Et si on changeait de regard sur la langue française

La langue française est, comme toutes les autres langues, un instrument de communication, un véhicule de savoir à la disposition de toutes celles et de tous ceux qui en ont une très bonne connaissance. Comme tout instrument de communication linguistique, celles et ceux qui s’en servent peuvent se partager les idées, s’échanger sur des aspects culturels et de bien d’autres sujets. Malheureusement, cette langue fait l’objet d’adoration, de vénération, de prestige, voire un sésame auquel s’accrochent bien des gens pour se faire passer pour des intellectuels ou des gens de ladite bonne société. Et qui pis est, dans notre chère société où règne la dictature de l’apparence et de l’insincérité, la majorité de nos scolarisés mesure l’intelligence des siens à l’aune de leur capacité à s’exprimer en français tout en faisant usage des mots ronflants. Il suffit que quelqu’un prononce de manière affectée, les sons « e, u, r » pour être reconnu comme quelqu’un de bien formé et de grande culture sans tenir compte de l’articulation de ses idées. Comme quoi, en dehors d’une telle prononciation affectée, voire idéaliste de la langue française, le locuteur ou la locutrice en question risque d’être perçu pour un moins que rien. Quel vilain formatage !

Ce drôle de rapport que la plupart de nos scolarisés entretiennent avec le français est le résultat d’un système éducatif qui privilégie l’apprentissage de cette langue au détriment de toutes les matières. Et pour cause, la majorité des scolarisés qui a du mal à s’exprimer en français voue un respect sacro-saint à leurs pairs qui ont une solide compétence dans cette langue. Pour faire bref, la langue française, à quelques exceptions près, n’a jamais été enseignée dans nos écoles, mais imposée à nous-mêmes à la Napoléon Bonaparte en nous faisant ingurgiter une tonne de règles de grammaire, réciter sans compréhension des leçons assorties d’une liste de mots sans pédagogie aucune. Face à ce sauve-qui-peut, certains ont pu s’en sortir assez bien au point qu’à bien des égards ils/elles aient tendance à afficher une attitude méprisante envers celles et ceux qui n’arrivent pas à tenir une conversation d’une dizaine de minutes en français.  Quelle insanité ! 

Ce type de formatage, disons plutôt matraquage à la Rochambeau, réduit la plupart de nos scolarisés à des fanatismes inconditionnels de la langue française au détriment de la langue créole, leur langue maternelle malgré eux. Les Français se sont beaucoup battus pour faire de leur langue ce qu’elle est aujourd’hui. Il revient à nous de faire pareil pour faire de notre créole un joyau linguistique aux fins de le partager avec tout un chacun désireux de connaitre notre histoire et notre culture davantage. Accordons la première place à notre langue dans tout ce que l’on fait. Ensuite, pour celles et ceux qui savent parler et écrire d’autres langues, faisons-en usage à bon escient.

Il est temps que l’on porte un nouveau regard sur la langue française si l’on veut vraiment en finir avec l’exclusion linguistique. D’entrée de jeu, il faut que l’on cesse de faire de cette langue la langue d’enseignement. En d’autres termes, il faut enseigner le français aux enfants en tant que matière, et non pas enseigner les matières en français aux enfants pour ne pas leur stériliser la pensée. Ensuite, il faut bien que l’on forme une cohorte d’enseignants aux nouvelles méthodes d’acquisition de langue seconde et étrangère pour qu’ils soient en mesure d’apprendre aux enfants comment appréhender une nouvelle langue.  En dernier lieu, il nous faut toute une thérapie linguistique à double volet; d’une part, il est d’importance capitale que nous assumions notre statut de créolophone, et d’autre part comprendre que toutes les langues sont de valeur égale sur le plan linguistique. Que l’on veuille où non, il faut démythifier la langue française une fois pour toutes, non pas en la rejetant d’un revers de main, mais en la considérant comme un simple moyen de communication. Sinon, dorénavant c’est comme auparavant.

Cela dit, la langue maternelle de l’enfant, à savoir le créole, doit être utilisée comme langue d’enseignement afin de lui permettre de saisir son milieu avec plus de dignité linguistique. Certes, dans notre constitution de 1987, le français est l’une des langues officielles du pays. Cependant est-ce une raison de tout faire en français quand on sait pertinemment que très peu de nos compatriotes le comprennent ? Il est impératif que nos dirigeants produisent tous les documents officiels dans les deux langues pour que tout un chacun puisse avoir accès aux textes de loi s’ils le désirent bien.  

Sispann kache dèyè lide ki ta vle fè moun kwè ou pa ka ekri kreyòl paske ou pa te fè li lekòl. Enben, rele moun ki te fè l lekòl pou ede w. Anvan anyen, ou di, pa gen mo kreyòl pou dekri reyalite sa a oswa pou tradui konsèp yo. Mo/Konsèp yo p ap soti tonbe nan syèl, se nou ki pou kreye yo. Gen moun ki ka fè sa, ki fòme pou sa e ki konn fè sa. Limit yon lang chita nan moun k ap itilize li, men se pa nan lang lan menm li ye. Konsyans lengwistik, se sa ki manke lakay anpil nan dirijan nou yo ak entelektyèl nou yo. Akoz yon ekip vye prejije lengwistik nou fè tounen privilèj, anpil nan nou refize vire do bay prejije sa yo pou nou pa pèdi chèlbè nou. Konsa, n ap plede make pa an plas.

En somme, il est du devoir de nos compatriotes de produire autant que possible dans notre langue pour l’enrichir davantage. Aucune langue en soi ne peut se développer si les locuteurs et les scripteurs de cette langue ne l’utilisent pas au maximum. On peut conceptualiser tout ce qui gravite autour de nous dans notre langue comme bien d’autres le font dans leur langue. Cependant, écrire en français ou en anglais n’est pas un péché mortel dans la mesure où ce que l’on écrit ne porte pas préjudice à nous-mêmes. Faisons preuve de notre génie linguistique à la hauteur de notre histoire.

 

Jaques Pierre

Haiti Lab, Duke University

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