« L’écriture est devenue ma voix quand mes oreilles ne pouvaient plus entendre le monde. »
— Davastruc
Par Emerson Vilbrun
En 2004, la vie de Bruno Jean-David bascule brutalement. En l’espace de quelques jours, une maladie mystérieuse l’empêche de marcher correctement, altère sa voix et affecte son audition. Pour beaucoup, un tel choc aurait signifié l’arrêt des rêves. Mais pour celui que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Davastruc, cette épreuve deviendra le point de départ d’un long combat pour l’éducation, la transmission et la création.
Professeur, écrivain et travailleur indépendant, Davastruc incarne aujourd’hui l’image d’une résilience silencieuse. Malgré les obstacles physiques, les incompréhensions et parfois les moqueries, il a choisi de poursuivre ses études, d’enseigner et de mettre ses compétences au service des autres. Son parcours témoigne d’une conviction profonde : la valeur d’un être humain ne se mesure pas à ses limites physiques, mais à sa capacité à transformer l’adversité en moteur d’action.
Bruno Jean-David, connu sous les surnoms Dave ou Davastruc, est né à Port-au-Prince dans une famille adventiste où la discipline et les principes occupaient une place centrale. Son père, Gérard Bruno, était artisan polyvalent — à la fois maçon, électricien et charpentier — tandis que sa mère, Danélie, originaire de Jacmel, exerçait plusieurs activités pour soutenir sa famille, notamment dans la couture, la garde d’enfants et la cuisine.
C’est lors d’un séjour chez ses grands-parents à Jacmel que sa trajectoire de vie prend une nouvelle direction. Séduit par l’environnement et l’affection familiale, il décide d’y rester pour poursuivre ses études. Cette décision marque le début d’une aventure qui, quelques années plus tard, sera profondément bouleversée par la maladie.
En 2004, alors qu’il est élève de 8ème A.F au Lycée Pinchinat de Jacmel, un malaise inattendu survient. Une fièvre violente et des symptômes inhabituels apparaissent. En quelques jours, les conséquences deviennent lourdes : difficultés à marcher, troubles de l’équilibre, perte partielle de l’audition et de la capacité de parler.
« Quand j’ouvrais la bouche pour parler, les gens ne pouvaient pas m’entendre. Et quand ils parlaient, moi non plus je ne pouvais pas les entendre », raconte-t-il.
Pour cet adolescent passionné de musique, de théâtre et de cinéma, le choc est immense. En l’espace de trois jours, il a l’impression que ses rêves lui ont été arrachés.
Au-delà des difficultés physiques, l’une des épreuves les plus douloureuses reste le regard de la société.
Dans la rue comme à l’école, les commentaires et les moqueries deviennent parfois une réalité quotidienne. Certains camarades rient lorsque sa voix ne sort pas clairement. Même certains enseignants ne cachent pas leur surprise face à sa situation.
Face à cette réalité, Bruno Jean-David fait un choix déterminant : ne pas laisser les autres définir sa valeur.
« J’ai décidé de faire quelque chose que personne ne m’avait demandé : m’éduquer moi-même. »
Cette auto-éducation, nourrie par la lecture et la persévérance, devient alors son principal outil de reconstruction.
Malgré la maladie, il poursuit ses études. Soutenu par sa mère, ses grands-parents et sa famille, il refuse d’abandonner le chemin de l’école.
« Abandonner n’était pas dans mon agenda. Si je suis encore vivant, c’est que j’ai une mission à accomplir. »
Après plusieurs années de lutte pour retrouver une certaine mobilité, il parvient à poursuivre son parcours scolaire. Pour lui, l’éducation devient bien plus qu’un objectif personnel : elle devient un acte de résistance face aux obstacles.
En 2013, il franchit une étape décisive : il commence à enseigner.
Pour certains observateurs, la situation peut paraître paradoxale. Comment un professeur qui éprouve des difficultés à parler et à entendre peut-il transmettre le savoir ?
Mais Davastruc développe progressivement ses propres méthodes pédagogiques : supports visuels, patience et adaptation constante.
« Dans la classe, je ne suis pas seulement un professeur. Je suis la preuve vivante que la vie ne s’arrête pas lorsqu’elle change de direction. »
Pour ses élèves, sa présence devient une leçon de courage autant qu’un espace d’apprentissage.
Privé de certaines formes d’expression artistique qu’il pratiquait auparavant, Bruno Jean-David découvre progressivement une autre voie : l’écriture.
« L’écriture est devenue ma voix quand mes oreilles ne pouvaient plus entendre le monde. »
Peu à peu, cette passion l’amène à travailler comme freelancer, en rédigeant des lettres, en corrigeant des textes ou en proposant des services de traitement de documents.
Grâce à l’informatique et à diverses formations, il développe ensuite des compétences en infographie, marketing digital, rédaction et mise en page.
C’est ainsi qu’il crée Davastruc, une initiative qui regroupe ses compétences et symbolise sa philosophie : transformer l’expérience et le savoir en outils pour aider les autres.
Dans cette dynamique, il prépare également la publication d’un nouvel ouvrage intitulé Faire face à la dépression, prévu pour 2026 aux Éditions Plimay. À travers ce livre, il souhaite partager réflexions et expériences afin d’accompagner les personnes confrontées aux difficultés psychologiques et à la solitude.
Parmi ses réalisations, il évoque avec fierté son ouvrage « In Memoriam 12 janvier 2010 », consacré au séisme qui a profondément marqué Haïti.
Écrit dans une période particulièrement difficile de sa vie, ce livre constitue pour lui un hommage aux victimes et un appel à la solidarité nationale.
« On ne renaît pas pour mourir, mais pour accomplir », affirme-t-il.
Aujourd’hui, Davastruc choisit de parler publiquement de son parcours afin d’encourager d’autres personnes confrontées à des difficultés physiques ou sociales.
Son message est simple mais puissant :
« Vous n’êtes pas finis. Ce que vous traversez n’est pas là pour vous détruire, mais pour vous rendre plus forts. »
Selon lui, la société haïtienne doit également évoluer dans sa perception du handicap et apprendre à reconnaître la valeur des individus au-delà de leurs limitations physiques.
Aujourd’hui, Bruno Jean-David regarde l’avenir avec détermination. Sur le plan personnel, il souhaite voir grandir sa fille Paola, qu’il considère comme sa principale source de motivation.
Sur le plan professionnel, il ambitionne de publier d’autres ouvrages et de développer davantage l’initiative Davastruc, tout en créant des ressources éducatives accessibles aux personnes vivant avec un handicap en Haïti.
Car au-delà de la maladie, des moqueries et des obstacles, Davastruc incarne une conviction simple : les limites physiques ne définissent pas la valeur d’un être humain.
Et parfois, les plus grandes victoires ne sont pas celles qui font le plus de bruit, mais celles qui se construisent patiemment dans le silence de la persévérance.
Repères sur Davastruc
Nom complet : Bruno Jean-David
Nom d’artiste : Davastruc
Lieu de naissance : Port-au-Prince, Haïti
Profession : professeur, écrivain et freelancer
Domaines d’activité : rédaction de document, rédaction de projet, infographie, marketing digital, Traitement de texte et mise en page.
Livre : Janie mon amour, In Memoriam 12 Janvier 2010, Le Destin de Solange: quand la femme réclame ses droits
Livre à paraître : Faire face à la dépression (Éditions Plimay, 2026)
Projet : développement de l’agence de Freelancing Davastruc pour accompagner les jeunes et les personnes vivant avec un handicap. Grâce à ce projet, il compte non seulement s’aider, mais aussi aider les autres dans la création d’outils utiles.
