Depuis les collines entourant la ville, on pouvait apercevoir, certains soirs, des volutes de fumée émanant de quelques quartiers de la capitale. Quand ce n’était pas un hôtel mythique, cadre d’un roman de Graham Greene, il pouvait s’agir de quelques rares gingerbread qui faisaient encore les beaux jours de la vieille ville.
Ces incendies, allumés par des pyromanes nihilistes à qui certains tentent - parfois désespérément - de donner un vague relent « révolutionnaire », réduisent à néant ce qui reste d’un patrimoine déjà à l’abandon.
Ces derniers jours, à la faveur de quelques jours de trêve déclenchés par le « grand sacrificateur », l’autoproclamé maître des vies et des biens, ce fut la découverte de l’horreur absolue. Des quartiers entiers rasés comme après une déflagration atomique. Solino, Nazon, Bel Air ne sont plus que ruines et cendres froides. Des années de labeur parties en fumée. Des espaces grouillant de vie transformés en pierres calcinées. Et, comme la terre demeure malgré tout vivante, des arbres rebelles ont poussé d’entre les murs éventrés de certaines maisons.
Ce week-end, dans plusieurs villes du monde où sont réfugiés des milliers de riverains de ces quartiers, c’était la consternation. Beaucoup, quoique réfugiés à l’étranger, espéraient un jour retrouver leurs résidences construites à la sueur de leur front.
Certaines familles, qui avaient déjà reconstruit leurs demeures après le tremblement de terre, ont vu, une fois encore, leurs biens détruits par la furie mortifère de bandes armées, aux ordres insensés de manitous de la violence et du crime organisé. Les mains velues du grand diable qui hante nos nuits voraces ont tout broyé.
Il faudra que nos élites prennent toute la mesure de ce qui nous arrive, dû certes en partie à l’exclusion économique et sociale, mais aussi à la mondialisation de la criminalité. Il faut éviter toute forme de banalisation ou de réductionnisme d’un phénomène éminemment destructeur et nihiliste, qui, en réalité, n’est qu’une chimère révolutionnaire. Toute forme de discours racoleur ne peut que faire pousser une rose vénéneuse sur des semences de barbarie.
Comment faire « remonter les cendres » ? Comment redonner vie à ces quartiers ? La seule manière de rendre hommage à ces victimes est de mettre en place un grand programme de reconstruction, dans les règles de l’art urbain, pour que le prix payé par Nazon, Solino, Bel Air, Turgeau, Carrefour-Feuilles, Christ-Roi, Kenscoff ne soit pas vain.
Bâtir au lieu de brûler
Dans les flammes vengeresses de Solino ont disparu des entreprises, des temples, la résidence de la communauté du père William Smarth, heureusement immortalisé dans un film récent d'Arnold Antonin. Comme me le confiait avec amertume mon ami Delano Morel, cette question de patrimoine ne doit jamais être banalisée d’un simple trait de plume. Il a diablement raison.
Le nihilisme n’est pas une réponse. Dans un pays normal, on dirait que les coupables doivent être punis. Mais nous sommes en Haïti, et ici, les institutions chancellent, incapables d’offrir justice ou réparation. Alors il faut aller plus loin que des condamnations individuelles. Il nous faut un plan d’action concret, une organisation implacable, pour que plus jamais ce genre de drame ne détruise ce que nous avons de plus précieux.
Il est temps que nos élites cessent leurs querelles mesquines et comprennent qu’un pays ne se reconstruit pas avec des discours, mais avec des actes. Le temps des paroles est terminé : il faut des routes sûres, des services publics solides, une justice qui fonctionne, des citoyens qui refusent de se taire. Et ce combat n’appartient pas qu’aux dirigeants : il est celui de chaque Haïtienne, de chaque Haïtien, de chaque main qui choisit de bâtir au lieu de brûler.
Haïti ne se relèvera pas d’elle-même. Si nous voulons un avenir, il nous faudra le conquérir ensemble, avec courage, discipline et solidarité. Pas demain. Pas dans un futur hypothétique. Maintenant. Chaque instant d’attente nourrit cette spirale de destruction qui ronge le pays depuis trop longtemps. Et si nous persistons dans l’inaction, bientôt, il ne restera plus rien à sauver.
Roody Edmé
