C’est ce mardi 23 juin 2026 que les autorités françaises ont remis à Darline Cothière les insignes d’officière dans l’Ordre des Arts et des Lettres, l’une des distinctions les plus prestigieuses accordées par la République française à celles et ceux qui contribuent, par leur engagement, au rayonnement des arts et des lettres en France et dans le monde.
Dès 10 h 30, un petit attroupement chaleureux se forme devant le 3, rue de Lobau, à l’Hôtel de Ville de Paris. Malgré les 37 degrés qui écrasent les façades haussmanniennes, compatriotes haïtiens et amis français sont là, élégamment vêtus, comme pour dire par leur seule présence que Darline Cothière mérite que l’on brave l’été pour elle.
Parmi les invités figurent notamment Son Excellence Luino Volcy, ambassadeur de la République d’Haïti en France, M. Jean Jocelyn Petit, chef de poste au Consulat général de la République d’Haïti à Paris, ainsi que plusieurs diplomates et membres des missions haïtiennes en France. Leur présence donne à cette cérémonie une dimension à la fois officielle et profondément fraternelle : celle d’une Haïti fière de l’une des siennes.
Une Haïti culturelle venue saluer l’une des siennes
Si le corps diplomatique haïtien était bien représenté, le monde culturel haïtien avait lui aussi fait le déplacement pour soutenir Darline Cothière. Écrivains, poètes, musiciens, journalistes, conteurs et passeurs de mémoire se sont retrouvés dans une même ferveur, comme autour d’une flamme que l’on souhaite voir brûler plus haut.
On remarquait notamment la présence de Makenzy Orcel, écrivain et poète, finaliste du prix Goncourt, voix majeure de la littérature haïtienne contemporaine ; du couple Amos Coulanges et Kécita Clenard Coulanges, ambassadeurs du chant et de la mémoire musicale d’Haïti ; du dramaturge, romancier et poète Guy Régis Jr., dont le théâtre explore les blessures intimes de l’âme haïtienne ; de l’écrivain et conteur Jude Joseph, gardien des paroles vives et des récits fondateurs ; du musicien et chanteur Grégoire Chery ; du journaliste et présentateur Philomé Robert, témoin attentif de l’actualité haïtienne en diaspora.
Étaient également présents Sybille Denis, fille de la grande musicienne classique Micheline Laudan Denis, dépositaire d’un héritage artistique transmis comme un flambeau ; Chantal Guerrier, infatigable tisseuse de liens entre la diaspora et ses racines ; Olivier Mettelus, fils du grand écrivain Jean Métellus, dont l’œuvre a traversé la médecine, la poésie et le roman pour faire d’Haïti une patrie de l’universel ; Roseline Dieudonné, de la Maison d’Haïti à Paris, institution de mémoire et d’accueil qui veille depuis des décennies sur l’âme haïtienne en exil ; ainsi que la romancière Gerda Cadostin, dont la plume interroge avec finesse les labyrinthes de l’identité et du déracinement.
Tous étaient là, réunis dans la chaleur d’une même appartenance, comme autant de preuves vivantes que la culture haïtienne, malgré les tempêtes qui s’acharnent sur l’île-mère, continue de rayonner, de se transmettre et de s’honorer elle-même à travers ses enfants dispersés aux quatre vents du monde.
Jean-Marc Ayrault, la mémoire de Nantes et le poids de l’Histoire
La salle est archicomble. Compatriotes haïtiens et amis français s’y retrouvent pour témoigner de l’affection et de l’estime que Darline Cothière a su susciter au fil des années, bien au-delà des frontières d’une communauté ou d’une institution.
C’est Jean-Marc Ayrault, ancien Premier ministre de la République française, ancien maire de Nantes pendant plus de deux décennies et président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, qui est chargé de prononcer l’éloge de la récipiendaire.
Son discours, traversé de rappels historiques sur les liens qui unissent — et parfois déchirent — Haïti et la France, ne pouvait manquer de résonance. Nantes, dont il fut longtemps le premier magistrat, fut aussi le premier port négrier français. C’est de ses quais que partirent de nombreux navires transportant leur cargaison humaine vers les rivages de Saint-Domingue, cette terre qui allait devenir Haïti.
Que ce soit précisément Jean-Marc Ayrault, lui qui a contribué à faire de Nantes un lieu majeur du travail mémoriel sur l’esclavage, qui rende hommage à une femme haïtienne dans une salle de l’Hôtel de Ville de Paris, donne à ce moment une force particulière. Il y avait là comme une rencontre silencieuse entre les blessures de l’Histoire et les possibilités de réparation que permet la mémoire.
La parole de Darline Cothière : “Impose ta chance”
Puis vint le moment le plus attendu. Lorsque Darline Cothière prit la parole pour répondre à cet éloge, la salle retint son souffle. Il y avait dans l’air cette qualité de silence que l’on ne rencontre que dans les instants où quelqu’un s’apprête à dire une vérité intime, une vérité qui coûte autant qu’elle élève.
Elle convoqua d’abord René Char, ce grand poète de la Résistance et de la langue française, comme on appelle un témoin de confiance avant d’entrer dans le vif d’une confession : « Il y a un vers de René Char qui m’accompagne depuis longtemps. Il me revient à chaque moment fort, à chaque étape décisive : “Impose ta chance, serre ton bonheur, va vers ton risque.”
Aujourd’hui, ce vers résonne plus fort que jamais. Et puisque nous sommes entre nous — ou presque — je vais vous dire ce qu’il signifie pour moi, vraiment. Ma chance… »
La salle était suspendue à ses mots. Chacun sentait que ce qui allait suivre ne serait pas un simple discours de circonstance, mais une traversée : celle d’une femme qui a imposé sa chance sur les chemins escarpés d’une vie construite entre deux rives, qui a serré son bonheur dans les moments où tout invitait à le perdre, et qui a su, à chaque étape décisive, aller vers son risque.
Avec la sobriété de ceux qui ont beaucoup vécu et peu cédé à la plainte, Darline Cothière revint sur son parcours. Elle livra, par touches discrètes, les fragments d’une vie en Haïti qui n’avait rien de facile. Les mots venaient lentement, mesurés, comme si chaque souvenir devait être pesé avant d’être offert à la salle.
Il y eut l’enfance et la jeunesse dans un pays magnifique et meurtri. Il y eut les rêves portés à bout de bras dans un quotidien qui ne facilitait rien. Puis il y eut l’exil, ce départ vers l’inconnu que tant de filles et de fils d’Haïti ont connu. Cette traversée de l’Atlantique n’est jamais tout à fait un choix libre ; elle devient pourtant, pour les plus tenaces, le creuset d’une vocation.
C’est dans cet exil assumé et transformé que Darline Cothière a puisé la matière même de son engagement : non pas la nostalgie qui paralyse, mais la mémoire qui oblige.
La voix posée, Darline Cothière se tourna ensuite vers Jean-Marc Ayrault : « Vous présidez aujourd’hui la Fondation pour la mémoire de l’esclavage après avoir été maire de Nantes et Premier ministre de la République. À chaque étape de votre prestigieuse trajectoire, vous avez fait du dialogue entre les peuples et du respect de la dignité humaine un préalable éthique à l’action politique, une manière d’être au monde. Concrète. Constante.
Vous êtes aussi, je le sais, un grand ami d’Haïti. Mon pays d’origine. Ma première patrie.
Alors permettez-moi de vous dire : recevoir cette distinction de vos mains, ce n’est pas simplement une cérémonie. C’est une rencontre d’histoires. La mienne — celle d’une femme venue d’Haïti, construite entre deux rives, deux langues, deux continents… »
Pour qui connaît son parcours — femme de lettres discrète, directrice générale de la Maison des journalistes depuis 2011, docteure en didactologie, experte internationale infatigable — cette consécration ne surprend pas. Elle était, pour tout dire, attendue.
Une consécration personnelle, une fierté collective
Déjà distinguée par le ministère de la Culture au grade de chevalière dans ce même ordre, Darline Cothière est désormais promue officière. Cette reconnaissance vient saluer de longues années d’une action humaniste sans relâche au service de la liberté de la presse, de la dignité des journalistes persécutés et du droit fondamental de chacun à faire entendre sa voix.
Mais si l’honneur est personnel, la fierté est collective. Darline Cothière n’est pas la première fille d’Haïti à recevoir une telle distinction de la France. Avant elle, d’autres femmes de lettres et d’engagement ont ouvert ce chemin de reconnaissance. Yanick Lahens, grande romancière haïtienne et prix Femina 2014, a elle aussi été honorée par l’Ordre des Arts et des Lettres. Kettly Mars, autre voix majeure de la littérature haïtienne, a également reçu cette distinction.
Ces noms rappellent que la France, lorsqu’elle se montre fidèle à ses principes, sait reconnaître en Haïti non pas une ancienne colonie regardée avec condescendance, mais une nation qui a enfanté des femmes de génie, de combat et de lumière.
Ce que Darline Cothière ajoute à cette lignée est singulier : elle n’est pas seulement écrivaine, elle est aussi bâtisseuse. Elle a construit, pierre après pierre, un espace où la parole des journalistes en exil trouve refuge, dignité et audience. Elle a traduit en actes quotidiens ce que d’autres formulent en déclarations de principe : que la liberté de la presse est indivisible, que l’exil n’efface pas la voix, et que la France peut être, lorsqu’elle le veut vraiment, une maison pour celles et ceux que leur pays a contraints au départ.
Un nouveau chapitre s’ouvre désormais. Après avoir dirigé pendant de longues années la Maison des journalistes à Paris, notre compatriote s’apprête à prendre ses fonctions de responsable des affaires culturelles à l’ambassade de France au Ghana.
Nouveau terrain, nouveau continent : Accra, carrefour de l’Afrique de l’Ouest et terre de mémoires vives. Mais la vocation demeure la même : tisser des ponts, porter des voix, irriguer de culture et d’humanisme les espaces où les fractures menacent.
Celle qui a consacré quinze ans à protéger la parole des journalistes exilés saura, dans ce nouveau poste, porter haut le rayonnement d’une France fidèle à ses idéaux et attentive aux mémoires du monde.
L’exil comme arrachement, mais aussi comme chance
L’insigne remis, les applaudissements retombés, il demeurait dans la salle quelque chose d’indéfinissable : cette émotion profonde qui s’attarde lorsque l’on vient d’assister à un moment vrai.
Au-delà de la cérémonie, au-delà des ors républicains et des discours bien ciselés, c’est une histoire humaine qui s’est racontée ce mardi 23 juin, dans cette salle comble et surchauffée de l’Hôtel de Ville de Paris.
L’exil, quelles qu’en soient les circonstances, est d’abord un arrachement. Un déracinement brutal ou consenti, mais toujours douloureux : quitter son terroir, ses odeurs, ses visages familiers, la langue que l’on parle sans y penser, la terre que l’on foule sans se demander si l’on y a droit.
C’est un recommencement que seuls comprennent pleinement ceux qui l’ont vécu : repartir de rien, réapprendre les codes, se reconstruire dans une langue d’adoption qui n’est pas encore tout à fait la sienne, dans une ville qui ne vous connaît pas encore et qu’il faut, patiemment, apprivoiser.
Darline Cothière a connu tout cela. Elle ne l’a pas caché ce mardi : les fragments d’une vie en Haïti qui ne fut pas facile, le chemin de l’exil, les années de reconstruction silencieuse. Mais ce qu’elle a également dit, entre les lignes et parfois à voix haute, c’est que l’exil peut devenir, pour qui sait le traverser avec courage et lucidité, un facteur de chance.
Une chance âpre, exigeante, jamais garantie, mais réelle. À condition de savoir la saisir. « Impose ta chance, serre ton bonheur, va vers ton risque. »
Le vers de René Char résonne encore. Il aura accompagné Darline Cothière de Port-au-Prince à Paris, de l’Université d’État d’Haïti à la Sorbonne, des salles de cours aux salles de rédaction, des missions en Afrique aux couloirs de la Maison des journalistes. Et il la suivra, sans nul doute, jusqu’à Accra.
Une mémoire à écrire, un destin à transmettre
Il lui reste peut-être à écrire ses mémoires. À poser sur le papier la peine et le bonheur mêlés, les nuits de doute et les matins de victoire, les visages d’Haïti que l’on emporte avec soi sans jamais pouvoir les déposer.
Ces mémoires-là, nous les attendons. Car elles ne parleraient pas seulement d’une femme. Elles parleraient de toutes celles et de tous ceux qui ont un jour quitté leur île, leur village, leur langue maternelle, pour aller, comme le dit le poète, vers leur risque — et qui ont eu la grâce, la force et le courage de transformer ce risque en destin.
Haïti, première République noire du monde, symbole universel de la liberté arrachée, peut aujourd’hui se reconnaître dans cette femme qui porte les armes de l’intelligence et de la compassion avec la même détermination que ses ancêtres portaient celles de l’indépendance.
Maguet Delva
Depuis Paris, France
