Haïti ne peut plus se permettre une transition qui s’éternise pendant que la République s’effondre.
La création de la Coalition des Forces Républicaines (CFR), regroupant 44 partis et organisations issus des dix départements et de la diaspora, constitue un événement politique qui ne doit pas être traité comme une coalition supplémentaire dans le paysage déjà fragmenté de la politique haïtienne.
La CFR doit maintenant assumer une responsabilité beaucoup plus grande : devenir l’instrument politique d’une négociation nationale pour une sortie ordonnée, pacifique et constitutionnellement défendable de la crise.
Le moment de vérité
La question n’est plus de savoir si le gouvernement actuel peut encore promettre une amélioration de la situation.
La question est beaucoup plus grave :
Haïti peut-elle continuer à fonctionner avec un pouvoir qui n’arrive pas à produire les résultats indispensables à la survie de la République ?
La violence armée continue de ravager le pays. Des familles sont déplacées, des territoires échappent à l’autorité de l’État et la population vit dans une insécurité devenue structurelle.
Dans ce contexte, la responsabilité politique impose de regarder la réalité en face.
Un gouvernement qui ne parvient pas à garantir la sécurité, la libre circulation des citoyens et les conditions minimales permettant la tenue d’élections crédibles doit accepter que son maintien au pouvoir puisse devenir lui-même un sujet légitime de négociation nationale.
Il ne s’agit pas d’une chasse à l’homme politique.
Il s’agit d'une question de responsabilité d'État.
La CFR ne doit pas demander simplement le départ : elle doit négocier une transition
La demande de départ du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ne devrait pas être présentée comme une revendication partisane ou comme une volonté de conquête du pouvoir.
Elle doit être formulée comme le premier élément d’un accord de sortie de crise.
La CFR devrait donc proposer aux acteurs nationaux et internationaux un mécanisme clair :
1. Ouverture immédiate d’un dialogue politique de haut niveau.
2. Présentation d’un constat documenté sur l’échec des mécanismes actuels de transition.
3. Proposition d’une démission négociée du Premier ministre dans un délai convenu.
4. Mise en place d’une nouvelle architecture transitoire limitée dans le temps et dans ses missions.
5. Formation d’un gouvernement de consensus, composé sur la base de la compétence, de l’intégrité et de la capacité à rétablir l’autorité de l’État.
6. Adoption d’un calendrier précis pour la sécurité, la réforme institutionnelle et l’organisation des élections.
7. Garantie internationale d’accompagnement, sans substitution à la souveraineté nationale.
Autrement dit :
La CFR ne doit pas négocier uniquement le départ d’un Premier ministre. Elle doit négocier les conditions du lendemain.
C’est là que se trouve sa véritable force.
Transformer les 44 organisations en une seule voix politique
Quarante-quatre organisations ne constituent pas automatiquement une force politique.
Elles le deviennent lorsqu’elles parlent d’une seule voix.
La première bataille de la CFR sera donc interne : discipline, cohérence et unité de position.
Il faut éviter les négociations parallèles, les agendas personnels et les déclarations contradictoires.
La CFR devrait désigner une commission restreinte de négociation, avec mandat écrit, chargée de discuter avec :
les autorités en place ;
les partis et organisations non membres de la CFR ;
la CARICOM ;
les partenaires internationaux ;
les secteurs économiques et sociaux ;
la société civile ;
les organisations religieuses et professionnelles.
La CFR doit parler à tous, mais ne doit être capturée par personne.
À la CARICOM : une proposition, pas une plainte
La rencontre annoncée avec la CARICOM le 7 septembre doit être considérée comme un moment décisif.
La délégation de la CFR ne devrait pas arriver avec une simple liste de reproches.
Elle doit arriver avec un projet de sortie de crise.
Le message devrait être simple :
« Nous ne sommes pas venus demander à la communauté internationale de choisir le prochain dirigeant d’Haïti. Nous sommes venus présenter une proposition haïtienne permettant aux Haïtiens de reconstruire leur État et de retourner rapidement à la légitimité électorale. »
Cette nuance est fondamentale.
La CFR doit démontrer qu’elle ne cherche pas à remplacer une transition par une autre transition interminable.
Elle veut organiser la sortie de la transition.
Le gouvernement doit répondre aux résultats
Le gouvernement avait déjà reçu pour mission de créer les conditions sécuritaires et institutionnelles nécessaires aux élections.
Après plusieurs mois, le pays est toujours confronté à une crise sécuritaire majeure.
La question devient donc incontournable :
Quels résultats ont été obtenus ?
Et si les résultats ne sont pas au rendez-vous, il faut avoir le courage républicain de reconnaître que la méthode actuelle a atteint ses limites.
C’est cela, la démocratie.
Ce n’est pas l’acharnement au pouvoir.
Ce n’est pas le refus de reconnaître l’échec.
Ce n’est pas l’utilisation permanente de la transition comme justification de l’immobilisme.
La démocratie, c’est aussi savoir partir lorsque l’on n’est plus en mesure de remplir efficacement la mission confiée.
Un départ négocié pour éviter une nouvelle confrontation
La CFR doit donc défendre une ligne ferme, mais responsable :
Le départ du Premier ministre doit être négocié, encadré et pacifique.
Il ne faut ni chaos institutionnel, ni vacance prolongée du pouvoir, ni aventure extraconstitutionnelle.
Il faut une transition de sortie, avec un mandat limité, une feuille de route publique et une échéance électorale crédible.
C’est précisément cette approche qui pourrait donner à la CFR une véritable légitimité nationale et internationale.
Le temps des discours est terminé
Haïti n’a plus besoin d’une nouvelle conférence politique où chacun vient exposer ses ambitions.
Haïti a besoin d’un accord national de sortie de crise.
La CFR possède aujourd’hui une carte politique importante : 44 organisations réunies autour d’une même démarche.
Mais cette carte ne vaut que si elle est jouée avec intelligence.
La CFR doit devenir :
un interlocuteur ;
un négociateur ;
un garant de l’unité ;
un producteur de solutions ;
et surtout, un mécanisme de passage entre l’échec de la transition actuelle et le retour à une légitimité démocratique.
Le moment est venu de poser la question avec respect, mais sans détour :
Si le gouvernement n’est plus capable de garantir la sécurité, de restaurer l’autorité de l’État et de créer les conditions d’élections crédibles, qui aura le courage républicain de proposer une autre voie ?
La CFR peut être cette voie.
Mais pour cela, elle doit cesser d’être seulement une coalition de 44 signatures.
Elle doit devenir une force de négociation nationale capable de proposer le départ ordonné du Premier ministre, la formation d’un gouvernement de consensus et un calendrier irréversible vers les élections.
Haïti ne demande plus des promesses.
Haïti demande des résultats.
Et lorsque les résultats ne viennent pas, la République doit savoir ouvrir la voie à une autre solution.
Marie Denise Claude
