Entre exil, deuil et mémoire, un premier recueil où la poésie devient un acte vital, une tentative de réparer l’absence et de dire l’amour trop longtemps tu.
La fenêtre est ouverte sur un monde blanc.
Dehors, la neige tombe en silence.
Dedans, un homme regarde sans voir. Il pense à sa mère. À ses enfants. À Jacmel — cette ville chaude qui danse même dans le noir.
Et il écrit.
Parti d’Haïti en janvier 2023, Edmond Wilson laisse derrière lui une mère malade, deux enfants, une femme, et une ville qui ne le quittera jamais. Quelques mois plus tard, la mère meurt. L’absence devient fracture. Dans Amour, féminin, pluriel, publié en 2025 aux Plimay Éditions, le poète transforme cette douleur en matière poétique et explore le féminin comme origine, refuge et mémoire. Un livre écrit pour ne pas sombrer dans le désespoir.
Il y a, dans certains livres, une nécessité qui dépasse la littérature.
Premier recueil de poésie de Edmond Wilson, Amour, féminin, pluriel s’inscrit dans une écriture de l’urgence. Publié en 2025, l’ouvrage a également fait l’objet d’une vente-signature à la Maison d’Haïti en juillet de la même année, marquant une première rencontre entre l’auteur et son public de la diaspora. Mais au-delà de cet ancrage éditorial, le livre reste avant tout une réponse intime à une douleur profonde.
« J’étais seul. Nostalgique… Je ne pouvais m’arrêter de pleurer ma mère, l’absence de mes enfants et Jacmel. »
Dans cette chambre froide, loin de tout, le poète découvre une vérité que beaucoup taisent : l’exil n’est pas seulement un déplacement géographique. C’est une dislocation intime. Alors, il écrit.
« J’ai pris la décision de transcender cette douleur. La transformer en quelque chose de beau. »
Ce geste est au cœur du livre. Écrire, non pour raconter, mais pour survivre. Transformer la perte en langage. L’absence en présence. Mais très vite, une autre force traverse le recueil : le féminin. Non pas comme motif décoratif, mais comme matrice du monde.
« On naît par le féminin. On apprend à aimer par le féminin. »
Chez Edmond Wilson, la femme n’est pas seulement aimée — elle est fondatrice. Elle est mère, amante, mémoire, mais aussi tension, puissance, élément.
« C’est un être tendre mais forte… comme les quatre éléments. »
Ce féminin pluriel devient alors un territoire : celui où se croisent l’intime et le collectif, l’homme et son héritage, la blessure et la transmission.
L’un des passages les plus marquants du recueil tient dans cette lucidité désarmante :
« Nous autres haïtiens, nous ne manifestons pas l’amour filial. »
Dans cette phrase, il y a plus qu’un constat. Il y a une critique silencieuse d’une culture du non-dit. Une incapacité apprise à dire l’essentiel.
Le livre devient alors un rattrapage.
Une parole tardive, mais nécessaire.
« Je voudrais que ma mère sache que je l’aime… que je regrette de ne pas lui avoir montré assez mon amour. »
Ce regret traverse tout le texte. Il en est la colonne vertébrale invisible.
Sur le plan de l’écriture, le recueil refuse la facilité de la seule émotion. L’auteur revendique une exigence, un travail dans la durée :
« Mille fois sur le métier, remettez votre ouvrage. »
Entre spontanéité et rigueur, ses textes avancent, encore en construction, encore en recherche.
« Je me considère comme une matière à polir. »
Cette humilité donne au livre une texture particulière : celle d’une œuvre fragile, mais sincère. Inachevée peut-être, mais profondément habitée.
Et puis, il y a Haïti.
Toujours.
Non pas comme décor, mais comme manque. Comme centre invisible autour duquel tout gravite.
« Toute mon œuvre… se tourne vers Haïti. »
Dans cette tension entre ici et là-bas, entre froid et chaleur, entre silence et carnaval, le recueil trouve sa respiration. Jacmel n’est jamais décrite longuement — mais elle est partout.
Au fond, Amour, féminin, pluriel n’est pas un livre sur l’amour. C’est un livre sur ce qui arrive quand on n’a pas su dire « je t’aime » à temps.
Et sur cette tentative, fragile mais essentielle, d’écrire ce silence… avant qu’il ne devienne définitif.
Emerson Vilbrun
Journaliste – Écrivain
Vilbrunemerson@gmail.com
