Combien d'heureux peintres et de poètes se sont inspiré de la vue de la baie port-au-princienne. Jean Claude Garoute, connu notoirement comme Tiga, aimait les hauteurs de Pacot pour admirer les couchers de soleil qu'il sublimait sur des toiles qu'il a laissées à la postérité des artistes, des critiques d'arts, et des amateurs d'art. Le soleil que le peintre du mouvement artistique Saint-soleil accueillait au matin des aubes, il le poursuivait jusqu'au crépuscules qui ornait le ciel violacé qui se jetait sur la baie de Port-au-Prince.
Mais, le plaisir dont pouvait jouir ceux et celles qui aimaient l'enchantement de ce seuil marin de la porte de la ville, naissait sur les flancs des mornes au pied desquels s'éructait une ville d'attrait et de joie, mais aussi sur les flots des douces vagues qui amenaient les visiteurs voir le théâtre de verdure, et le mystère des maisons aux toitures de tôles rouges turcs qui décoraient les hauteurs de Port-au-Prince et lui donnaient l'aspect d'une ville coloniale.
Port-au-Prince n'aurait pas été ce qu'elle fut sans sa baie. Son évolution et ses décors ont suscité aussi l'intérêt des écrivains. "Port-au-Prince au cours des ans" est le titre qui honore Georges Corvington, et qui est une référence pour les géographes et les démographes qui s'intéressent à la dynamique évolutive de cette capitale qui a vu se défiler d'illustres écrivains et artistes internationaux à travers ses rues et ses hôtels de style gingerbread. Mais, Port-au-Prince n'a jamais cessé d'inquiéter les architectes et les urbanistes qui y voyaient le présage de toutes les menaces: bidonvilisation, explosion démographique, et violences urbaines multiformes. Et les prévisions inquiétantes se sont réalisées comme des prophéties apocalyptiques qui ne surprennent plus les victimes qui revendiquent le respect de leurs droits sociaux, économiques, culturels violés en toute impunité.
Si la sociologie urbaine tardive dans les facultés de l'UEH était préoccupée par l'évolution de la capitale, des hypothèses auraient conditionné l'état et la société civile à adopter des modes de gouvernance, axés sur l'intelligence, l'empathie, et la prudence politiques. Mais, une ville qui se développait sans être soumis à aucun plan d'aménagement territorial et d'urbanisme écologique et social devait créer des zones d'incertitudes qui ne reconnaîtraient plus le droit légal et légitime de l'État d'exercer la violence et le contrôle sociale régulateurs.
L'anéantissement des symboles politiques, juridiques, historiques, culturels, et sociaux contribue à la disparition des formes de socialité, et donc rend impossible toute participation effective, d'abord à la démocratie, et ensuite aux processus continus de démocratisation de la société haïtienne, dont Port-au-Prince est le centre hyper symbolique.
Au regard du rôle que jouent les littoraux dans le développement des entités géographiques du département de l'ouest du pays, l'anomie qui s'est installé comme une sorte de contagion le long de ses côtes exprime un enjeu qui ne peut être réduit au banditisme et aux petites criminalités des jeunes non intégrés par les politiques publiques. Ce fait traduit des conflits entre des élites délinquantes qui n'ont aucun soucis de la loi, d'une économie de transparence et de bien-être social, et de la moralisation des pratiques politiques démocratiques égalitaires. Donc, l'assiègement par des groupes armés illégaux des zones en promixité de la baie est l'épiphénomène qui dissimulent des intérêts discrets de groupes sociaux dominants vassalisant d'autres groupes sociaux en aval dans la structuration hiérarchique de la société haïtienne. Une double victimisation par le fait de créer une société de l'absence de jouissance de droits et l'instrumentalisation des mêmes victimes pour continuer la domination infâme.
On n'aurait pas tort de s'interroger sur les connivences entre des groupes sociaux qui ont des intérêts dans la situation sociopolitique et urbaine de Port-au-Prince. Qui voudrait dominer les littéraux ? Quels sont les gains pécuniaires de cette éventuelle domination? S'agit-il d'un antagonisme entre exclusivement des nationaux? Quels sont les acteurs internationaux qui tirent des ficelles ? Quelle est la fonction de la position géostratégique de la République d'Haïti pour les puissances internationales dans la création de tous ces fronts de guerres irrégulières dans les zones littéraux de la capitale politique d'Haïti ?
Ce ne sont sans doute pas des questions que des peintres et des artistes vont se poser avec enthousiasme. Car, l'ombre lugubre qui plane sur la baie port-au-princienne dès l'aube jusqu'au crépuscule des nuits ténébreuses doit certainement les irriter. Et pire que cela. Cette atmosphère doit tuer leur inspiration et créer des angoisses et des anxiétés qui ne sont pas moins inutiles dans la création des œuvres qui choquent, sans cesser de plaire par l'esthétique de la révolte, l'esthétique de la laideur, mais aussi l'esthétique de récupération. Une vue de la baie Port-au-princienne donnera toujours à ceux et celles qui s'accrochent au spectacle d'interpellation de la nature l'envie de se questionner et de questionner. Peut-être pour une double renaissance: celle de l'être haïtien que Jean Price Mars avait posé comme un postulat ontologique dans l'éducation qu'il faudrait donner au peuple, et celle du milieu que les héros de ce peuple se sont donné comme espace de socialité, en opposition à la société plantation aire d'avant 1804. L'espoir d'une double renaissance pour changer cette vue de suspicions et de peur sur la baie port-au-princienne.
CHERISCLER Evens
Le 20 Août 2024
Pour se questionner et questionner au spectacle de la nature !
