Il ne s’agit plus ici de dire le monde, mais d’en éprouver la désagrégation interne. Le poème de Jean Lesly CEROME ne se contente pas d’habiter l’image : il la fracture, la dissémine, la rend à son instabilité originaire. Soulèvement général des poussières apparaît ainsi comme une archéologie du sensible, où chaque particule devient un lieu de tension entre présence et disparition.
Le syntagme inaugural « Sur le trottoir des yeux » constitue une véritable subversion phénoménologique. Le regard, traditionnellement conçu comme vecteur de clarté et d’unité, est ici relocalisé dans un espace d’usure, de passage et de résidus. Le « trottoir » n’est pas seulement une surface : il est une mémoire piétinée, une archive des pas anonymes. En y inscrivant les « yeux », le poète opère un renversement radical : voir devient un acte d’érosion, une expérience de la perte plutôt que de la saisie.
Les « intentions d’allumettes » relèvent d’une poétique du presque presque feu, presque lumière, presque événement. Mais cette potentialité reste suspendue, condamnée à une évaporation : « en grains de chaleur ». L’image est d’une précision troublante : la chaleur elle-même se granularité, se désagrège en unités infimes. Nous assistons ici à une thermodynamique du langage, où l’énergie symbolique ne cesse de se disperser, refusant toute condensation en signification stable.
La section médiane du poème « J’ai noirci / en éclaboussures de poussières / des bouquets de roses » — introduit une subjectivité paradoxale. Le « je » n’affirme pas une maîtrise, mais une contamination. Il ne crée pas, il altère. L’acte poétique devient geste de souillure ou, plus précisément, de reconfiguration chromatique. La rose, emblème saturé de tradition lyrique, est ici essentialisée : elle n’est plus rouge par nature, mais noircie par projection. Cette noirceur n’est pas seulement négative ; elle agit comme une force de déliaison, libérant l’objet de ses assignations symboliques.
La dernière séquence, où les couleurs subissent une dérive (« le bleu s’assombrit / le vert jaunit / et le blanc rougit »), peut être lue comme une crise sémiotique. Les signes perdent leur référentialité fixe ; ils glissent les uns vers les autres dans un continuum instable. Le « pointillé » final n’est pas qu’un effet graphique : il incarne une pensée discontinue, une écriture qui refuse la linéarité au profit d’une constellation de fragments.
Chez Jean Lesly Cerome, la poussière devient une catégorie ontologique. Elle n’est ni totalement matière, ni totalement absence : elle est ce seuil où le monde se défait sans disparaître. Le « soulèvement » annoncé par le titre ne renvoie donc pas à une révolution spectaculaire, mais à une insurrection microscopique, presque imperceptible, où chaque grain participe d’un mouvement diffus de remise en question du réel.
Ainsi, le poème ne propose pas une vision du chaos, mais une autre logique de l’être : une logique du dispersé, du tremblé, du non-fixé. Dans cet univers pulvérisé, la poésie ne cherche plus à reconstruire l’unité perdue ; elle accompagne le mouvement même de la désagrégation, y découvrant paradoxalement une forme de cohérence secrète, fragile et vibrante.
Godson MOULITE
