Haïti est aux Haïtiens et tout commence par un changement de mentalité
En 1804, des esclaves ont vaincu un empire et offert au monde la preuve que la liberté ne se négocie pas. Deux cent vingt ans plus tard, leurs descendants meurent de faim à quelques mètres d’un port englouti par les gangs, et personne ni dedans, ni dehors ne peut prétendre avoir les mains propres.
Soyons objectifs jusqu’à la douleur : blâmer uniquement l’étranger serait un mensonge confortable. Blâmer uniquement nos dirigeants en serait un autre. La vérité, plus lourde, se tient au milieu.
KENSCOFF, JUILLET 2026 : LA PREUVE EN CHAIR ET EN SANG
Pendant que ce texte s’écrit, Kenscoff brûle encore. Entre le 4 et le 8 juillet 2026, près de 5 840 personnes et1 836 familles ont fui leurs maisons dans les localités de Téléco et de Robin, chassées par des gangs armés qui ont tué, incendié et enlevé sans que l’État n’oppose autre chose que le silence, selon l’Organisation internationale pour les migrations. Ce n’est pas un chiffre isolé : c’est la suite d’un massacre commencé dans cette même commune en janvier 2025, quand plus de deux cents personnes avaient déjà été tuées et près de trois mille déplacées, dont sept cent vingt et un enfants.
Et voici peut-être le détail le plus déchirant : quatre-vingt-six pour cent de ces familles chassées n’ont été accueillies ni par un camp humanitaire, ni par une structure de l’État, mais par des proches, des voisins, des cousins, des grands-mères déjà pauvres qui ouvrent la seule porte qui reste. Quand la solidarité familiale devient le dernier filet social d’une nation entière, c’est que l’État, lui, a déjà disparu. Kenscoff n’est pas une exception. C’est le miroir, encore une fois, de ce que nous refusons de nommer.
CE QUE DEUX SIÈCLES ONT FAIT DE NOUS
Depuis l’indépendance, Haïti paie une dette qu’elle n’aurait jamais dû devoir : la France a exigé rançon pour notre propre liberté pendant plus d’un siècle ; Washington a occupé le pays, redessiné ses institutions, puis regardé ailleurs quand cela l’arrangeait ; l’ONU a laissé le choléra s’infiltrer dans nos rivières et n’a jamais vraiment répondu de ses morts. Ce sont des faits, pas des excuses.
Mais deux siècles d’ingérence n’expliquent pas tout. Ils n’expliquent pas pourquoi nos propres présidents ont vidé les caisses de l’État. Ils n’expliquent pas pourquoi des sénateurs ont armé les mains qui aujourd’hui égorgent leurs propres électeurs. Ils n’expliquent pas le silence complice d’une classe dirigeante qui envoie ses enfants étudier à Paris et à Boston pendant que les nôtres apprennent à reconnaître le bruit d’une balle avant celui d’un livre.
CE QUE PLUS PERSONNE NE DEVRAIT VOIR
Une mère accouche dans la rue parce que l’hôpital le plus proche a fermé, faute de personnel, faute de sécurité, faute d’État. Un adolescent de treize ans porte une arme plus grande que lui parce qu’un gang lui offre un repas par jour, quand l’école ne lui offre plus rien. Des familles entières dorment sous des bâches, à Port-au-Prince, dans leur propre capitale, chassées de leurs quartiers par des hommes armés que nul gouvernement n’ose nommer. Des femmes sont violées comme arme de guerre, dans l’indifférence quasi totale d’une justice qui n’existe plus que sur le papier.
Ce ne sont pas des statistiques. Ce sont des vies. Et une nation qui s’habitue à les compter comme des chiffres a déjà perdu quelque chose que même les balles ne peuvent expliquer.
Nos mères ne pleurent plus elles attendent le prochain deuil. Nos enfants ne rêvent plus ils survivent. Et notre État, celui qui devrait protéger l’un et nourrir l’autre, a choisi l’absence comme politique.
LA MAUVAISE FOI DE NOS DIRIGEANTS
Il faut le dire sans détour : nos leaders n’ont pas simplement échoué à gouverner, ils ont refusé de le faire. Ils ont troqué la souveraineté contre la survie personnelle, la justice contre l’impunité, le bien commun contre des comptes en banque à l’étranger. Chaque accord manqué, chaque élection reportée, chaque budget englouti est un choix, pas un accident. La corruption n’est plus une maladie ici elle est devenue une doctrine de gouvernance.
HAÏTI EST AUX HAÏTIENS
Alors disons-le clairement, sans complaîsance pour personne : Haïti appartient aux Haïtiens. Pas à la communauté internationale qui décide de notre sort dans des salles où nous ne sommes jamais invités. Mais pas non plus à une élite locale qui pille le pays sous couvert de souveraineté.
Si Haïti est aux Haïtiens, alors les Haïtiens doivent d’abord changer de mentalité. Cesser d’attendre le sauveur étranger. Cesser de tolérer le prédateur national. Exiger de nous-mêmes la même rigueur que nous exigeons du monde. La souveraineté n’est pas un droit qu’on réclame c’est une responsabilité qu’on assume, jour après jour, dans nos choix, nos votes, notre silence ou notre courage.
ÇA SUFFIT.
CE QUE NOUS DEVONS EXIGER DE NOUS-MÊMES D’ABORD
Une justice qui ne connaît ni protégés ni intouchables. Une gouvernance transparente, vérifiable, comptable devant le peuple et non devant des bailleurs. Une diaspora qui investit dans la reconstruction plutôt que dans la charité ponctuelle. Et une jeunesse à qui l’on redonne une école plutôt qu’un fusil.
Nous sommes les descendants de Toussaint, de Dessalines, de la prière de Boukman sous les arbres de Bois Caïman. Nous avons dit non à un empire. Il est temps de nous dire oui à nous-mêmes.
Le monde a peut-être oublié notre gloire.
Nous n’avons plus le droit de l’oublier, nous.
