Cette semaine, deux personnalités politiques se sont distinguées par des déclarations empreintes de racisme : Mariano Rajoy, ancien chef du gouvernement espagnol, et Celeste Amarilla, sénatrice paraguayenne. Leurs propos rappellent que le fascisme ne disparaît jamais tout à fait. Il sommeille dans les replis du discours convenable, se dissimule sous les apparences de la respectabilité, puis ressurgit lorsque les circonstances lui semblent favorables.
L’horreur de telles déclarations ne réside pas seulement dans leur brutalité. Elle tient surtout à ce qu’elles révèlent : la persistance d’un imaginaire ancien, hérité de la colonisation, dans lequel les personnes noires demeurent des êtres dont on conteste l’identité, la citoyenneté et la pleine appartenance à la communauté nationale.
Ces responsables politiques renvoient symboliquement les Noirs à la condition qui leur était assignée avant la Révolution haïtienne : celle d’êtres soumis au regard et au pouvoir de sociétés convaincues de pouvoir décider de leur place. La mentalité de l’Europe coloniale n’a pas disparu. Elle se manifeste encore lorsque surgissent de grands enjeux collectifs, et le football en constitue l’un des révélateurs les plus éclatants.
Le football, miroir d’une nation racialisée
En France, une partie de la droite dite républicaine se rapproche progressivement des thèmes de l’extrême droite. À force de vouloir la concurrencer sur son propre terrain, certains responsables finissent par adopter ses mots, ses obsessions et sa vision de la société.
Bruno Retailleau participe à cette course idéologique sans avoir encore atteint le degré de radicalité d’Éric Zemmour. Celui-ci a pu affirmer qu’il y aurait « trop de Noirs » dans l’équipe de France. Une telle déclaration ne constitue pas une simple provocation. Elle revient à suggérer que les joueurs noirs portant le maillot tricolore ne seraient pas pleinement français, mais des Africains placés sous une bannière qui ne serait pas véritablement la leur.
Derrière cette formule se dessine une conception raciale de la nation : on ne serait français ni par la naissance, ni par la citoyenneté, ni par l’histoire vécue, mais par la couleur de peau. La France cesserait ainsi d’être une communauté politique pour devenir une communauté ethnique, fondée sur la blancheur supposée de ses membres.
Les déclarations de Mariano Rajoy relèvent du même imaginaire. En affirmant qu’il n’y aurait « pas de Français » dans l’équipe de France de football, il refuse implicitement de reconnaître comme français des joueurs dont le seul tort, à ses yeux, est de ne pas être blancs. Il persiste à voir des « Africains » là où se trouvent des citoyens français.
Cette manière de penser prolonge un vieux mythe colonial. Dans l’imaginaire raciste européen, un Noir est nécessairement africain, qu’il soit antillais, haïtien, jamaïcain, togolais ou français. Son origine réelle, son histoire familiale et son appartenance nationale importent peu : il est systématiquement renvoyé à une Afrique fantasmée, tantôt exotisée, tantôt méprisée.
Fort-de-France, Port-au-Prince, Kingston et Lomé se trouvent alors confondues dans une même représentation simplificatrice. La diversité des histoires et des cultures est effacée au profit d’une seule couleur, transformée en identité définitive.
Ce renvoi systématique à l’Afrique constitue moins une indication géographique qu’un procédé d’exclusion. Il sert à repousser certaines personnes hors des frontières symboliques de la nation, y compris lorsque cette nation les a vues naître, grandir et participer à son histoire.
Kylian Mbappé incarne une vérité que cette rhétorique refuse d’admettre. L’Afrique n’est pour lui ni une honte ni une tare à dissimuler, mais l’une de ses racines. Elle ne contredit pas son appartenance à la France. Elle en enrichit l’histoire. Une nation ne s’affaiblit pas en accueillant plusieurs héritages ; elle se construit précisément à partir d’eux.
Au-delà de déclarations aussi abjectes que désuètes se profile donc une réalité plus grave : la négation des Noirs comme sujets à part entière des sociétés européennes. L’extrême droite, désormais proche du pouvoir en France, défend cette négation avec une constance qui devrait alarmer.
Son idéal demeure celui d’une suprématie blanche étendue à tous les domaines, y compris au football. Le mot d’ordre implicite est simple : il faudrait davantage de joueurs blancs. Que des joueurs noirs soient les plus talentueux, les plus expérimentés ou les plus aptes à faire gagner la France importe finalement peu. Dans cette vision du monde, la couleur doit l’emporter sur la compétence.
Le joueur noir devrait donc s’effacer pour laisser sa place à un « bon Blanc européen », même moins qualifié que lui. Le racisme révèle ici sa contradiction fondamentale : ceux qui prétendent défendre les intérêts de la nation sont prêts à l’affaiblir pour préserver leur conception ethnique de son identité.
Rien de nouveau sous le ciel européen
Cette vision nauséabonde semble aujourd’hui gagner une partie de la classe politique française, de la droite traditionnelle à l’extrême droite. Les frontières idéologiques que les différents partis prétendaient autrefois maintenir deviennent de plus en plus difficiles à distinguer.
Pourtant, rien de tout cela n’est véritablement nouveau. Le climat actuel reprend, sous des formes renouvelées, une partition ancienne. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Louis-Ferdinand Céline tenait déjà des propos comparables à l’égard d’un médecin haïtien.
L’ouvrage Céline, la race, le Juif, vaste enquête menée par Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, s’appuie sur de nombreuses archives pour dresser un portrait sans complaisance de l’écrivain. Les auteurs montrent que Céline ne fut pas seulement l’auteur de pamphlets antisémites, mais également un militant engagé auprès de milieux collaborationnistes et pro-nazis.
Le génie de la langue ne l’a donc pas protégé de la haine. Il lui a, au contraire, fourni l’un de ses instruments les plus redoutables : une plume d’une puissance exceptionnelle mise au service d’une idéologie destructrice.
Cette enquête revient notamment sur la dénonciation de plusieurs personnes pendant l’Occupation, parmi lesquelles le médecin haïtien Joseph Hogarth. Dans une lettre autographe, Céline aurait réclamé sa révocation au seul motif qu’il était un « nègre haïtien ». Ces mots suffisent à révéler l’obsession raciale de l’écrivain et son hostilité envers ceux qu’il considérait comme étrangers à la nation.
De cette lettre aux déclarations contemporaines d’un ancien chef de gouvernement espagnol ou d’un polémiste français, la distance historique apparaît plus courte qu’on ne voudrait le croire. Le vocabulaire change, les circonstances diffèrent, mais le principe demeure : refuser à certaines personnes le droit d’appartenir pleinement à une société en raison de leur origine ou de leur couleur.
Le racisme ancien se présente aujourd’hui dans des formes parfois plus acceptables. Il évite souvent les formulations les plus ouvertement brutales, adopte le langage de l’identité, de la préférence nationale ou de la défense de la civilisation, mais continue de véhiculer la même hiérarchie entre les êtres humains.
Le travail des historiens invite également à distinguer la valeur littéraire de Céline de ses engagements politiques. Il est possible de reconnaître la puissance de son œuvre sans atténuer la gravité de son racisme, de son antisémitisme et de son soutien au nazisme. Son talent ne saurait servir d’excuse à ses convictions ni effacer les conséquences de ses actes.
Cette distinction ne consiste pas à séparer artificiellement l’homme de l’écrivain, mais à regarder l’un et l’autre sans complaisance. L’admiration esthétique ne doit jamais devenir un instrument d’amnésie morale.
Changer enfin de partition
À l’approche de la Coupe du monde organisée en Amérique du Nord, le football apparaît une nouvelle fois comme un miroir tendu aux sociétés occidentales. Il révèle les tensions qui traversent leur conception de la citoyenneté, de l’identité et de la diversité.
Aux États-Unis comme en Europe, la question raciale demeure au cœur du débat politique. Le tournoi ne sera donc pas seulement une compétition sportive. Il deviendra aussi une scène sur laquelle se rejoueront les interrogations relatives à la représentation des minorités et à leur place dans les récits nationaux.
De Paris à Washington, de Madrid à Bruxelles, le même imaginaire continue de circuler : celui d’un Noir éternellement suspect, périphérique, jamais tout à fait admis dans la communauté nationale. Le talent, la citoyenneté et l’excellence sportive ne suffiraient jamais à effacer la couleur de peau.
Pourtant, l’équipe de France incarne précisément la réfutation de cette idéologie. Sa diversité rappelle que la nation n’est ni une couleur ni une origine unique, mais une construction historique et humaine. Elle se nourrit de celles et ceux qui la composent, quelles que soient leurs ascendances.
Lorsque Mbappé, Thuram, Dembélé, Zaïre-Emery et leurs coéquipiers entrent sur le terrain, ils ne représentent pas une Afrique opposée à la France. Ils représentent la France telle qu’elle existe : plurielle, vivante et façonnée par plusieurs héritages.
Cette réalité ne saurait être réduite par les nostalgies coloniales, les crispations identitaires ou les déclarations de responsables politiques cherchant à transformer la couleur de peau en frontière nationale.
La prochaine Coupe du monde ne sera donc pas seulement un événement sportif. Elle constituera aussi une scène sur laquelle se jouera l’avenir du regard porté sur les Noirs en Occident.
L’histoire nous enseigne que le racisme peut se transmettre comme une vieille musique dont chaque génération reprendrait les mêmes notes. Mais elle montre également que les peuples peuvent changer de partition.
Il appartient désormais aux nations de décider si elles veulent continuer à jouer ce chant funèbre ou si elles sont enfin prêtes à en composer un autre.
Maguet Delva
