses positions, de ses excès, de ses stratégies. Mais sur ce moment précis, sa présence avait une cohérence que l’extrême droite ne pouvait revendiquer.
Le Rassemblement National, réduit à conseiller à ses propres partisans de ne pas se rendre à la cérémonie, s’est retrouvé dans une position humiliante : celle d’un parti qui veut capter les symboles de la République, mais que la mémoire républicaine elle-même repousse.
Il y a des portes qui ne se forcent pas. Celle du Panthéon, ce jour-là, ne s’ouvrait pas à toutes les impostures.
Il y a dans l’air de l’Europe contemporaine quelque chose de terriblement familier. Comme un parfum que l’on croyait avoir définitivement chassé des fenêtres de la civilisation et qui revient, insidieux, par les fissures que l’indifférence a laissées s’élargir.
Les années trente ne sont pas un passé mort et enterré. Elles sont un avertissement que nous avons trop souvent transformé en décor de musée, croyant naïvement que la vitre protégerait le présent de la contagion.
Or les mêmes symptômes reviennent. La même rhétorique des boucs émissaires. Le même nationalisme étroit. Les mêmes langues qui se délient, enhardies par les micros, les plateaux et les urnes. Les mêmes silences complices des uns. Les mêmes accommodements honteux des autres.
Ce n’est pas une métaphore : c’est une radiographie. Et le patient, aujourd’hui, c’est l’Europe.
La semaine dernière, dans une discothèque de Rodez, des jeunes gens ont scandé ce que l’on ne devrait plus jamais entendre en Europe. Ces chants racistes, filmés et diffusés, ont provoqué une indignation légitime.
Mais ces chants-là ne naissent pas dans le vide. Ils prospèrent dans un climat. Ils poussent dans un terreau que certains discours politiques labourent méthodiquement, saison après saison, polémique après polémique, citation volée après citation volée.
Marc Bloch a entendu, avant de mourir, le bruit d’un monde qui basculait dans la barbarie. C’est pour que ce bruit ne revienne jamais qu’il a résisté. C’est pour cela que sa panthéonisation ne peut pas être un simple hommage figé dans la pierre. Elle doit être un avertissement vivant.
2027 : ne pas trahir les morts
Panthéoniser Marc Bloch aujourd’hui, c’est bien plus qu’honorer un historien. C’est lancer un cri d’alarme depuis le cœur même de la République à une France qui hésite au bord du précipice.
Car si la France de 2027 devait choisir le camp de ceux qui trahissent l’héritage de Marc Bloch plutôt que celui de Marc Bloch lui-même, alors le Panthéon ne serait plus qu’un mausolée : le tombeau magnifique d’une République ayant fini par trahir ses propres morts.
Jordan Bardella ferait mieux de laisser Marc Bloch là où il appartient désormais : du côté de la lumière, de la Résistance, de la dignité humaine et de cette France qui ne se renie pas.
Le temps presse, et l’Histoire n’attend pas. À moins d’un an de l’élection présidentielle française, la vie politique se tend autour de deux pôles antagonistes : d’un côté l’extrême droite, portée par le Rassemblement National ; de l’autre une gauche radicale représentée notamment par La France Insoumise, qui veut incarner la rupture sociale et démocratique.
Ce face-à-face, réel ou fantasmé, structure déjà une partie du débat public. Deux visions du monde s’y affrontent. Deux manières de comprendre la nation, la justice, la République et l’avenir.
Les enjeux sont colossaux. Car dans les deux cas, qu’il s’agisse de la rupture sociale portée par la gauche radicale ou de la régression identitaire portée par l’extrême droite, c’est à un changement profond que la société française pourrait être confrontée.
Une page va se tourner. La question est de savoir si ce sera celle d’un nouveau chapitre ou celle d’un retour en arrière que Marc Bloch, lui, reconnaîtrait avec horreur — et sans surprise.
Marc Bloch n’est pas seulement un nom gravé dans la pierre. Il est une exigence. Il nous rappelle qu’il existe des moments où la lucidité devient un devoir, où la mémoire devient une arme, où la République doit choisir clairement son camp.
Il a écrit pour comprendre la défaite. Il est mort pour que la France ne s’y résigne pas.
Le faire entrer au Panthéon, aujourd’hui, c’est donc rappeler que l’Histoire ne pardonne pas toujours à ceux qui détournent les yeux. C’est dire aux vivants que les morts les regardent. Et que certains morts, plus que d’autres, continuent de nous demander des comptes.
Maguet Delva
