La jacmélitude transforme l’énergie collective en force active. »
De la fulgurance d’une expression lancée en 2004 à la mairie de Jacmel à l’émergence d’un véritable mouvement culturel et pédagogique, la “jacmélitude” s’impose aujourd’hui comme une matrice identitaire. Au cœur de cette dynamique : la jeunesse, la littérature et un hommage ambitieux à René Depestre, porté notamment par Edgard Agella.
Un mot, une naissance : la Jacmélitude en héritage
Dans une salle de conférence de la mairie de Jacmel, en 2004, une phrase surgit et fait basculer toute une mémoire :
« Ça, c’est de la jacmélitude. »
Prononcée par Madame Lesly François Manigat, en réaction à une intervention de l’écrivain Michelet Divers, cette formule spontanée donne un nom à ce qui existait déjà : une manière d’être, de créer et de penser Jacmel.
Très vite, le mot circule, s’impose, fédère. Michelet Divers en devient l’un des premiers passeurs. La jacmélitude devient alors un concept identitaire, un langage commun pour dire la singularité jacmélienne.
Débats, appropriation et structuration d’un concept
En 2008, à l’hôtel Cyvadier, les débats sur la paternité du terme agitent les milieux culturels. Mais pendant que certains discutent l’origine, d’autres construisent l’avenir.
Entre 2009 et 2011, les écrivains Edgard Gousse et Edgard Agella organisent concours de dictée et festivals de poésie, ancrant durablement la jacmélitude dans le champ éducatif.
En 2013, le concept franchit un cap décisif : il devient le thème du carnaval de Jacmel, sous l’impulsion de Dithny Joan Raton. La jacmélitude entre dans la rue, dans le corps social, dans la fête.
De l’idée à l’institution : la Jacmélitude organisée
À partir de 2016, la structuration s’accélère.
Edgard Agella met en place, au Ciné Concorde, un espace littéraire et philosophique dédié aux auteurs haïtiens.
En 2017, le Ballet Grand Soleil lance officiellement la première édition de la Jacmélitude comme événement annuel structuré.
Conférences, rencontres, débats : Jacmel se pense, se raconte, se projette.
La Jacmélitude : une philosophie vivante
Au fil du temps, la jacmélitude dépasse le symbole pour devenir une force agissante.
Comme l’analyse Edgard Agella, initiateur de plusieurs activités autour du concept :
« La jacmélitude est à la fois un outil de motivation interne, une vitrine externe et une stratégie de développement. Elle transforme l’énergie collective en force active.
» Elle devient ainsi :
- une conscience identitaire
- un levier culturel
- un projet de société
René Depestre au cœur de la Jacmélitude
Dans cette dynamique, l’hommage à René Depestre s’impose comme une évidence.
Figure majeure de la littérature haïtienne, profondément liée à Jacmel, Depestre incarne l’alliance entre enracinement et universalité.
« Pour Jacmel, son œuvre est une fierté, un patrimoine littéraire et une source de transmission culturelle », rappelle Edgard Agella, qui poursuit :
« Pour Haïti, c’est la preuve que notre littérature peut rivaliser avec les plus grandes. »
L’hommage prend une forme vivante à travers l’adaptation théâtrale de quatre œuvres majeures :
- Hadriana dans tous mes rêves
- Le Mât de cocagne
- Éros dans un train chinois
- Alléluia pour une femme-jardin
« Adapter ces textes au théâtre, c’est leur donner des corps, des voix, des émotions. C’est sortir la littérature de ses murs », insiste Edgard Agella.
La jeunesse, cœur battant du projet
Le 13 mars 2026, à la mairie de Jacmel, des élèves se succèdent devant un jury, textes en main, voix tremblante puis assurée.
Ils lisent, interprètent, habitent les mots.
« Donner une scène à la jeunesse, c’est lui offrir la possibilité d’exister », affirme Edgard Agella.
Une élève, encore émue, confie :
« C’est la première fois que je me sens vraiment écoutée. »
Du 19 au 24 mai 2026, Jacmel devient un espace total de culture :
- 14 conférences scolaires
- 35 établissements impliqués
- des élèves acteurs, penseurs, artistes
Une ville entière en mouvement.
L’ambition est désormais claire : faire de la jacmélitude une institution.
Comité permanent, calendrier structuré, partenariats :
les bases d’un projet durable se dessinent.
« La jacmélitude doit devenir une culture structurée et soutenue », insiste Edgard Agella.
De 2004 à aujourd’hui, la jacmélitude a cessé d’être un mot pour devenir une trajectoire.
Une trajectoire collective, portée par une ville, incarnée par sa jeunesse, éclairée par ses écrivains.
Et à travers l’hommage rendu à René Depestre, Jacmel ne célèbre pas seulement une mémoire :
elle affirme, face au monde, que sa culture est vivante — et qu’elle avance.
ENCADRÉ — Portrait
Edgard Agella, artisan de la jacmélitude
Né à Jacmel en 1969, enseignant depuis plus de trois décennies, journaliste culturel et homme de terrain, Edgard Agella s’impose comme l’un des principaux artisans de la structuration de la jacmélitude.
À la croisée de l’éducation, de la culture et de l’engagement citoyen, il œuvre à faire de la jeunesse un acteur central du développement culturel.
À travers concours, festivals, conférences et projets pédagogiques, il inscrit son action dans une logique de transmission et de transformation.
Pour lui, la culture n’est pas un héritage figé, mais une force en mouvement.
Emerson vilbrun
Journaliste -Écrivain
Vilbrunemerson@gmail.com
