Dans la nuit du 23 au 24 août, des hommes armés sont descendus sur Kenscoff, commune agricole nichée dans les hauteurs surplombant Port-au-Prince. Au matin, on comptait au moins 47 morts — dont cinq enfants —, une vingtaine de blessés, des dizaines de personnes enlevées, des maisons incendiées. Plusieurs des victimes s'étaient réfugiées dans une église. Le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) a confirmé le bilan ; le Conseil de sécurité en a débattu dans les jours suivants. Ce n'était pas la première fois que Kenscoff saignait : en 2025 déjà, plus de 260 personnes y avaient péri en deux mois d'attaques répétées. La zone, jadis relativement épargnée, est devenue un nouveau front dans l'expansion territoriale des gangs au-delà de la capitale.
C'est dans ce contexte qu'une vidéo a commencé à circuler sur les réseaux sociaux : le Frère Lucson, connu du grand public sous le nom de « Zòn Pa Fè Moun », y remercie l'UNICEF d'avoir facilité sa présence à Kenscoff pour aller récupérer des enfants et des familles séquestrés après le massacre.
Rendre à César
Il faut le dire clairement, avant toute question : le travail du Frère Lucson pour les enfants des rues et les familles démunies d'Haïti est réel, documenté, et il mérite d'être salué sans réserve. Dans un pays où l'État a largement déserté sa fonction protectrice, des figures comme lui occupent un vide que ni la police, ni les institutions internationales, ni les gouvernements successifs n'ont su combler. Sa détermination à aller physiquement chercher des enfants captifs dans une zone tenue par des gangs armés est un acte de courage qu'aucune critique ne devrait minimiser.
Mais honorer ce courage n'interdit pas d'interroger le décor dans lequel il s'est déployé.
Les questions que la vidéo ne pose pas
Ce que la séquence virale donne à voir, en creux, mérite qu'on s'y attarde :
- « Des bourreaux qui appellent au dialogue. » Si les mêmes groupes armés qui ont mené l'attaque en viennent, quelques jours plus tard, à réclamer la paix et à se poser en interlocuteurs légitimes, on est en droit de demander : au nom de quoi, et avec quelle autorité morale ?
- « Des otages qui remercient leurs geôliers. » Un syndrome de Stockholm à l'échelle d'une communauté entière n'est pas un fait divers curieux — c'est le symptôme d'une population abandonnée à elle-même, pour qui la survie a fini par dépendre de la bienveillance négociée de ceux-là mêmes qui l'ont terrorisée.
- « Une force de répression des gangs présente, et un massacre qui a quand même duré plus de deux heures », non loin d'un commissariat de police. La Force de suppression des gangs (GSF), adoptée par le Conseil de sécurité en septembre 2025 pour succéder à la mission dirigée par le Kenya, était censée précisément empêcher ce type de scénario.
- « L'ONU qui facilite, après coup, ce qu'elle n'a pas empêché. » Que la même architecture internationale qui n'a pas su protéger Kenscoff soit ensuite celle qui "facilite" — via l'UNICEF — la récupération des victimes, mérite d'être nommé pour ce que c'est : une gestion de l'après plutôt qu'une prévention de l'avant.
Le fantôme de 1994
Il y a quelque chose dans cette séquence — présence internationale sur le terrain, alerte disponible, massacre commis quand même, puis mobilisation humanitaire après le fait — qui rappelle, toutes proportions gardées, l'inertie de la MINUAR au Rwanda en avril 1994. Je ne fais pas ce rapprochement à la légère : le Rwanda reste un cas d'école sur ce que l'écart entre mandat et volonté politique peut coûter en vies humaines. Haïti n'est pas le Rwanda de 1994, et il ne faut pas galvauder le mot génocide. Mais le mécanisme — une force internationale présente, un massacre qui se déroule sous ses radars ou à sa portée, puis une réponse qui arrive après le sang plutôt qu'avant — mérite qu'on pose la question sans détour : combien de Kenscoff, de Cité Soleil, de Labodrie, de Petite-Rivière de l'Artibonite faudra-t-il avant que le mandat change de nature ?
Pour une résolution des conflits qui ne soit plus verticale : inventaire
Face à ce constat, quelques pistes de réflexion — non exhaustives, à discuter — pour penser une résolution des conflits qui ne reproduise pas le schéma vertical dont Kenscoff révèle les limites :
- Michel-Rolph Trouillot dans sa critique de l'"État importé" en Haïti éclaire pourquoi une force internationale, aussi bien intentionnée soit-elle, ne peut se substituer à une légitimité qui se construit localement. Toute architecture de sécurité pensée depuis New York ou Genève reproduit la même distance entre le mandat et le terrain que Trouillot diagnostiquait déjà dans l'histoire de l'État haïtien lui-même.
- Frantz Fanon — sa pensée sur la décolonisation comme processus qui part "d'en bas" invite à inverser la logique actuelle : au lieu d'une force internationale qui descend vers la population, des structures communautaires (église, associations de quartier, figures morales comme le Frère Lucson) qui remontent vers les instances de décision, avec un pouvoir réel de co-décision plutôt qu'un simple rôle consultatif.
- Jean Price-Mars— le fondateur de l'ethnologie haïtienne rappelait la valeur des structures propres à la paysannerie et à la culture populaire, longtemps méprisées par les élites. Une médiation qui s'appuie sur les formes d'organisation déjà existantes dans des communes comme Kenscoff — plutôt que d'en importer de nouvelles — aurait plus de chances d'être perçue comme légitime, y compris par les gangs eux-mêmes, souvent issus de ces mêmes quartiers.
- Jacques Roumain— sa vision d'une solidarité paysanne organisée contre l'adversité (Gouverneurs de la rosée) offre un modèle : la sécurité comme bien collectif que la communauté reconquiert elle-même, plutôt qu'un service livré de l'extérieur.
- Anténor Firmin— son insistance sur l'égalité des capacités humaines s'applique ici à l'échelle locale : reconnaître aux structures haïtiennes la même capacité de jugement et de médiation qu'on accorde par défaut aux institutions internationales, au lieu de les traiter comme de simples relais d'exécution.
- Cheikh Anta Diop — sa réflexion sur la continuité et la souveraineté culturelle africaine peut se transposer à une souveraineté sécuritaire : Haïti n'a pas besoin d'un modèle de maintien de la paix calqué sur d'autres contextes, mais d'un modèle enraciné dans sa propre histoire de résistance et d'auto-organisation, de Bwa Kayiman à aujourd'hui.
L'idée commune à ces auteurs : la paix durable ne se décrète pas depuis un mandat du Conseil de sécurité, elle se négocie et se construit avec ceux qui vivent la violence au quotidien — et qui, à Kenscoff comme ailleurs, ont déjà démontré, avec des moyens dérisoires, une capacité d'action que la communauté internationale n'a pas su égaler.
Max Pascal
