Après 60 ans d’existence, après avoir passé le plus clair de mon temps à combattre ce dicton et même l’attitude proprement haïtienne qu’il échafaude, je finis par découvrir qu’il est, entre autres, le fil conducteur d’une philosophie haïtienne de lutte fondamentalement existentielle. Maintenant, plus question d’avoir peur de crier sur tous les toits et aux colons, à nos vendeurs, à nos Conzés, à nos détracteurs, au monde entier “ Nou menm Ayisyen PITO NOU LÈD NOU LA ! ”Mieux vaut être là, amochés que disparaitre en toute beauté !
Je m’étais toujours indigné à entendre “pito nou lèd nou la “ et de rétorquer que nous devons exister en toute beauté. Mais, plus j’observe et plus j’avance en maturité, je découvre que nos laideurs nous servent à chaque fois d’armes puissantes, de répulsifs contre nos éternels rongeurs.
Et pourquoi pas ?
Un après-midi sur RFI, diffusé en Haiti, à Port-au-Prince, sur le 89.3 FM du cadran, j’ai suivi une interview d’un philosophe dont je ne retiens pas le nom, il disait que “ … la malpropreté est égoïste “, il enchaine par des exemples montrant que si tu ne veux pas héberger quelqu’un dans ta chambre, le désordre et la mauvaise odeur sont suffisants pour le repousser sans que vous n’ayez à prononcer le “NON”.
Tout de suite, l’état d’insalubrité de nos bords de mer, de nos ports et aéroports, des portails de nos villes m’est venu à l’idée comme un questionnement têtu : “ne serions-nous pas égoïstes et jaloux de notre Haïti, au point d’exhiber nos laideurs à tout venant ?” En affichant nos laideurs, ne serait-ce pas un plan de bataille pour rester en vie et libre ? Si nous donnons dans la voie de ce philosophe français, la malpropreté ne serait-elle pas la meilleure fronde, face à la gourmandise et à la filouterie de nos prédateurs, oiseaux de mauvais augure ?
Au fil du temps, la stratégie de nos ennemis n’est plus un secret de polichinelle : ils sont résolus à nous invisibiliser d’abord et ensuite nous faire disparaitre pour de vrai afin de mieux accaparer notre espace.
Depuis le premier janvier 2000, au moment de la panique quasi générale où l’on parlait du bug de l’an 2000, ce gros big bang des ordinateurs et serveurs mondiaux attendu, comme l’effondrement de la Tour de Babel dont a fait état la Bible. Des chaines de télévision américaines avaient décidé de zapper sur plusieurs Etats, du 31 Décembre 1999 au 1er janvier 2000, montrant en boucle des pays en situations festives, des feux d’artifices au Time Square Garden, la messe solennelle au Vatican, les Champs Elysées parés de lumières multicolores ; pourtant Haiti était présenté sous l’image des enfants nus poursuivant un cochon aux alentours d’un sale bidonville à Port-au-Prince. Alors que ce jour-là, le Stade Sylvio Cator, était à pareille heure, illuminé accueillant plus de quatorze mille personnes chiquement vêtues à l’occasion d’une veillée organisée par l’Episcopat catholique .
A trop vouloir nous présenter dans une précarité bestiale, ils ont détourné sans le savoir bon nombre de leurs prédateurs qui ont pris peur de notre animalité crue et grâce à cela , 2001 nous a permis d’être là, à rêver des préparatifs pour grandiosement fêter 2004, deux siècles d’Indépendance. Mais par la folie de nous invisibiliser, ils ont subventionné le « chen manje chen » dressant les nains de l’Histoire les uns contre les autres pour noyer la commémoration de la prouesse de 1804 et la revendication de la restitution des millions de francs or que la France nous a extorqués.
Dans un des textes de Félix Morisseau Leroy : intitulé pa pran pòtrem blan (ne tire pas mon portrait étranger) il a laconiquement dénoncé le marketing de nos laideurs fait par les leucodermes qui veulent nous y ravaler :
“Pa pran pòtre m, touris
M twò lèd M twò sal
M twò mèg Pa pran pòtre m, blan
Msye Eastman pap kontan
M twò lèd Kodak ou a va kraze
M twò sal M twò nwa Blan parèy ou pap kontan
M twò lèd M a pete kodak la…” (Felix Morisseau Leroy)
De là j’ai vite compris qu’ils veulent nous infantiliser, nous abêtir, nous faire disparaitre derrière des masques de pauvreté programmée, de réfugiés incapables, dépaysés, inférieurs, sans cervelle ni âme. Ils se sont servis des gros toutous voisins aidés de nos louveteaux affamés et maigrichons, aigris pour nous snober. Ils ont cherché à effacer nos dates historiques, à disparaitre nos cimetières et nos villes, à nous effacer de l’atlas mondial.
Mais bizarrement nous rebondissons dans toute la splendeur de nos laideurs made in fora grandes puissances. Comme des « Charles-Oscars » de nos carnavals, amusants, mais craints et imposants, comme des fous laids et puants, de regards perçants qui par leur présence forcent l’esquive, l’échappée, la distance, même si à distance de l’autre côté de la frontière nous sommes constamment canonnés . Mais cette distance imposée par nos laideurs nous laisse encore ce goût illusoire de liberté.
Grâce à la puanteur grouillante de nos bidonvilles surpeuplés et des camps de déplacés télécommandés par le Charity Business, les départements de l’Ouest, de l’Artibonite sous siège depuis quatre ans ne nous sont pas encore soustraits. Les préposés, bandés à l’arrière, de notre Etat en lambeau en sous-location, prêts à démarcher en détail « le petit reste du pays » avec ses services de pacotille, véritables trompe-l’œil, n’arrivent pas jusqu’ici à livrer la marchandise aux suppôts des grandes puissances, venus en personne, jouer au cowboy.
Rien n’arrête aucun des acteurs, sinon la frayeur imposée par cette masse grondante de kwashiorkors, en guenille habitant nos ghettos malfamés, nos cimetières, le lit de la ravine Bois-de-Chêne traversant Port-au-Prince de la Vallée de Bourdon au littoral de la Cité de Dieu. La laideur de ce peuple du 21ème Siècle qui, chie encore dans les sacs en plastique avec des pubères pieds dans les lagons et mamelons au vent, fait peur ; car la déshumanisation est source de cannibalisme et d’harakiri. Cette réelle liberté, sans bride, de ces déshumanisés refusant les vaccins empoisonnés et les sacs de “sinistré” distribués sous de différents labels d’ONGs imposent une perception de vie extraterrestre, parce qu’en dépit de tout l’Haïtien renaît à chaque aube, l’Haïtien étonne.
Oui ! Mains et pieds nus, comme dans la bataille de Vertières, la masse ensanglantée et en sueur, têtue, sans broncher retourne à chaque fois sur les lieux où la vie l’a mise en génuflexion pour reconstruire son habitat et garder, hauts les fronts, son coucher à même les amas de débris et d’immondices, discutant ses rations avec des cafards, des rats et des mouches, refusant d’abandonner les ruines de ses taudis incendiés, encore hantés par des divers traumatismes. Laide, sous le soleil et la pluie, cette masse s’accroche à la vie et refuse d’abandonner les lieux convoités par les faiseurs d’enfer.
Certes, des milliers de jeunes tirés de sa matrice sont poussés à partir avec leur savoir-faire, leur jeunesse ; ils affrontent l’inconnu, la peur au ventre tout en restant accrochés à leurs esclaffements devant le malheur, leurs cris sous le poids des douleurs, leurs grimaces sous la menace. Ils résistent se battant, même avec une humanité blessée, diminuée, contre toute déprime et grâce à la grande philosophie haïtienne “pito nou lèd nou là” le français à sa façon dirait “mieux vaut boiteux en chemin qu’un coureur égaré”. Fort de cette foi, les Haïtiens , pour cette année 2025-2026, ont battu tous les records du monde pour ramer à contrecourant des regards racistes cherchant à nous invisibiliser. Nous sommes sur tous les plateaux du monde : Musique, lettres, éloquence, patinoire, natation, ring de boxe, télé-réalité, cinéma, football etc.
Dans la noirceur de nos villes où errent nos zombies, nos âmes, où traînent nos squelettes, où trônent les carcasses des vestiges de : nos palais, nos forts, nos écoles, notre stade national, nos hôpitaux, nos magasins, nos hôtels, notre laideur par son insouciance impose la frayeur à nos détracteurs au point d’être obligés de nous mettre sous projecteurs de peur de ne pas buter dans l’ombre sous nos griffes. Pince sans rire ! De plus en plus, notre existence rebelle et téméraire semble réverbérer plutôt la défaite, la déchéance, la honte et la laideur de l’autre dans sa prédation, sa filouterie, ses ruses, pour nous dépouiller de notre humanité, de nos meilleurs citoyens, de nos enfants, de nos mains-d’œuvre, biens et services et enfin de notre LIBERTE.
L’Haïtien confirme dans son quotidien l’adage du vieux penseur, Démocrite « les taches du corps n’atteignent pas l’âme, mais la beauté de l’âme orne le corps ». En dépit de tout (seisme, guerre de basse intensité, effondrement de l’Etat…) nous sommes sortis grands, même dans nos défaites et laideurs organisées.
La Coupe du Monde de cette année 2026, en est la meilleure plateforme pour ce témoignage : de pays pauvre, sans Etat, sans joueurs connus d’avance, sans clubs ni compétition, par refus de disparaitre, nous sommes parvenus à nous réinventer avec notre diaspora et imposer notre présence et de fort belle manière, au point que la confusion est plutôt dans le camp des autosuffisants, des arrogants racistes et des artisans du projet « shutdown Haiti ». Malgré eux, tout le monde en parle et ils sont obligés de nous repositionner sur l’Atlas Mondial. Oui ! Ayiti Cheri, 27,750 Km2, an gran jan ! « Haiti où la négritude se mit debout pour la première fois », Aimé Césaire dixit .
Merci à chaque Haïtienne, Haïtien et particulièrement à nos Grenadiers qui ont balayé le projet mortifère de nos détracteurs à savoir nous invisibiliser jusqu’à disparition totale. Grenadiers à l’assaut ! sa ki sove ou disparèt nap ranplase yo, paske nou se pousyè, yo pouse nou, nap tann tout ti van ki soufle pou nou tounen an foul, nan boul figi yo, an chaloska ak degizman yo ban nou san nou pa pèdi esans mounite nou.
Oui ! Pito nou fout lèd nou la. Mieux vaut être là amochés, que de disparaitre en toute beauté !
Daniel JEAN
Avocat, libre penseur
27 Juin 2026
daniel_jean50@yahoo.fr
