J’ai eu le privilège d’assister à deux matchs de l’équipe nationale haïtienne, contre le Brésil, et ensuite contre le Maroc. Privilège qui m’a procuré beaucoup de plaisir et m’a fait réaliser, pourquoi, quelquefois, malgré nous-mêmes et la réalité accablante que nous vivons, nous gardons encore l’espoir dans l’avenir de notre pays.
La qualification de l'équipe nationale pour la Coupe du Monde, 52 ans après celle de 1974, a surpris le peuple haïtien ainsi que le monde.
Cette sélection « d'origine haïtienne » dont la quasi-totalité des membres sont des binationaux n'est pas le fruit de politiques publiques, d’ailleurs inexistantes, de l'État haïtien en matière de sport. Elle a été montée en repérant dans la diaspora les talents nés et nourris à l'extérieur d'Haïti. A cet égard, il faut analyser, dans un autre contexte, les forces et faiblesses de cette expérience, en vue d’en tirer les leçons.
Outre la prouesse que constitue sa qualification pour la Coupe du Monde en regard de la situation chaotique du pays – à titre d’exemple aucun match de qualification et de préparation n’a été joué à domicile - cette sélection a su galvaniser les énergies positives nationales. Telle une vague de fond, une ferveur mobilisatrice s'est levée, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, pour la porter et l'accompagner tout en signifiant une fois de plus au monde notre unité pour le beau et le meilleur. Ferveur qu'amplifiera l'incompréhension de la décision de la FIFA d'interdire la représentation de la bataille décisive de VERTIÈRES sur les maillots de la sélection nationale.
Si on peut admettre que le pur amour de ce beau jeu qu’est le football serait en grande partie la cause de cette ferveur; il faut reconnaitre qu’en dépit de l'élimination du 11 national dans la phase de groupe, la mobilisation n'avait pas faibli. Bien au contraire, elle s'est amplifiée à la veille et au cours de sa dernière rencontre, qui, quoique perdue, a été saluée par l'ensemble de la communauté haïtienne en regard de la performance exceptionnelle de l'équipe. Un Marocain eu même à me dire ainsi qu’a des amis : « Désormais il faut prendre Haïti au sérieux, ce n’était pas une équipe facile ».
La ferveur patriotique nationale catalysée par la sélection haïtienne constitue un message fort à l'adresse des élites politiques, économiques et culturelles du pays:
Si nous concevons une vision nationale pour le meilleur du pays, le peuple sera au rendez-vous; portant le flambeau de nos valeurs et de notre désir collectif de nous libérer à nouveau en construisant ce pays qui est notre!
D’un autre côté, cette Coupe du monde est remplie de controverse, à tous les niveaux, technique, sociale et politique.
Outre l'arbitrage à double vitesse contesté par les fédérations de certains pays, un racisme de plus en plus assumé s'est affiché tout au cours de la compétition. Les propos pour le moins nauséabonds proférés par la sénatrice paraguayenne à l'endroit de Mbappé en témoignent.
L'exemple le plus emblématique de cette dérive qui s'amplifie au fil des ans est celui de l'équipe nationale de l'Argentine qui, par ses manifestations systématiques de racisme, renforce l'institutionalisation de ces pratiques dégradantes par des propos et chants collectifs stigmatisant les noirs.
Aussi, est-il difficile de comprendre comment des communautés noires ou même des pays à population noirs adulent une équipe qui, du lieu de son aura, discrédite... bestialise la race noire.
Certains pour masquer leur cécité, prétextent admirer Messi, et non l'équipe, oubliant:
1-Que Messi, dont le talent ne saurait être mis en doute, n'existerait pas sans les 10 autres joueurs qui forment l'équipe argentine. Il ne saurait investir le terrain et gagner un match tout seul.
2- Qu'une équipe de football comme celle de l'Argentine avec la ferveur et l'adulation qu'elle suscite à travers le monde devrait être l'ambassadrice la plus efficace transmettant les valeurs de solidarité, d'empathie qui font tant défaut. Aujourd’hui, au contraire, elle s'acharne à distiller la haine de l'autre par un racisme primaire totalement assumé.
3- Que le pire de tout cela est l'influence néfaste sur des générations de jeunes qui, s'identifiant à l'excellence de Messi, ingurgitent le venin du racisme que porte en étendard la sélection nationale d'Argentine.
Le fait que certaines communautés noires et même des intellectuels nient ce qui est évident, force est à se demander si une telle attitude ne relèverait pas d’une profonde haine de soi, ou surtout d’un désir d’accommoder l’idéologie de la suprématie blanche, afin de ne pas devoir se battre, voir même s’exposer.
Imaginer un Européen qui dirait: « Ce n’est pas l’esclavage que je supporte, c’est plutôt le travail de la terre ».
Qu’il s’agit de contracter un mercenaire international qui pense que la recolonisation est la solution pour Haïti, sous prétexte qu’on ne puisse résoudre nous-même la situation d’insécurité, ou de supporter l’Argentine parce qu’on aime Messi, c’est en fait une logique de personnes qui manquent de l’estime de soi et d’amour pour leur pays.
Comment pouvons-nous espérer proposer une alternative réaliste, nationaliste et inspirante, même au niveau sportif, si on est aussi tolérant envers les idéaux racistes et les pratiques dégradantes qui nient notre humanité.
On n’est pas obligé d’être puriste ni révolutionnaire pour refuser l’inacceptable et les actes contraires aux idéaux qui ont vu naître notre nation.
Bien à vous.
Garaudy Laguerre
