C’est l’homme qui porte le titre de Fondateur de la Patrie, la nôtre, celle qui a pris naissance le 1er janvier 1804. » Et dans notre imaginaire, nous voyons la foule qui se bouscule sur la place des Gonaïves. Nous entendons presque les cris, les acclamations. La victoire est là. Haïti est indépendante.
Mais que s’est-il réellement passé ce jour-là ? Nous avons surtout retenu l’Acte d’Indépendance. Pourtant, le 1er janvier 1804 nous a laissé trois documents : la Proclamation du Général en chef au peuple d’Haïti, l’Acte d’Indépendance et l’Acte des Généraux de l’Armée nommant le général en chef Dessalines, Gouverneur général à vie.
Pourquoi trois documents ? C’est la question qui m’a conduite à les relire ensemble. Et plus je les relis, moins j’y vois trois textes simplement produits au cours d’une même journée.
J’y vois les mouvements successifs d’une démarche : celle d’un chef militaire qui sait que gagner la guerre ne suffit pas. Il faut maintenant donner à la victoire les moyens de durer.
Dessalines le dit lui-même dès les premières lignes de sa Proclamation : « Ce n’est pas assez d’avoir expulsé de votre pays les barbares qui l’ont ensanglanté pendant deux siècles ; ce n’est pas assez d’avoir mis un frein aux factions toujours renaissantes […] il faut, par un dernier acte d’autorité nationale, assurer à jamais l’empire de la liberté dans le pays qui nous a vus naître. »
« Ce n’est pas assez. » La victoire est acquise. Mais elle n’est encore qu’un commencement. C’est à cet endroit, je crois, que nous commençons à découvrir le stratège derrière le Général. Ce que les trois documents du 1er janvier permettent de suivre, ce n’est pas seulement la proclamation d’une indépendance. C’est une véritable stratégie de fondation.
Penser ce qui doit suivre la victoire
Il faut pourtant reconnaître ce qui, dans cette Proclamation, communément appelée Proclamation de l’indépendance, peut aujourd’hui arrêter le lecteur. Sa violence est saisissante. Certaines paroles heurtent. Elles ont parfois contribué à tenir le texte à distance, ou à le réduire à l’expression de la colère de Dessalines contre la France.
Mais si nous nous arrêtons à cette violence, une partie essentielle du document nous échappe. Il ne s’agit pas de l’atténuer, encore moins de l’excuser. Il faut la lire.
Elle appartient au document et au moment qui l’a produit. Elle porte la mémoire de ce que ceux qui viennent de vaincre ont subi. Et lorsque Dessalines rappelle les violences subies, l’esclavage, le sang versé et les années de combat, au moment même où le peuple pourrait seulement célébrer sa victoire, cette violence prend aussi une fonction.
Elle oblige à se souvenir. Le passé n’est pas rappelé pour lui-même. Il dit ce qu’a coûté la liberté et ce qui pourrait être perdu si l’on cessait de la protéger. Dans un texte officiel destiné à annoncer l’Indépendance et à traverser le temps, Dessalines inscrit ainsi la violence subie dans la mémoire du pays qui vient de naître.
C’est peut-être ici qu’apparaît une première composante de sa stratégie de fondation : la mémoire de ce qui a été subi devient une raison de conserver ce qui a été conquis.
Mais regardons comment il s’adresse à ceux qui viennent de conquérir cette liberté.
Dessalines se présente encore sous son titre militaire : « Le Général en chef de, au peuple d’Haiti » et parle au peuple. Mais il choisit de s’adresser à ceux qui l’écoutent comme à des « Citoyens », puis, quelques lignes plus loin, comme à « mes compatriotes ».
Les mots méritent que l’on s’y arrête. Ce peuple qui sort de l’esclavage et de la guerre est désormais interpellé dans le pays indépendant comme un peuple de citoyens et de compatriotes. Et les militaires eux-mêmes vont bientôt changer de cadre : l’« Armée indigène » de l’Acte d’Indépendance deviendra, dans l’Acte des Généraux, les « armées de l’île d’Haïti ».
Quelque chose est donc en train de se transformer jusque dans la manière de nommer les hommes. Mais il faut aussi les rassembler. Dessalines vient de poser le nouveau cri : « Indépendance, ou la mort. »
Et immédiatement, il lui donne une fonction : « Que ces mots sacrés nous rallient, et qu’ils soient le signal des combats et de notre réunion. »
Nous rallier. Notre réunion. La victoire militaire n’a donc pas tout accompli. Il reste à réunir autour de ce qui vient d’être conquis ceux qui devront désormais faire vivre le pays.
Dessalines rassemble les généraux et chefs de l’Armée indigène. Il les présente au peuple à travers ce qu’ils ont accompli et les valorise à ses yeux. Mais il va aussi les placer devant ce peuple et les engager envers lui.
Tous — chefs et citoyens — sont ainsi appelés à se retrouver autour de deux réalités que les documents du 1er janvier vont progressivement rendre inséparables : la liberté du peuple et l’indépendance du pays.
C’est peut-être là qu’il faut entendre le passage de « Liberté ou la mort » à « Indépendance ou la mort ». Le second cri n’efface pas le premier. Il le prolonge.
Dessalines prononce alors l’une des phrases les plus fortes de la Proclamation : « Nous avons osé être libres, osons l’être par nous-mêmes et pour nous-mêmes. »
« Nous avons osé être libres. » Cette liberté n’a été ni accordée ni reçue. Elle a été conquise. Et Dessalines inscrit lui-même cette conquête dans la durée lorsqu’il rappelle les quatorze années de combat qui ont précédé ce jour.
Mais être libres ne suffit plus. « Osons l’être par nous-mêmes et pour nous-mêmes. »
Avec ces quelques mots, Dessalines relie ce que les documents permettent justement de distinguer : la liberté du peuple et l’indépendance du pays. La distinction est importante.
Saint-Domingue en avait déjà montré la possibilité sous Toussaint Louverture : l’esclavage avait été aboli et une large autonomie de gouvernement organisée, tandis que le lien avec la France demeurait. À l’inverse, l’indépendance d’un pays ne garantit pas nécessairement la liberté de tous ceux qui y vivent.
Le 1er janvier 1804 fait franchir un autre seuil : la liberté conquise doit désormais pouvoir vivre dans un pays indépendant.
C’est ce que porte le « par nous-mêmes et pour nous-mêmes ».
Cette conception rend nécessaire la rupture catégorique avec la France. L’ancienne métropole est aussi la puissance colonisatrice et esclavagiste dont la domination vient d’être combattue. Permettre son retour mettrait en péril la liberté elle-même.
Mais Dessalines élargit aussitôt l’avertissement : « Effrayons tous ceux qui oseraient tenter de nous la ravir encore : commençons par les Français. »
La France vient en premier. Elle n’est pourtant pas la seule puissance à laquelle le message peut s’adresser. L’ancienne colonie pourrait susciter d’autres convoitises. Dessalines avertit donc quiconque tenterait de ravir au nouveau pays ce qu’il vient de conquérir.
La liberté et l’indépendance se trouvent ainsi liées jusque dans leur défense.
La violence de la rupture avec la France prend alors une autre dimension. Elle porte la mémoire de ce qui a été subi, mais elle sert également d’avertissement pour l’avenir. Pour autant, Dessalines ne place pas le nouveau pays en guerre contre le monde. Il prend soin de fixer les limites de la révolution victorieuse. Il met en garde contre ceux qui voudraient en porter l’incendie au-delà des frontières, puis formule une orientation d’une remarquable netteté : « Paix à nos voisins »
Haïti ne menace pas les autres. Elle n’entend pas porter sa révolution chez eux. Mais elle exige en retour que les autres respectent ce qu’elle vient de conquérir. La paix offerte aux voisins n’est donc ni un renoncement ni une demande de protection. Elle s’accompagne d’une dissuasion. Nous ne convoitons pas ce qui est à vous. Ne convoitez pas ce qui est désormais à nous.
La France demeure la première puissance dont il faut rendre le retour impossible. Mais la vigueur de l’avertissement peut aussi être entendue par les autres : remplacer une domination étrangère par une autre n’est pas une possibilité ouverte par l’Indépendance.
L’Acte d’Indépendance le confirmera : le discours de Dessalines tend à « faire connaître aux puissances étrangères la résolution de rendre le pays indépendant ».
La Proclamation parle donc au peuple d’Haïti, mais le monde est aussi destinataire du message. Une indépendance proclamée et défendue contre les convoitises extérieures peut pourtant encore être perdue.
Dessalines déplace alors le regard vers ceux auxquels elle appartient désormais.
Il se présente comme celui à qui sa destinée avait assigné de veiller « comme une sentinelle ». La guerre imposait cette vigilance. Il fallait conquérir la liberté, écarter ceux qui voulaient la reprendre, conduire le combat jusqu’à la victoire.
Mais le 1er janvier marque un passage. Ce que Dessalines a contribué à conquérir, il le remet au peuple comme un « dépôt sacré », avec cette injonction : « songez que c’est à vous maintenant de le conserver. » Le « maintenant » mérite toute notre attention. Dessalines en a été la sentinelle. Le peuple en devient le gardien.
La protection de ce qui vient d’être conquis ne repose donc plus seulement sur le chef et sur les armes. Elle appartient aussi à ceux qui en jouissent. La liberté est la leur. L’indépendance est celle de leur pays. Leur conservation dépend désormais d’eux.
C’est dans ce mouvement que l’évocation par Dessalines de cette « affreuse idée », celle de mériter « le sort des peuples ingrats », peut retenir notre attention. Il serait imprudent d’y lire déjà une annonce de la trahison : le texte ne le dit pas. Mais la préoccupation est présente : que deviendra ce qui a été acquis au prix de tant de sacrifices si ceux auxquels il est confié ne le conservent pas ?
La dernière injonction de la Proclamation donne à cette protection une gravité nouvelle : « Jure enfin de poursuivre à jamais les traîtres et les ennemis de ton indépendance. » C’est à la toute fin que surgit le mot : « traîtres ».
Jusque-là, Dessalines avait surtout désigné ceux qui, de l’extérieur, pourraient tenter de ravir à nouveau la liberté et l’indépendance. À la toute fin, une autre possibilité est introduite : la menace peut aussi venir de l’intérieur. La Proclamation avait commencé en appelant les hommes à se rallier autour de l’Indépendance. Elle s’achève en demandant au peuple de jurer de la protéger contre ceux qui la menaceraient.
Entre les deux, quelque chose a changé de mains : la sentinelle a remis le dépôt. Le peuple en a reçu la garde.
Mais confier au peuple la garde de l’Indépendance ne suffit pas. Dessalines cherche aussi à lier les hommes à sa conservation.
Il se tourne vers les généraux et chefs qu’il a rassemblés. Ils sont là, rappelle-t-il, pour « le bonheur de notre pays ». Avant de leur demander de prononcer le serment, il pose une exigence : s’il se trouve parmi eux un « cœur tiède », qu’il s’éloigne.
Celui qui hésite peut encore partir. Celui qui reste va s’engager : « Jurons à l’univers entier, à la postérité, à nous-mêmes… ».
Dessalines dit « Jurons ». Il ne place pas les généraux seuls devant l’obligation. Il s’engage avec eux : renoncer à jamais à la France, mourir plutôt que de vivre sous sa domination et combattre jusqu’au dernier soupir pour l’Indépendance. Mais le serment n’est pas prononcé entre militaires, à l’écart du peuple.
Dessalines se tourne aussitôt vers lui : « Et toi, peuple trop longtemps infortuné, témoin du serment que nous prononçons… » Le peuple est témoin de l’engagement des chefs. Ces hommes ont contribué à conquérir la liberté. Mais leur victoire ne les soustrait pas à leurs obligations envers ceux pour lesquels le nouveau pays doit désormais être gouverné. Ils sont aussi responsabilisés devant ce peuple.
Puis le peuple est appelé, lui aussi, à prêter serment. Ainsi se construit un engagement qui circule entre les acteurs de la fondation : Dessalines s’engage avec les généraux. Les généraux s’engagent devant le peuple. Le peuple est appelé à s’engager à son tour.
Cette construction prendra tout son sens dans le troisième document, lorsque ces mêmes généraux et chefs commenceront leur acte par les mots : « Au nom du peuple haitien ».
Le texte ne dit pas que le serment leur confère juridiquement un mandat de représentation. Mais l’enchaînement permet de constater qu’ils ne parlent pas au nom d’un peuple resté étranger à leur engagement. Ils viennent de jurer devant lui.
Dessalines pense aussi au temps : « Le jour est arrivé, ce jour qui doit éterniser notre gloire, notre indépendance. » Éterniser.
Cette volonté de durée traverse les trois documents : « assurer à jamais », conserver, consolider la liberté « par des lois », engager « la postérité », assurer un « gouvernement stable », jusqu’au droit de nommer un successeur que le troisième document accordera au Gouverneur général. Tous ces mots regardent dans la même direction : au-delà du présent.
La mémoire regarde en arrière : se souvenir de ce qu’il a fallu subir et combattre pour ne pas perdre ce qui a été conquis.
La durée regarde en avant : organiser ce qui a été conquis pour le faire durer. Entre les deux se trouve ce 1er janvier 1804. Derrière lui, les quatorze années de combat que Dessalines rappelle.
Devant lui, cette indépendance qu’il veut « éterniser ». Et pour la faire durer, les serments et la vigilance du peuple ne suffiront pas. Dessalines l’annonce : la liberté devra être consolidée par des lois. Il faut désormais passer de la conquête et de l’engagement à l’organisation du pouvoir.
Chantal Volcy Céant
6 septembre 2026
