Cette réflexion est le fruit de plus de cinquante années d’observation du système de passation de marchés publics en Haïti. Pendant ces années nous avons été à la fois du côté de l’Administration en tant que Cadre Technique devant s’assurer de l’application des clauses contractuelles et du côté des entreprises de construction en tant qu’entrepreneur, soumissionnant et exécutant les travaux sur le terrain. Elle n’a certainement pas la prétention d’avoir cerne les problèmes dans leur totalité mais demeure un apport qui pourrait servir d’outil de travail a toutes les structures impliquées dans le processus (Maitres d’ouvrage, Organismes de financement, Organes de régulation, Associations d’Entrepreneurs…) dans la recherche de solutions devant aider à l’évolution des Entreprises de Construction en Haïti. La grande majorité des problèmes signales ici n’avaient pas été constatés au cours des années 70 et 80 dans le processus. En effet, au fil des années des normes dites prudentielles ont été introduites dans les marches par les Organismes de financement et une dégradation de l’éthique a été observée dans cet environnement qui devrait être purement compétitif. Dans le cadre de cet exposé, nous ne nous attarderons pas à faire l’historique de la passation des Marchés Publics en Haïti, mais nous signalerons en passant que c’est à partir des années 1970 et 1980 avec les travaux routiers (Nationales 1 et 2) et le projet de drainage des eaux pluviales de Port-au-Prince qu’on a vu se structurer un ensemble d’entreprises haïtiennes en vue de l’exécution de travaux routiers et de génie civil.
A cette époque, au sein du Ministère des TPTC, une Assistance Technique appropriée permettait non seulement de gérer le processus dans son ensemble : préparation des Dossiers d’Appel d’Offres (DAO), passation des Marchés, suivi des travaux, etc., mais aussi a contribué à la formation des cadres professionnels qui, jusqu’à présent, fournissent leurs services dans les domaines connexes de l’industrie de la construction. De plus, les exigences des Marchés d’alors portaient les entreprises étrangères à sous-traiter une partie du marché avec des firmes locales compétentes (de 20 a 30%), à accorder des stages pratiques aux élèves ingénieurs et à assurer la formation de cadres techniques intermédiaires tels : opérateurs d’engins lourds, mécaniciens, géomètres, contremaitres, etc. La vision était alors au rendez-vous ! L’appareil de l’Etat, à travers le Ministère des Travaux Publics Transports et Communications (MTPTC) voulait ainsi créer des structures entrepreneuriales propres à prendre en charge, à l’avenir la conduite et l’exécution des travaux dans le Pays.
Fort malheureusement, vers le milieu des années 1980, les investissements importants dans les différents domaines des Travaux Publics ont considérablement ralenti du fait des turbulences sociopolitiques provoquant ainsi la ruine de certaines entreprises et un ralentissement de l’élan entrepreneurial dans l’industrie de la construction. Un redressement de cette situation a été noté au milieu des années 1990, à la levée de l’embargo impose à Haïti. Mais la situation des entreprises de construction n’a pas cessé d’évoluer en dents de scie eu égard aux turbulences sociopolitiques qui n’ont cessé d’entraver le développement du Pays.
Créée en 1993, l’Association Haïtienne des Entreprises de Construction (AHEC) regroupe actuellement plus d’une trentaine d’entreprises œuvrant dans presque tous les domaines de l’Architecture, du Génie Civil, de l’Électricité et de l’Hydraulique. Certains domaines ne sont cependant pas couverts tels les travaux maritimes, portuaires et de dragage bien que le taux d’ensablement rapide des ports, résultant de l’érosion accélérée de nos mornes, pourrait justifier l’existence d’une ou de deux firmes spécialisées dans ce genre d’activités.
Les entreprises locales de construction font face à un certain nombre de problèmes découlant de la passation et de l’exécution des Marchés Publics. Les faits suivants ont retenu notre attention :
A.- Dossiers d’Appel d’Offres incomplets
Les Dossiers d’Appel d’Offres (DAO) sont généralement préparés à partir d’Avant-projets très sommaires, des études réelles de terrain n’étant pas effectuées. Il est donc difficile aux firmes de préparer des soumissions qui correspondent effectivement aux réalités du terrain. Les flous qui existent sont interprétés, à sa façon, par chaque firme soumissionnant.
De plus, en cas d’adjudication, la firme, qui s’est fixée une mission d’exécution, se voit obligée de soumettre, avant tout démarrage des travaux, un dossier incluant plans et notes de calcul qui devra alors être approuvée par l’Entité qui, généralement, aurait dû élaborer les plans complets, bons pour exécution ou APD. L’entreprise est souvent pénalisée car le délai accordé pour la préparation du dit dossier est souvent trop court d’autant plus qu’il ne lui est pas toujours facile de trouver, en toute disponibilité, le personnel adéquat pouvant prendre en charge la préparation des dites études.
Il revient donc aux Maitres d’ouvrage d’élaborer des termes de références clairs pour les firmes d’études afin qu’elles puissent préparer des dossiers complets qui ne seraient d’aucune interprétation équivoque lors de la préparation des soumissions et permettraient à l’entreprise de construction d’entamer l’exécution des travaux le plus vite que possible.
B.- Dossiers d’Appels d’Offres non homogènes
Il existe un manque d’homogénéité des termes et conditions requis dans les Dossiers d’Appel d’Offres (DAO) même lorsqu’ils émanent parfois d’un même organisme de financement. Une uniformisation de ces dits documents s’avère nécessaire. Cette tâche incomberait à la Commission Nationale des Marchés Publics (CNMP) qui élaborerait, de concert avec les Ministères concernés, les ONG, l’Association Haïtienne des Entreprises de Construction (AHEC) et les Bailleurs de fonds des documents qui apporteraient moins de confusion dans le processus de passation des marchés.
C.- Trop longs délais pour la proclamation des résultats
Les délais s’écoulant entre l’ouverture des plis et l’adjudication des Marchés sont souvent trop importants (plus de trois mois). Les coûts unitaires sont conçus à partir de cotations soumises par des Fournisseurs qui généralement n’accordent qu’un délai très limité, selon la nature des matériaux, pour la validité de leur prix. Les prix de la plupart des intrants de la construction fluctuent en fonction des variations de ceux de produits pétroliers sur le marché international, de la volatilité des monnaies nationales et internationales et d’autres facteurs politiques et socioéconomiques.
Ainsi, il arrive souvent qu’une firme, du fait des délais additionnels occasionnés par la redéfinition des travaux, par la préparation d’études appropriées et l’approbation des avenants, se retrouve dans une situation fort inconfortable lors du démarrage des travaux d’un Marché du fait de variations importantes des coûts de certains intrants de base liés à l’exécution des activités.
Cette situation se retrouve aggravée par le fait que, le plus souvent, aucune clause d’ajustement des prix ne permet à l’entreprise de réviser son offre alors que les prix des intrants de base ont subi d’importantes variations à la hausse. Les marchés sont proposés, de manière unilatérale, avec des prix à soumettre réputés fermes et non révisables.
D.- Concurrence déloyale
Il existe dans cet environnement qui devrait être strictement compétitif une forme de concurrence que nous qualifions de déloyale du fait que des cadres de certaines entités, tant nationales qu’internationales, impliquées dans la passation des Marchés possèdent parfois officiellement ou, la plupart du temps, officieusement leurs entreprises soumissionnant au même titre que les autres firmes qui ne bénéficient en rien d’informations privilégiées. On pourrait même envisager un scénario selon lequel des appels d’offres seraient lancés délibérément avec des lacunes dérangeantes pour les autres firmes alors que la firme sous protection dispose de tous les éléments pertinents à l’élaboration de son offre.
Il existe pourtant dans les dossiers d’appel d’offres des clauses rappelant aux soumissionnaires les principes d’éthique qu’on devrait retrouver dans cet environnement réputé compétitif.
Il n’est pas superflu de signaler que les Comites d’Analyse des Offres subissent parfois des pressions ou menaces qui les rendent inaptes à rendre un verdict reflétant la réalité de la compétition. Elles sont souvent d’ordre financier de telle sorte que la corruption arrive à s’infiltrer dans le processus.
E.- Critères d’adjudication
Il est souhaitable, comme par le passé, que le budget approximatif d’exécution des travaux, pour autant qu’il ait été préparé par une firme qualifiée, soit communiqué aux firmes lors du lancement de l’Appel d’Offres. Ainsi, l’adjudication se ferait autour de critères liés au Dossier Technique de l’entreprise, ses moyens, expériences, sa compréhension des travaux, etc.
L’expérience a prouvé que les offres les moins « disantes » n’ont pas toujours été les moins coûteuses finalement en fin d’exécution des travaux, et maints projets n’ont pu être achevés du fait qu’ils ont été attribués à la firme ayant soumis le moindre coût. Une telle attitude est de nature à éliminer entre les firmes la saine compétitivité requise dans un environnement d’appel d’offres sérieux.
F.- Financement des Travaux
Nous ne saurions non plus passer sous silence cet élément important qui constitue le cauchemar des entreprises de construction : le financement de sa participation a la soumission et a l’exécution des travaux.
La firme doit pouvoir investir pour participer a l’Offre vu qu’elle doit acheter, souvent a prix fort, les documents d’Appel d’Offres et soumettre avec son offre une Caution de soumission (Bancaire ou Assurances) variant de 3 à 5% du montant de son offre.
Avant d’entamer l’exécution des travaux, l’entreprise doit pouvoir disposer de 30% à 60% du montant de sa soumission. En effet, elle se doit de cautionner à 100% l’avance qui lui sera faite pour démarrer les travaux. Cette avance peut varier de 20% à 40% du montant de son offre. Il s’agit bien d’une caution bancaire que les Banques commerciales de la place ne délivrent qu’au prix fort et vu du montant correspondant sur le compte de l’entreprise, et, qui lui servira de collatéral. C’est donc un montant gelé sur le compte bancaire de la Firme.
En outre, il est requis de fournir une caution de Bonne Exécution, devant garantir le respect des normes du marché et le paiement des fournisseurs de biens et services en cas de défaillances de l’entreprise. Elle varie de 5% à 10% du montant de l’offre bien qu’une retenue de garantie de 5 a 10% soit appliquée sur chaque décompte de l’Entrepreneur. Si les Banques commerciales réclament, généralement, un collatéral à 100% pour émettre ce document, les Compagnies d’assurances n’exigent qu’une partie (30% à 40%) de ladite valeur avant de s’exécuter. Cependant, dans les deux cas la Firme doit verser 3% de la valeur de l’Avance comme frais de services aux Institutions cautionantes.
Il arrive généralement que le montant prévu pour l’avance de démarrage ne permette pas à l’entreprise de faire face à toutes les obligations liées à cette phase d’exécution des travaux (mobilisation, dossier technique, locations diverses, matériaux, salaires du personnel, assurances…) Elle se doit alors de créer ou de solliciter sa ligne de crédit bancaire en vue d’un démarrage effectif et plus efficient des activités.
Les entreprises disposant de biens immobiliers et d’équipements importants peuvent, en exploitant l’application des dispositions légales du « Gage sans Dépossession » obtenir auprès de leur banque des considérations de trésorerie moins contraignantes pour l’obtention des cautions et l’ouverture de lignes de crédit.
Signalons entre autres que les liquidités de l’entreprise sont encore réduites par la Retenue de garantie, généralement de 5%, appliquée sur les décomptes périodiques. Cette retenue sera libérée en partie (50%) après la réception provisoire des travaux et la balance a la livraison du certificat de bonne exécution (un an au moins après la réception provisoire).
Cet instrument financier (les cautions) constitue un véritable élément de blocage pour le développement des petites et moyennes entreprises de construction en Haïti. Il reviendrait donc à la Banque Centrale ou tout autre Organisme créé par l’Etat de fournir l’accompagnement approprié aux entreprises nationales qualifiées par la création d’un Fonds de Garantie apte à satisfaire, a taux abordable, les besoins en collatéral exiges pour leurs opérations de financement des marchés.
G.- Absence de Clause d’Ajustement ou de Révision des Prix dans les Marches
Bien que signalé plus haut cet aspect du processus mérite qu’on s’y attarde un peu.
Dans les Marches publics des années 70 et 80 une clause dite de Révision ou d’Ajustement des prix était régulièrement incluse afin de protéger les Entrepreneurs contre les fluctuations éventuelles des couts des intrants de base : produits pétroliers, matériaux divers, main d’œuvre, etc. On pouvait, lorsqu’un certain pourcentage d’augmentation des prix est constaté, réviser à partir d’une formule mathématique un ou des prix affectes par les crises inflationnistes ou déflationnistes.
Avec le temps, cette clause a été liée au délai d’exécution des travaux ce qui constitue une véritable aberration étant donné qu’une variation importante des couts des intrants peut intervenir à tout moment découlant soit d’un cas de force majeure, d’une crise socioéconomique, de conflits internationaux.
En général, le Maitre d’ouvrage argue que le facteur « délai d’exécution » lie à la clause d’ajustement est imposée par les Bailleurs de fonds ( Banque Mondiale, Union Européenne, Banque Interaméricaine de Développement) qui eux se réfugient derrière une acceptation de l’Etat (Ministère de l’Economie et des Finances : MEF) de cette exigence.
On peut se demander si une telle attitude vise effectivement à la livraison, par les Entreprises, d’un produit respectant scrupuleusement les Normes, Standards et Spécifications des marches, permettre leur développement et favoriser la création effective de richesse.
Il arrive dans bien des cas que l’Entreprise n’a d’autre choix que d’abandonner prématurément le site des travaux étant dans l’impossibilité de les financer par ses propres moyens et surtout sans espoir d’un remboursement équitable de la part de l’entité chargée du financement des travaux.
Il devient donc impérieux que les ministères et autres structures étatiques concernés par le processus de passation de marchés publics s’entendent avec les bailleurs de fonds pour que la clause dite d’ajustement ou de révision des prix unitaires soit convenablement rétablie ou réinstituée de façon à garantir la mise en place d’infrastructures viables protégeant ainsi les investissements consentis, à protéger les intérêts des entreprises de construction et permettre ainsi leur développement.
H.-Retards dans le paiement des factures
Nous signalerons également les problèmes rencontrés par les entreprises lorsqu’elles exécutent des projets financés surtout par le Trésor Public et parfois aussi par les organismes de financement. Les Maitres d’Ouvrages et Les Maitres d’œuvres pénalisent bien souvent les Entreprises en ce sens. Les retards parfois considérables enregistrés pour l’acquittement des factures forcent souvent l’entreprise à discontinuer les activités de chantier, puisque n’ayant pas toujours la capacité de préfinancer la poursuite des travaux. Il s’agit là d’une décision cruciale tant sur le plan social qu’humain. Nous signalerons en outre que ces immobilisations ont un coût énorme si l’on considère les couts fixes de terrain de l’entreprise et les détériorations des infrastructures déjà mises en place et qui relèvent malgré tout de la responsabilité de l’entreprise. Les marches devraient inclure une clause compensatoire en cas d’arrêt force des travaux du fait de retards importants de paiement justifiant un arrêt.
I.- Carence de Personnel qualifié
La faible disponibilité de cadres techniques bien formés à tous les niveaux constitue aussi un handicap majeur au développement des entreprises locales. Si les différentes Facultés formant les ingénieurs et architectes en Haïti font de leur mieux pour leur faire assimiler les notions de base utilisées en bâtiments, travaux publics en hydraulique et autres il est très rare qu’ils en sortent avec des rudiments les rendant aptes à faire de l’administration et la gestion d’entreprises. A un autre niveau, il est impérieux que des programmes bien élaborés de formation de techniciens appelés à fournir leurs services sur les chantiers soient mis en place dans les plus brefs délais.
Il y a donc lieu de compléter la formation des ingénieurs en des notions entrepreneuriales et de penser à la création des véritables Centres de Formation Technique visant à la production pour le marché de la construction de bons opérateurs d’engins, de mécaniciens, de géomètres, de conducteurs de travaux, de maçons, de ferrailleurs, de plombiers, d’électriciens…etc.
Une véritable normalisation devrait être effectuée par le Ministère concerné ou le Rectorat sur les programmes des nombreuses Institutions qui se sont données pour vocation de former des ingénieurs et des architectes. L’établissement d’un cursus standardisé et le contrôle du profil de ceux pouvant le dispenser devraient faciliter la mise à disposition sur le marché de jeunes biens formés aptes à améliorer la qualité des produits de construction. Le Collège National des Ingénieurs et Architectes (CNIAH), une fois restructurée, devra jouer un rôle de premier choix dans l’accréditation des professionnels de la construction en Haïti.
Il n’est pas superflu de proposer que le Rectorat de l’Université d’Etat d’Haiti de concert avec le Collège National des Ingénieurs et Architectes Haïtiens (CNIAH) organisent des concours pour les ingénieurs et architectes provenant des Facultés et Ecoles d’Ingénierie nationales et de l’étranger en vue de l’obtention du titre d’Ingénieur ou d’Architecte Professionnel Haïtien.
J.- Carence en Equipements lourds de construction
Bon nombre d’Entreprises engagées dans l’exécution de travaux, tant dans les régions métropolitaines que dans les confins du Pays, éprouvent de sérieuses difficultés à trouver, en location, les équipements lourds de construction indispensables à la poursuite de leurs activités de chantier. Il s’agit là d’un problème sérieux occasionnant souvent des retards dans la livraison des travaux.
La constitution d’un parc en équipements accessibles aux entrepreneurs ou le renforcement de ceux existants ont été avancés. Quelles que soient les modalités adoptées pour sa mise en place, il est impérieux, si l’on veut dynamiser le secteur de la construction, de prendre toutes les dispositions urgentes en vue de palier à cette carence.
K.- Des Firmes étrangères
Les firmes étrangères ont, en théorie, les capacités technique et financière pour exécuter des travaux en Haïti, bien que les expériences de la Route Nationale No 3, première version (MTPTC) et de la Construction du Château d’eau en béton armé de la ville des Cayes (DINEPA), se fussent révélées catastrophiques.
De quels moyens dispose, en effet, un fonctionnaire établi en Haïti pour vérifier les faits avancés par une entreprise étrangère, sur ses expériences et compétences, sur les qualifications de son personnel, sur ses relations réelles avec les Institutions financières de son Pays, sur la validité d’une caution émise ou d’une lettre de support bancaire ? Quel est le support fourni en ce sens par les organismes de financement qui procèdent à la non-objection des recommandations formulées par les entités étatiques ?
Nous croyons qu’il est important et parfois même impérieux d’encourager les firmes étrangères valables ou vraiment qualifiées (Études, Construction, Supervision) à soumissionner et même à s’installer en Haïti. Mais, il est tout aussi important qu’à un certain niveau, l’on s’assure que cette pénétration du Marché se fasse dans le respect de la législation haïtienne en matière d’embauche ou de création d’emplois, de transfert de connaissances ou de formation de cadres techniques et intermédiaires, de partage du marché. Ce dernier point revêt une importance particulière si l’on considère que légalement, l’entreprise étrangère doit sous-traiter à une ou des firmes locales qualifiées au moins 20% du montant de son offre (article 13 du CNMP). Si appliquée, une telle disposition permettrait :
a) le développement de l’entreprenariat haïtien dans les domaines de la construction, puisque certaines barrières financières liées aux cautions n’existeraient pas.
b) la création d’emplois au niveau du personnel local vu la forte composante en main d’œuvre locale des firmes nationales.
c) le transfert effectif des connaissances et la formation de cadres techniques vu que la firme principale fournirait tout de même un encadrement de haut niveau pour s’assurer de la conduite des travaux.
e) la création de richesses au niveau d’une certaine couche de la population et un encouragement pour les jeunes et moins jeunes cadres à rester dans leur Pays en vue de contribuer à son développement.
Cette création de richesses et le relèvement des classes moyennes ne seront que des vœux pieux si l’attribution des marchés continue à se faire de façon à exclure les firmes nationales du processus de passation des marchés qualifiés d’importants. Nous pensons que, dans certains cas, l’accès à des travaux d’envergure pourrait être rendu possible à nos entreprises qualifiées en les sectionnant de façon à décourager les entreprises étrangères, ipso facto, à y trouver intérêts. Cette stratégie avait été utilisée dans les années 80 lors de l’exécution des travaux de génie civil (canalisations et fossés maçonnés) liés au projet de drainage de Port au Prince. Ce projet, exécuté uniquement par des firmes haïtiennes, avait pourtant été financé à partir d’un prêt consenti à l’Etat haïtien par la Banque Interaméricaine de Développement (BID). On notera de plus que toutes ces infrastructures mises en place il y a une quarantaine d’année comme les canalisations de Bois de Chêne, de St Martin, de Papacito et de Leclerc sont toujours fonctionnelles et continuent à remplir leur mission.
L.- Dispositions particulières pour le lancement des entreprises
Le développement des entreprises nationales doit faire partie d’une stratégie gouvernementale visant à créer des emplois et a la réhabilitation de la classe moyenne. Il est généralement dit que « dans un pays, quand la construction va, tout va ». Haïti est placée actuellement au carrefour de sa reconstruction. Alors, comment faire pour que les activités inhérentes à cette mise ou remise en place de nos infrastructures ne contribuent pas au développement d’autres pays et ne facilitent davantage l’enrichissement d’entreprises, de cadres et de techniciens étrangers ?
Avant toutes autres considérations, il est hautement souhaitable que des firmes haïtiennes puissent se regrouper et ainsi se renforcer afin de pouvoir se qualifier pour l’obtention des marches.
On devra, au niveau des dispositions à prendre, penser :
a) au renforcement de la Commission Nationale des Marchés Publics (CNMP) de façon à ce qu’elle puisse disposer des ressources appropriées et des provisions légales adaptées en vue d’une prise en charge complète du processus de passation des Marchés Publics en Haïti. Son actuel rôle de vérification ex-post ne nous paraît pas approprié, le reléguant ainsi au second plan. Serait-ce rêver que de confier l’analyse des offres a l’Intelligence Artificielle ?
Une telle prise en charge par la CNMP permettrait aux cellules techniques des Ministères et des Agences de se pencher davantage sur la préparation de Dossiers standardisés étayés par de véritables directives techniques et des plans « Bon pour Exécution ». Ainsi, les firmes de construction pourraient s’atteler à l’exécution de travaux à l’entière satisfaction des Maîtres d’Ouvrage, en respectant les délais projetés pour la remise des travaux et l’enveloppe budgétaire prévue à cet effet.
b) à la révision des normes prudentielles appliquées par les Bailleurs de fonds internationaux en vue de faciliter l’accès aux marchés aux firmes nationales. Des rencontres entre le secteur privé de la construction dont l’association patronale est l’AHEC, les Bailleurs de fonds internationaux, certaines Organisations non gouvernementales et les Représentants de l’Etat tels les Ministres De la Planification et de la Coopération Externe, des TPTCE, de l’Economie et des Finances devraient pouvoir aboutir au consensus recherché.
Il est certes frustrant pour les firmes locales de voir des marches d’envergure moyenne (moins de 2 millions de dollars) attribues à des firmes étrangères qui, à l’exécution des travaux n’ont qu’une présence très limitée en personnel. Il n’y a pas de transfert de connaissance. Elles ne font que sous-traiter ces travaux avec des entreprises nationales avec, en général, des conditions qui ne leur permettront jamais de se développer.
c) à la révision sur une base régulière des seuils ou des barèmes définissant le mode d’accès aux marchés publics nationaux et internationaux. De tels ajustements périodiques donneraient l’accès aux marches publics a des firmes nationales en constante évolution. Il ne s’agit pas ici de simple gré à gré mais de possibilités d’adjudications de travaux à partir de consultations restreintes entre des firmes pré-qualifiées.
Si pour les projets financés par le Trésor Public, la CNMP peut procéder à cette révision en concertation avec l’AHEC, les nouvelles modalités d’accès aux projets bénéficiant de financements internationaux seront traitées lors des rencontres souhaitées au point (b) ci-dessus développé.
d) au « sectionnement » de certains marches publics, dans la mesure du possible, tant sur les linéaires de travaux à exécuter que sur la répartition des marches entre l’acquisition des intrants et l’exécution des travaux.
e) à la création d’un fonds de garantie devant couvrir les opérations de crédit (cautions, acquisition d’équipement…) des firmes qualifiées.
f) à la mise en place d’une véritable structure étatique devant assurer le développement des petites et moyennes entreprises de la construction qui pourrait être appelée : Bureau d’Administration des Petites et Moyennes Entreprises de la Construction (BAPMEC). Relevant du Ministère de la Planification qui dispose des informations sur l’ensemble des projets programmes pour l’année, son rôle serait de s’assurer, en coordination avec les différents ministères et Administrations Municipales, que les entreprises dûment enregistrées chez elle, selon leur niveau de compétences, soient constamment opérationnelles sur le terrain.
Aux Etats-Unis, le Small Business Administration (SBA) joue un rôle similaire auprès des petites entreprises qui y sont enregistrées. Une structure identique existe en Europe et dans les Antilles françaises dans le but d’assurer, sur une base continue, du travail aux entreprises de construction ; une façon intelligente de résorber le chômage, d’assurer le perfectionnement des cadres et de propulser les indicateurs économiques.
Je ne saurais terminer ce développement sans attirer l’attention de l’appareil de l’Etat sur l’urgence qu’il y a, au vu de l’état infrastructurel du Pays, de prendre les dispositions les plus appropriées en vue d’aider au relancement de l’entreprenariat local. Si rien n’est fait l’ensemble des travaux a exécuter sera pris en charge en grande partie par des firmes étrangères, comme après le tremblement de terre de 2010. Ainsi les fonds dédiés au développement à travers les activités de construction retourneront a l’étranger sans impacter effectivement l’économie nationale, sans créer de richesse au sein de la classe entrepreneuriale, sans apporter de soulagement réel au sein des petits métiers de la construction par la création d’emplois stables.
Lionel J Duvalsaint,Ing
Professeur-Entrepreneur
Ancien President de l’AHEC
lion_duv2001@yahoo.com
