Dimanche 18 janvier 2026, dès 17 heures, la communauté haïtienne de France s’est rassemblée nombreuse à la Villa des Coulanges, réunie autour d’Amos et de sa femme Kecita Coulanges-Klenard pour une veillée funéraire empreinte de dignité et d’émotion. On célébrait Jean Coulanges passé à l’orient éternel la semaine dernière à Port-au-Prince, laissant derrière lui un vide immense dans le paysage intellectuel et culturel haïtien.
Le couple a organisé cet hommage avec une attention méticuleuse, à la hauteur de celui qui fut non seulement le grand frère d’Amos, mais aussi un bon vivant dans toute l’acceptation du terme : un homme qui savait apprécier les plaisirs de l’existence tout en servant avec dévouement les causes qui lui tenaient à cœur.
La veillée funéraire était véritablement à la hauteur de ce grand professeur et bon vivant. Dans le recueillement respectueux mêlé à la chaleur des retrouvailles, l’assemblée nombreuse a écouté son dernier disque – testament musical consacré, comme toujours, aux musiques traditionnelles puisées dans le riche folklore haïtien.
Ces mélodies ancestrales, ces rythmes qui battent au cœur de l’identité haïtienne comme le sang dans nos artères, résonnaient dans l’espace comme une prière laïque, un pont jeté entre les vivants et les morts, entre le passé glorieux et l’avenir incertain. Chaque note était une goutte de mémoire, chaque phrase musicale un fil reliant les générations, chaque arrangement une déclaration d’amour à ce petit pays qui a donné au monde tant de beauté malgré ses souffrances.
Les amis, venus nombreux, pour ce dernier hommage, ont transformé la soirée en une célébration de la vie autant qu’en un moment de recueillement. Car c’est bien ainsi que l’on honore les bons vivants : non pas dans les larmes silencieuses et la tristesse pesante, mais dans le partage des souvenirs, la chaleur de l’amitié et la communion autour de ce qui faisait battre le cœur du défunt.
Ils ont partagé leurs souvenirs, évoquaient les éclats de rire de Jean, ses envolées passionnées sur la musique traditionnelle, sa capacité à transformer une simple conversation en un moment d’apprentissage et de joie. Car tel était Jean Coulanges : un homme qui comprenait que la vie est trop courte pour être vécue à moitié, que la culture est faite pour être célébrée et non embaumée, que la connaissance doit circuler comme l’eau vivifiante et non stagner comme une mare oubliée.
Un homme aux multiples facettes
Le professeur Jean Coulanges n’était pas un homme ordinaire. Enseignant émérite à la Faculté d’ethnologie de Port-au-Prince, membre de la Commission nationale de l’UNESCO, musicien et compositeur de talent, il incarnait cette race rare d’intellectuels engagés qui consacrent leur existence à la préservation et à la transmission du patrimoine culturel. Tel un gardien vigilant du temple de la mémoire collective, il s’était donné corps et âme à la promotion de la musique traditionnelle haïtienne, brandissant des arguments aussi solides que passionnés pour défendre ce trésor menacé par l’uniformisation culturelle mondiale.
Mais au-delà de ces titres prestigieux, Jean Coulanges était avant tout un homme qui comprenait que la culture n’est pas un objet de musée poussiéreux, mais une force vivante qui se nourrit de la joie partagée, des rires échangés, de la musique qui fait vibrer les corps et les âmes. Comme un fleuve qui irrigue les terres qu’il traverse, il répandait autour de lui cette énergie vitale qui donne son sel à l’existence.
À en croire les témoignages qui affluent sur les réseaux sociaux - cette nouvelle place publique - où se déploient désormais nos émotions collectives, le professeur Coulanges était profondément apprécié de ses étudiants. Depuis l’annonce de son départ, les hommages se multiplient sur Facebook comme autant de fleurs déposées sur une tombe encore fraîche. Ses anciens élèves évoquent avec tendresse et respect les souvenirs de ses cours, ces moments de transmission où la connaissance devenait vivante, palpable, presque tangible.
Ces témoignages dessinent le portrait d’un pédagogue dans le sens le plus noble du terme – non pas un simple transmetteur de savoir, mais un éveilleur de consciences, un allumeur de flambeaux dans l’obscurité de l’ignorance. Ses cours n’étaient pas de simples exercices académiques, mais des voyages initiatiques au cœur de l’identité haïtienne, des explorations passionnées de ces racines culturelles qui nourrissent l’arbre de notre être collectif.
Victime de la dictature
Dans l’atmosphère chargée d’émotion de la veillée, Amos Coulanges a rendu un vibrant hommage à son frère aîné, retraçant avec une minutie empreinte d’amour et de douleur le parcours tumultueux d’une vie marquée par l’engagement politique et la répression. Jean Coulanges, communiste de stricte obédience, fidèle à ses convictions comme le compas l’est au nord magnétique, se trouvait dans le viseur impitoyable des Tontons Macoutes, ces miliciens redoutés du régime héréditaire Duvalier qui emprisonnait quiconque osait penser différemment.
Ce régime autoritaire, tel un Moloch insatiable, dévorait ses propres enfants. Il jetait en prison tous ceux qui refusaient de se plier à sa volonté, transformant Haïti en une cage dorée où le soleil brillait sur un peuple bâillonné. L’idéologie devenait un crime, la pensée indépendante une trahison, et la liberté d’expression un luxe mortel.
Dans les années soixante, Jean Coulanges prit le chemin de l’exil, franchissant les frontières pour trouver refuge à Montréal, au Canada. Mais l’exil, aussi confortable soit-il matériellement, reste une blessure ouverte pour qui aime profondément sa terre natale. La nostalgie du pays cette “perle des Antilles” baignée d’un soleil interminable, bercée par les rythmes du tambour et du tcha-tcha finit par précipiter son retour. Comme le saumon qui remonte vers sa rivière natale malgré tous les obstacles, Jean ne pouvait résister à l’appel de cette terre qui coulait dans ses veines.
Hélas, c’était sans compter sur la vigilance paranoïaque des fins limiers du régime héréditaire qui surveillaient avec une attention maniaque les allées et venues de ceux qu’ils stigmatisaient avec mépris comme “communistes”. Comme l’a si bien raconté Amos, musicien classique de renom, Jean n’a pas pu rentrer au pays. Chassé avec fracas de sa propre terre tel Ulysse rejeté des rivages d’Ithaque, tel un oiseau migrateur à qui l’on interdirait de retrouver son nid – le défunt dut reprendre, le cœur lourd et l’âme meurtrie, le chemin de Montréal.
Quelle ironie tragique et cruelle ! Un homme épris de sa culture, dévoué corps et âme à la préservation de son patrimoine, contraint à l’exil perpétuel loin des sources mêmes de son inspiration ! C’est comme arracher un arbre de son sol natal et s’étonner ensuite qu’il dépérisse, comme condamner un poisson à vivre hors de l’eau et lui reprocher de suffoquer.
Son héritage
Car c’est bien là l’héritage que nous laisse Jean Coulanges : une œuvre académique et musicale remarquable, et surtout la conviction que nos racines culturelles sont le socle de notre épanouissement collectif. Face à la modernité uniformisante, tel un phare, tel un baobab défiant l’oubli, il a entretenu la flamme de la tradition et rappelé qu’il faut savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va.
Par sa vie généreuse, il nous a aussi appris qu’être intellectuel n’exige pas de se couper du peuple, que défendre la culture n’exclut ni la joie de vivre ni l’engagement. Homme complet et sage, il est resté profondément humain.
Dans le silence de cette veillée, organisée avec tant d’amour par Amos et Kecita, entourés d’amis venus nombreux, chacun a pu mesurer qu’une existence se juge moins à sa durée qu’à l’empreinte laissée. Et celle de Jean Coulanges demeure, profonde et indélébile, dans le cœur de tous ceux qui ont croisé son chemin.
Que la terre de nos ancêtres lui soit légère, et que sa musique continue de résonner dans les cœurs. Que son exemple inspire les générations futures à chérir leur patrimoine et à goûter pleinement la beauté de la vie.
Maguet Delva
Paris, France
