L’un de mes passe-temps favoris consiste à visiter les campus universitaires des pays et des villes que je découvre. Chaque université raconte une histoire. Certaines racontent l’histoire d’une nation qui investit dans son avenir, d’autres celle d’un peuple qui a compris que la connaissance constitue la première richesse d’un pays.
Cette semaine, en visitant deux universités américaines, je me suis retrouvé à réfléchir profondément à l’avenir d’Haïti. Je me suis interrogé sur la qualité des hommes qui ont dirigé notre pays depuis son indépendance, sur ceux qui continuent à le diriger aujourd’hui, mais surtout sur la mission qu’ils se donnent lorsqu’ils accèdent au pouvoir.
Cette réflexion a été renforcée par une déclaration récente de l’ancien conseiller présidentiel Emmanuel Vertilaire :« Politik ki ap fèt la se jwèt koken, se manti, se riz, se destriksyon moralite moun, se kout ba, se kout lang. Afè devlopman peyi, sa pa nan ajanda politisyen nou yo. Se lòt bagay ki ap fèt. »
Ces propos méritent d’être médités. Lorsqu’un responsable ayant participé directement à la direction du pays pendant près de vingt-deux mois en arrive à une telle conclusion, il ne s’agit plus simplement d’une critique extérieure. Il s’agit d’un témoignage provenant de l’intérieur même du système.
Si la politique haïtienne est effectivement réduite à des luttes d’intérêts personnels, à des calculs de pouvoir et à des affrontements permanents, alors une question fondamentale s’impose : où se situe la jeunesse dans cette équation ? Plus encore, quels rôles nos universités jouent-elles dans la formation des femmes et des hommes appelés à construire l’Haïti de demain ?
Cette réflexion me ramène à une expérience personnelle qui demeure gravée dans ma mémoire.En 2011, de retour en Haïti après avoir terminé mes études au Venezuela comme boursier de l’État haïtien, l’ambassade du Venezuela avait invité les étudiants haïtiens bénéficiaires de bourses à une rencontre au Palais National. Ce jour-là, le gouvernement vénézuélien procédait également à la remise de trois ambulances destinées au peuple haïtien. Pour plusieurs d’entre nous, cette rencontre représentait un moment important. Nous revenions au pays remplis d’espoir, de compétences nouvelles et de la volonté de contribuer à la reconstruction nationale.
Nous pensions entendre un discours sur le rôle de la jeunesse, sur la nécessité de mettre le savoir au service du développement ou encore sur la contribution que nous pourrions apporter à notre pays.Mais la réalité fut tout autre. Le président Joseph Michel Martelly nous adressa la parole sur un ton que j’ai personnellement perçu comme distant et arrogant, nous faisant comprendre que son gouvernement n’avait aucun emploi à nous offrir.
Ce ne sont pas seulement les mots qui m’ont marqué, mais ce qu’ils révélaient d’une certaine culture politique. Ce jour-là, j’ai compris que le principal problème d’Haïti n’était pas uniquement économique. Il était aussi lié à l’absence d’une vision stratégique du développement humain.
Alors que les grandes nations investissent dans leurs étudiants, valorisent leurs chercheurs et mettent en œuvre des politiques visant à attirer et à retenir leurs talents, nos dirigeants donnent parfois l'impression de considérer comme un problème ceux qui revenaient au pays avec les connaissances acquises à l'étranger grâce aux sacrifices de la nation. C'était, en quelque sorte, revivre le destin de Manuel dans Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain, revenu avec l'espoir d'apporter des solutions nouvelles au bénéfice de sa communauté, mais confronté aux divisions, aux incompréhensions et aux résistances.
Pourtant, comme nous le rappelle Jacques Stephen Alexis dans La mort ne saurait nous suffire, un peuple ne peut bâtir son avenir en se décourageant ou en rejetant ses élites intellectuelles. Au contraire, le développement d'une nation repose sur sa capacité à accueillir, valoriser et mobiliser les femmes et les hommes qui reviennent mettre leur savoir, leur expérience et leur engagement au service du bien commun. Avec le recul, cette rencontre au palais national demeure pour moi l’une des plus grandes leçons sur la qualité du leadership qui a trop souvent caractérisé notre vie publique.
Il convient de rappeler que, sous la présidence de Hugo Rafael Chávez Frías, le Venezuela a offert à de nombreux jeunes Haïtiens des opportunités de formation universitaire dans des domaines stratégiques tels que la médecine, l'agroécologie, la gestion sportive, l'activité physique et la santé, le tourisme, le transport maritime et plusieurs autres secteurs essentiels au développement national. Ces programmes de coopération ont permis de former une génération de professionnels appelés à contribuer au progrès d'Haïti. Malheureusement, une part importante de ces diplômés a finalement quitté le pays. Pour beaucoup, le manque de perspectives professionnelles, l'insuffisance des mécanismes d'intégration et de valorisation des compétences à leur retour, ainsi que la dégradation de la situation politique, économique et sécuritaire, ont favorisé leur départ.
Cette réalité alimente le sentiment que, dans un contexte où l'expertise et la compétence ne sont pas toujours suffisamment reconnues ou protégées, le pays peine à retenir les talents qu'il a pourtant eu tant de difficultés à former. Cette fuite des cerveaux constitue aujourd'hui l'un des plus grands défis pour le développement d'Haïti, qui voit s'éloigner une partie précieuse de son capital humain; alors que le pays traverse l'une des périodes les plus critiques de son histoire.
Cette réalité est illustrée par ma propre expérience. La promotion haïtienne dont je faisais partie au Venezuela comptait 16 diplômés formés dans le cadre de la coopération entre les deux pays. Nous étions appelés à mettre nos compétences au service du développement national. Aujourd'hui, seuls deux de mes confrères vivent et travaillent encore en Haïti. Les quatorze autres ont quitté le pays, emportant avec eux un savoir, une expertise et une expérience dont Haïti avait pourtant grandement besoin. Ce constat ne traduit pas un manque de patriotisme, mais plutôt l'échec de notre capacité collective à créer les conditions permettant à ces jeunes professionnels de s'épanouir et de contribuer au développement national. Lorsqu'un pays investit dans la formation de ses talents sans être en mesure de les accueillir, de les valoriser et de leur offrir des perspectives d'avenir, il perd non seulement des femmes et des hommes qualifiés, mais aussi une partie de son potentiel de développement.
La véritable bataille de l’avenir: Le destin d’Haïti ne se joue pas uniquement dans les négociations politiques, les conseils de gouvernement ou les alliances de circonstance. Il se joue dans les salles de classe, les bibliothèques, les laboratoires et les universités. Une nation qui néglige sa jeunesse prépare son déclin. Une nation qui investit dans l’intelligence de sa jeunesse prépare sa renaissance.
Le véritable défi haïtien n’est donc pas seulement de changer les dirigeants. Il est de construire des institutions capables de former une nouvelle génération de leaders guidés par la compétence, l’éthique, le sens de l’État et la recherche du bien commun. Car aucun peuple ne peut transformer son destin lorsqu’il investit davantage dans les luttes de pouvoir que dans la production du savoir.
L’université n’est pas un luxe réservé aux pays développés. Pour les nations qui cherchent à sortir du sous-développement, elle constitue au contraire la plus importante des infrastructures stratégiques. L’avenir d’Haïti ne sera pas construit dans les discours. Il sera construit dans les universités que nous aurons le courage de bâtir et dans la jeunesse que nous aurons la sagesse de former et d’intégrer.
Bony Eugène Georges
Global Sport Manager
Commentateur et Analyste Sportif
Professeur de Math & de Sciencea
