​​​​​​​À l’heure où l’on déplore le manque de repères chez les jeunes, il est bon de mettre en lumière celles et ceux qui inspirent par leur force, leur engagement et leur exemple. Après avoir présenté des figures marquantes telles que Mme Chantal Volcy Céant, nous avons choisi cette semaine de braquer les projecteurs sur une femme de courage et de résistance : Marie-Denise Claude.
Marie-Denise Claude est de ces femmes qui n’ont jamais attendu que l’histoire leur fasse une place. Sociologue de formation, elle semblait pourtant déjà porter en elle la stature d’une femme politique. Mais loin d’abandonner cette vocation, elle l’a sans doute transposée dans un autre champ de lutte, animé par la même exigence : défendre les droits, et tout particulièrement ceux des femmes. Des femmes dans toute leur pluralité, sans exclusion ni hiérarchie, car à ses yeux, elles comptent toutes.
Cette sensibilité, elle la tenait sans doute de son père, le pasteur Sylvio Claude. J’en parle en connaissance de cause : je fréquente cette famille depuis 1970, à Bel-Air. Feu Marie-France, plus timide et plus réservée que sa petite sœur, fut ma condisciple de classe. Mais je me souviens surtout de Marie-Denise dans la cour de récréation, attentive à repérer les élèves qui n’avaient pas les moyens de s’acheter une kasav amanba, un piwili ou un maylov. Elle en dressait la liste pour son père, qui nous faisait toujours parvenir de quoi manger. J’en faisais partie.
Parler du pasteur Sylvio Claude, c’est donc aussi parler de Marie-Denise. Très tôt, elle a grandi dans un climat où la politique tenait toute la vie en haleine, au point que le temps de la jeunesse faisait déjà d’elle une militante avant l’heure. Elle était la plus jeune, mais ne quittait jamais son père dans la lutte démocratique. Militant farouche contre le régime des Duvalier, le pasteur était intraitable. Arrêté à de nombreuses reprises, il était presque toujours accompagné de ses deux filles, dont Marie-Denise, devenue plus tard « Saint-Rock et son chien ».
C’était une époque bien différente d’aujourd’hui, où les opposants étaient de véritables cibles à abattre. Sous les Duvalier, les « kamoken » étaient surveillés jusque dans leurs rêves. Marie-Denise était de celles-là : une « kamoken » qui a sacrifié sa jeunesse, et même des années d’école, tant ses faits et gestes étaient étroitement surveillés à cause de son père.
Si l’on parle aujourd’hui de démocratie en Haïti, la famille Claude y est pour beaucoup. Marie-Denise aussi. Elle a grandi dans cette atmosphère de tension permanente, où le désir de démocratie exigeait des sacrifices immenses. Le chemin du calvaire vers la rédemption était long, douloureux, et toujours explosif, comme un baril de poudre prêt à sauter. Mais la détermination du père ne faiblissait pas, et Marie-Denise demeurait à ses côtés, comme le signe même de sa fierté et de sa fidélité.
Le Parti démocrate-chrétien haïtien (PDCH), l’un des rares partis à exister à l’époque, suscitait la sympathie de nombreux Haïtiens. Il comptait sans doute plus d’opposants silencieux que bien des partis d’aujourd’hui n’ont de soutiens affichés. Dans ce paysage verrouillé, la famille Claude occupait une place centrale.
Je me rappelle qu’en 1983, alors que son père venait d’être condamné, Marie-Denise voulait encore l’accompagner en prison. Cette même année, le pasteur fut sauvagement torturé. Ni les pressions, ni les mauvais traitements, ni même l’offre de 500 000 dollars américains faite par Jean-Claude Duvalier pour le pousser à quitter le pays ne purent entamer la détermination du pasteur et de sa famille.
Peur, privations et sacrifice
Le pouvoir était à bout face à eux, d’autant que Marie-Denise, pétrie par la doctrine et le courage de son père, devenait peu à peu l’un des moteurs de la machine politique du parti.
Le régime, dont les dernières élections remontaient à février 1979, voulait alors organiser des élections anticipées. Jean-Marie Chanoine affirmait devant la Chambre des députés que « l’organisation des élections législatives anticipées, décidées par le président Jean-Claude Duvalier, entrait dans le cadre d’une libéralisation programmée du régime. » Le gouvernement présentait ce scrutin comme la pièce maîtresse d’une ouverture contrôlée.
Mais ni en droit ni en politique un régime hors norme ne peut se transformer par simple proclamation en démocratie véritable. Comment un pouvoir dictatorial, dont le nom du président à vie était inscrit dans la charte fondamentale, aurait-il pu organiser des élections libres ? Les promesses de Jean-Claude Duvalier furent donc immédiatement rejetées par la famille Claude, qui voyait bien la contradiction fondamentale entre l’idéal démocratique invoqué et la nature même du régime.
Le président, agacé par le pasteur Claude, cet empêcheur de tourner en rond, s’était pourtant personnellement engagé dans cette campagne de séduction politique. Fort de ses moyens de communication, appuyé par les miliciens, les préfets et les chefs de section, il parcourait les villes de province pour convaincre les citoyens du caractère désormais libre, honnête et démocratique de son gouvernement. Mais personne ne pouvait croire à cette soudaine conversion démocratique, alors même que le régime interdisait aux deux seuls partis politiques du pays de participer aux élections.
Au-delà du prétendu « cadre d’une libéralisation programmée du régime », ces élections intervenaient après la dissolution de la Chambre, le 27 août 1983, par Jean-Claude Duvalier, une fois adopté le vote de la nouvelle Constitution. Cette charte prévoyait d’ailleurs que, dans l’éventualité du départ du président à vie, cinq ministres d’État devaient lui succéder. Et, comme pour dissiper toute illusion, trois jours avant ce scrutin prétendument démocratique, le pasteur Sylvio Claude fut de nouveau placé en résidence surveillée avec sa fille Marie-Denise.
Pour cette famille, le combat pour le changement valait tous les sacrifices. Marie-Denise, animée d’une foi inébranlable en l’avènement de la démocratie, a ainsi affronté, aux côtés de son père, la résidence surveillée, les privations, la peur et le sacrifice.
« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » : peu de parcours donnent autant de poids à cette formule. Marie-Denise Claude n’a pas seulement été le témoin d’une époque ; elle en a incarné la conscience, les blessures et la persévérance. Dès l’adolescence, elle portait déjà, dans sa chair comme dans sa fidélité à la cause, une part du martyre de la lutte démocratique haïtienne. Ceux qui ne l’ont pas connue gagneraient à la découvrir ; ceux qui ont oublié l’histoire des acteurs politiques engagés contre la dictature feraient bien, en ces temps de déroute, de s’en souvenir.
Dr. Emmanuel Charles
