Parler pour ne rien dire, ou se taire pour conserver une fonction, un privilège ou une part du pouvoir : voilà l’attitude devenue familière d’une grande partie de la classe politique haïtienne. En Haïti, certains ont appris à transformer le silence en stratégie et la lâcheté en carrière. Car, comme le dit si bien l’expression populaire : on ne parle pas la bouche pleine.
On massacre des policiers à Village-de-Dieu, des citoyens à Carrefour-Feuilles, à Bel-Air, à Solino, à Martissant, à La Saline, à Kenscoff et dans plusieurs autres régions du pays. Pourtant, les politiciens se gardent de dénoncer cette situation. Au contraire, ils se préparent déjà à participer aux élections, alors même que l’insécurité généralisée rend hautement improbable la tenue d’un scrutin à la fin de cette année.
Mais où sont donc passés les hommes et les femmes politiques de l’après-1986 ? Ils ne sont pas tous morts. Beaucoup sont encore bien vivants et surtout bien installés. On les retrouve dans les cabinets ministériels, les bureaux de consultants, les missions internationales, les conférences prestigieuses et les cercles fermés où l’on distribue les postes, les contrats et les privilèges.
Ils sont là. Ils observent. Ils savent. Ils commentent parfois, du bout des lèvres, lorsque cela ne comporte aucun risque. Mais lorsque la population est massacrée, déplacée, affamée et abandonnée à elle-même, leur courage disparaît comme par enchantement. Leurs voix s’éteignent. Leurs communiqués se perdent. Leur indignation devient introuvable.
Pendant que les quartiers sont ravagés, que des familles fuient leurs maisons et que des vies sont fauchées en toute impunité, ces prétendus représentants du peuple se barricadent derrière leurs titres, leurs alliances et leurs calculs. Ils parlent de démocratie dans les salons, de stabilité dans les ambassades et de droits humains dans les tribunes, mais restent muets lorsque le peuple, lui, est enterré.
Le silence des compromis
Ce silence n’a rien de neutre. Il n’est ni accidentel ni innocent. Il porte l’odeur lourde de la compromission. Certains se taisent par ambition. D’autres par peur de perdre leur poste. Beaucoup préfèrent protéger leurs intérêts plutôt que défendre ceux qui les ont mandatés.
Ils savent qui détruit le pays. Ils connaissent les réseaux, les complicités, les responsables et les bénéficiaires du chaos. Ils savent qui s’enrichit de la misère, qui prospère sur le sang et qui transforme l’insécurité en instrument de domination. Pourtant, ils détournent le regard, parce qu’ils espèrent encore obtenir une nomination, un contrat, une faveur ou une place autour de la table.
Ils ont troqué la conscience contre le confort. La parole publique contre les privilèges. La dignité contre une chaise. Et pendant qu’ils négocient leur avenir dans les coulisses, le peuple, lui, négocie chaque jour avec la faim, la peur et la mort.
Une classe politique discréditée
Aujourd’hui encore, les conséquences de cette culture politique sont visibles partout. Ceux qui prétendaient parler au nom du peuple ont choisi de se taire lorsque sa voix était étouffée. Ils ont vu les massacres. Ils ont entendu les cris. Ils ont lu les témoignages. Ils ont reçu les alertes. Mais, ils ont préféré préserver leurs relations, leurs intérêts et leurs petits arrangements.
Ils reviendront pourtant demain avec les mêmes discours usés, les mêmes promesses creuses et les mêmes appels à la responsabilité. Ils parleront de patriotisme après avoir abandonné la nation. Ils invoqueront le peuple après l’avoir sacrifié. Ils réclameront la confiance après avoir vendu leur silence au plus offrant.
Mais le peuple n’est pas aveugle. Il voit ceux qui parlent seulement lorsque les caméras sont allumées. Il reconnaît ceux qui dénoncent les abus uniquement lorsqu’ils sont exclus du pouvoir. Il sait qui pleure publiquement les victimes tout en protégeant, en privé, les mécanismes qui produisent la violence.
« On ne parle pas la bouche pleine »
Je comprends aujourd’hui toute la brutalité de cette phrase : on ne parle pas la bouche pleine.
Lorsqu’on mange aux dépens du peuple, lorsqu’on vit des privilèges d’un système qui l’écrase, lorsqu’on dépend de ceux que l’on devrait dénoncer, on finit par perdre non seulement le courage de parler, mais aussi le droit moral de prétendre représenter les victimes.
La bouche pleine de postes, de contrats, de privilèges et de compromissions, ces politiciens ne peuvent plus crier pour le peuple. Ils ne peuvent plus dénoncer le crime sans que leur propre silence ne les accuse. Car, en Haïti, le sang versé ne retombe pas seulement sur les mains de ceux qui tuent. Il éclabousse aussi les consciences de ceux qui savent, qui pourraient parler et qui choisissent de se taire.
Prof. Esau Jean-Baptiste
