LA NOUVELLE semble avoir été téléportée d’un OVNI en orbite géostationnaire au-dessus du Palais national d’Haïti : le ministère de l’Éducation nationale « met le cap sur la tenue des Assises nationales sur la refondation du système éducatif. Intervenant sur les ondes de Magik 9, le mercredi 13 janvier, le responsable de la communication du MENFP, Idson Saint-Fleur, a souligné l’importance de la réalisation de ces assises dans un contexte où l'école haïtienne traverse une crise profonde. Selon M. Saint-Fleur, le ministère juge nécessaire d’engager des actions concrètes en vue d’une refondation du système éducatif, au regard des résultats d’un diagnostic ayant mis en évidence de nombreux problèmes structurels qui entravent la performance de l’école haïtienne. « La tenue de ces assises part d'un constat sur les problèmes du système éducatif », a-t-il souligné. À ces assises, prendront part les syndicats d’enseignants, les associations de parents, les comités d'élèves, les représentants des chambres de commerce, les représentants des universités, des experts haïtiens, résidant tant en Haïti que dans la diaspora, ainsi que les acteurs locaux, notamment des représentants des différentes directions départementales, entre autres. Les recommandations qui découleront de ces assises permettront d'élaborer une feuille de route opérationnelle visant à rétablir la qualité de l’enseignement, indispensable au bon fonctionnement de l’école. Ces assises devront également aboutir à la création du Haut Conseil national de l’Éducation » (voir l’article « Les Assises nationales pour la refondation du système éducatif, une nécessité, estime Idson Saint-Fleur », Le Nouvelliste, 16 janvier 2026). [Le souligné en italiques et gras est de RBO]
Les Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien, prévues du 21 au 23 janvier 2026, vont être parachutées dans un contexte politique particulier : le CPT (Conseil présidentiel de transition, sorte d’Exécutif lunaire, hors sol, à sept têtes et en semi-coma prémédité) devrait quitter le pouvoir le 7 février 2026. Sans que l’on sache quelle nouvelle « instance œcuménique » –d’évidence non prévue par la Constitution de 1987--, sera appelée à lui succéder à la direction du pays. Le gouvernement laborieusement concocté et mis en place par le CPT, et qui a durant de long mois et à maintes occasions contemplé son impuissance, devrait lui aussi quitter le pouvoir le 7 février 2026. Exit donc Alix Didier Fils-Aimé, Premier ministre entiché de son ombre et parachutiste dépourvu de la Médaille du mérite… Exit donc Augustin Antoine, hier fringant sociologue, aujourd’hui compulsif admirateur/administrateur de ses nombreux échecs à l’Éducation nationale… « Lékòl la kraze » a-t-il diagnostiqué, il n’y a pas si longtemps, sur toutes les tribunes de la désespérance haïtienne : « Lorsque le ministre de l’Éducation nationale d’Haïti, Augustin Antoine, proclame sans nuance « Lekòl la kraze », il ne livre pas un diagnostic lucide, mais un aveu d’échec. Étonnamment, il parle comme un observateur extérieur, oubliant qu’il détient la responsabilité première de reconstruire une école agonisante. Derrière ce cri d’alarme se cache un silence plus lourd : celui de la corruption structurelle, notamment au Fonds national de l’éducation, accaparé par les réseaux politico-mafieux.
Pendant que les enseignants survivent avec des salaires dérisoires, des directeurs engrangent des revenus exorbitants et les milliards de l’aide internationale se volatilisent dans les circuits opaques d’une gouvernance capturée » (source : « Lekòl la kraze » : quand le ministre de l’Éducation nationale Augustin Antoine fuit ses responsabilités », Hebdo24, 28 août 2025).
Au terme d’un exceptionnel marathon olympique de trois jours, les Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien devraient élaborer, semble-t-il, des « recommandations » ainsi qu’« une feuille de route opérationnelle » qui seront ensuite adressées à un… faux-fuyant institutionnel, une sorte de Conseil présidentiel de transition BIS tout droit sorti de la boîte à outils vénéneux du Département d’État américain invariablement impérial, magouilleur et intrigant. Tout droit sorti, également, du livre de recettes toxiques de la traficoteuse CARICOM et de celui tout aussi toxique de l’Organisation des États américains, la décriée OEA qui a su si bien paver la voie et supporter les plus mortifères dictatures de l’Amérique du Sud.
L’impératif de la refondation constitutionnelle du système éducatif national –en lien avec le « Préambule » et les articles 5, 32 et 40 de la Constitution de 1987--, doit certainement d’être circonscrit au creux d’un véritable projet démocratique de société. Rien n’atteste que ce soit aujourd’hui le cas avec les actuels détenteurs du pouvoir exécutif à deux semaines du départ programmé du Conseil présidentiel de transition. L’on observe qu’un pouvoir exécutif sur le départ, dépourvu de légitimité et de crédibilité, et au sein duquel déambule le ministère de l’Éducation nationale --lui aussi dépourvu de légitimité et de crédibilité--, prétend mettre en route les Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien. Et il prétend réaliser ces Assises « au regard des résultats d’UN DIAGNOSTIC ayant mis en évidence de nombreux problèmes structurels qui entravent la performance de l’école haïtienne ». Mais de quel diagnostic s’agit-il lorsque, par la voix même d’Augustin Antoine, ministre de l’Éducation nationale, ce diagnostic se résume à un plaintif mantra, « lekòl la kraze » (voir l’article précédemment cité, « Lekòl la kraze » : quand le ministre de l’Éducation nationale Augustin Antoine fuit ses responsabilités », Hebdo24, 28 août 2025).
En amont de la rédaction du présent article, nous avons écrit au responsable de la communication du MENFP, Idson Saint-Fleur, dans le but d’obtenir tous les documents d’analyse et d’orientation des Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien. Il ne nous a pas encore répondu… Et sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, hormis un spot publicitaire annonçant l’événement, nous n’avons pas retracé les documents d’analyse et d’orientation de ces Assises nationales. L’on observe toutefois que le système éducatif haïtien a connu une abondante récolte de diagnostics de premier plan.
En effet, ces quarante dernières années, le système éducatif haïtien a été ausculté à de nombreuses reprises et sous toutes les coutures par des experts nationaux et internationaux, par des agences spécialisées de l’ONU, notamment par l’Unesco et l’Unicef, et également par la Banque mondiale, par le Partenariat mondial pour l’éducation et par la Banque interaméricaine de développement. Du même allant, des études spécialisées ont été conduites par les services techniques de plusieurs ambassades en Haïti. En chœur, le même diagnostic a été formulé, les mêmes problèmes et leurs causes ont été pareillement identifiés, et les mêmes « solutions » ont été proposées : dans l’ensemble, il s’est agi de « réformer » le système éducatif national, d’« appuyer » et de « moderniser » sa gouvernance, de « favoriser » l’inclusion scolaire et d’instituer un enseignement de « qualité » en Haïti. Le mot d’ordre principal de l’Éducation nationale, ces quarante dernières années, a invariablement été la « réforme » du système éducatif national et de nombreux projets de « réforme » ont vu le jour. Souventes fois grassement financés par la coopération internationale à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars et d’Euros, ces projets n’ont pas fait l’objet ces quarante dernières années de bilans analytiques documentés, chiffrés et publics… Ainsi, sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, l’on ne trouve aucun bilan analytique documenté et chiffré permettant de savoir, entre autres, le montant total des sommes allouées à l’Éducation nationale ces quarante dernières années par la coopération française, l’USAID, la coopération suisse, la Banque mondiale, le Partenariat mondial pour l’éducation, la Banque interaméricaine de développement, etc.
Deux sources majeures de financement du système éducatif national : la coopération internationale et le Fonds national haïtien de l’éducation
Les interventions financières des puissantes institutions internationales dans le secteur de l’éducation nationale est ici illustré à l’aide de quelques annonces publiques. Au moment de la rédaction du présent article nous n’avons pas trouvé, sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, le moindre document-synthèse présentant la totalité des interventions des institutions internationales dans le système éducatif haïtien au cours des quarante dernières années (nombre total, années d’exécution, objectifs déclarés, montants effectivement décaissés, mécanismes de contrôle des interventions, audits administratifs et financiers). Voici quelques annonces d’interventions de l’International dans le système éducatif national :
1. « Le Partenariat mondial pour l’éducation approuve un financement pour aider à faire avancer la réforme de l’éducation en Haïti ». « Le Partenariat mondial pour l’éducation (GPE) a approuvé le 22 juin 2021 un financement de 16,5 millions de dollars US pour aider à faire avancer la réforme de l’éducation en Haïti à travers le projet Promotion d’un système éducatif efficace en Haïti » (source : site du PME/GPE, 4 juillet 2021).
2. « La Banque mondiale approuve un financement additionnel de 90 millions de dollars américains pour le secteur de l’éducation en Haïti » (source : site de la Banque mondiale, 7 mars 2022).
3. « Éducation sans délai » annonce une subvention à effet catalyseur de 11,8 millions de dollars É.-U. consacré à un programme pluriannuel de résilience en Haïti » (source : « Éducation sans délai » / « Education Cannot Wait », 3 octobre 2022).
4. « Promoting a more Equitable, Sustainable and Safer Education » – « Objectif de développement » [« Promouvoir une éducation plus équitable, plus durable et plus sûre »]. Coût total du projet : 105.60 millions $ USD, approuvé le 25 juin 2021 ; montant engagé : 15.60 millions $US (source : site de la Banque mondiale).
5. « L’Union européenne approuve un financement de 30 millions d’euros en appui au système d’éducation public » (source : Le Nouvelliste, 13 juillet 2023).
6. « Le gouvernement Haïtien et l’UE signent une convention de financement du programme « Éducation pour vivre ensemble ». Montant : 18 millions d’Euros (source : Délégation de l’Union européenne en République d’Haïti, 13 décembre 2023).
7. « Signature du projet Lekòl nou : l’AFD [Agence française de développement] renouvelle son engagement en faveur d’une éducation de qualité en Haïti » (source : site de l’Agence française de développement, 25 avril 2022) : « Le lancement du programme Avni nou, auquel sera étroitement associé le ministère de l’Éducation et de la formation professionnelle, signe l’engagement continu de la France en Haïti à travers l’AFD à soutenir les efforts des autorités publiques et de la société civile en faveur d’un système éducatif de qualité en Haïti. Le programme s’élève à 12 millions d’euros, dont 3 millions d’euros pour le projet Lekòl nou, porté par la FOKAL. Avec 37 millions d’euros d’engagements en faveur de l’éducation et de la formation professionnelle en Haïti, l’AFD est le principal bailleur de fonds bilatéral du secteur et confirme la priorité accordée à l’éducation par l’AFD et la France en Haïti ».
8. « Projet d’appui au plan et à la réforme de l’éducation en Haïti (APREH). Montant : 24 250 000 $ US ; date d’entrée en vigueur : 5 mars 2015 ; durée : 4 ans ; bailleur : Banque interaméricaine de développement (BID) ; source : site de la BID.
Cet échantillon de huit annonces de financement par l’International totalise la coquette somme de 345,15 millions de dollars. NOTE -- Sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, nous n’avons retracé aucun document attestant que ces financements annoncés auraient effectivement été décaissés. Toutefois ils ont une valeur indicative, ils donnent une idée du volume et de la variété des interventions de la coopération internationale en matière d’éducation en Haïti là où, selon des observateurs familiers de la coopération bi/multilatérale, les sommes consenties à Haïti dans le domaine de l’éducation seraient beaucoup plus élevées et auraient passé le cap de plusieurs milliards de dollars au cours des quarante dernières années…
Il faut prendre toute la mesure que sur le registre de la reddition des comptes, l’opacité est totale : aucun audit comptable des sommes investies par la coopération internationale n’a été fourni jusqu’à présent par le ministère de l’Éducation nationale : qu’il s’agisse d’appui au financement des manuels scolaires, de la réfection des écoles, de la formation des enseignants, de la modernisation de la gouvernance du système éducatif, le site officiel du ministère de l’Éducation nationale ne fournit aucun bilan analytique quant à l’apport de la coopération internationale.
C’est donc dans un tel contexte d’opacité managériale –celui de l’absence de reddition des comptes quant au financement de l’éducation par l’International--, que le ministère de l’Éducation nationale entend réaliser les Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien. C’est dans un tel contexte d’opacité managériale que des « recommandations » ainsi qu’« une feuille de route opérationnelle » seront élaborées --par un ministère de l’Éducation nationale décrédibilisé et à la veille de son « congé »--, puis transmises à un Exécutif aussi improbable que volatile et sans véritable pouvoir politico-managérial… Le constat est fort éclairant, même dans son énoncé le plus simple : comment le ministère de l’Éducation nationale peut-il prétendre réaliser les Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien –un projet à la fois historique et de grande envergure nationale--, alors même qu’il est dépourvu de crédibilité et qu’il fonctionne en pleine et évidente opacité managériale ? Autrement dit, comment le ministère de l’Éducation nationale peut-il être porteur d’un projet à la fois historique et de si grande envergure nationale --les Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien--, alors même qu’il recèle, à tous les niveaux de sa gestion politico-administrative, le plus vaste scandale de corruption de toute l’histoire de l’éducation en Haïti, de 1804 à nos jours, celui Fonds national de l’éducation (FNE) ?
Il est attesté que l’opacité managériale, métastasée dans l’Administration publique haïtienne, est à la fois systémique et amplement rentable pour les nombreux intervenants impliqués dans la chaîne de l’invisibilisation de la corruption en Haïti. Cela est particulièrement attesté au Fonds national de l’éducation (FNE), l’une des deux sources majeures de financement du système éducatif national.
Au cours du dernier trimestre de 2024, le nouveau ministre de l’Éducation nationale Augustin Antoine a formellement demandé à la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif d’effectuer avec célérité un audit administratif et financier des 9 organismes placés selon la loi sous la tutelle du ministère de l’Éducation --et le Fonds national de l’éducation est l’un de ces organismes (voir notre article « La corruption dans le système éducatif national d’Haïti / Le ministre Augustin Antoine dépose une demande d’audit financier et administratif à la CSCCA », Madinin’Art, 16 octobre 2024). Dans sa requête le ministre enjoint la Cour supérieure des comptes d’accorder « une suite urgente à cette requête » et précise que l’audit devra être effectué « au niveau du ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle ainsi que dans les directions techniquement déconcentrées et autonomes suivantes :
- Le Programme national de cantine scolaire (PNCS)
- L’Unité de coordination et de programmation (UCP)
- La Secrétairerie d’État à l’alphabétisation (SEA)
- La Commission nationale haïtienne de coopération avec l’UNESCO (CNHCU)
- L’École nationale de géologie appliquée (ENGA)
- L’Institut national de formation professionnelle (INFP)
- L’Office national de partenariat en éducation (ONAPE)
- L’École nationale supérieure de technologie (ENST)
- Le Fonds national de l’éducation (FNE) ».
La demande du ministre Augustin Antoine à la Cour supérieure des comptes n’a pas eu de suite politico-administrative autre que celle que lui a infligée le Conseil présidentiel de transition : il a désavoué publiquement le ministre en nommant Sterline Civil –fidèle missionnaire du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste--, à la direction du Fonds national de l’éducation…
Nous avons consacré plusieurs articles à la corruption au Fonds national de l’éducation, notamment « Le Fonds national de l’éducation en Haïti, un système mafieux de corruption créé par le PHTK néo-duvaliériste » (Rezonòdwès, 20 avril 2024), et « La corruption au Fonds national de l’éducation en Haïti : ce que nous enseignent l’absence d’états financiers et l’inexistence d’audits comptables entre 2017 et 2024 » (Madinin’Art, 3 mai 2024). L’un des faits que nous avons mis en lumière est la responsabilité statutaire du ministre de l’Éducation national au Conseil d’administration du Fonds national de l’éducation. Il faut rigoureusement prendre toute la mesure que le ministre en titre de l’Éducation nationale est –légalement et statutairement--, le ministre responsable du Fonds national de l’éducation. En effet, selon l’article 2 de la Loi du 17 août 2017, le « Le Fonds national de l’éducation (FNE) est un organisme autonome de financement de l’éducation, placé sous la tutelle du ministère chargé de l’éducation nationale et de la formation professionnelle et créé par la Loi du 17 août 2017 parue au Moniteur n° 30 du vendredi 22 septembre 2017. Selon cette Loi, le FNE jouit de l’autonomie financière et administrative, il est doté de la personnalité juridique et sa durée est illimitée » (source : site officiel du Fonds national de l’éducation) [Le souligné en italiques et gras est de RBO]. Dans la Loi du 17 août 2017, il est également précisé que « La présidence du conseil [d’administration du FNÉ] est assurée par le ministre de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle, la vice-présidence par celui de l’Économie et des finances » (source : site officiel du Fonds national de l’éducation) [Le souligné en italiques et gras est de RBO]. En toute rigueur, l’on observe que le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, institution de tutelle du FNE, est totalement muet sur les états financiers du Fonds national de l’éducation de sa création officielle en 2017 à janvier 2026. NOTE – Le Fonds national de l’éducation a été créé en 2011 et il a fonctionné de manière informelle de 2011 à 2017, année de sa légalisation. Le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, institution de tutelle du FNE, est également muet sur l’inexistence d’audits comptables des états financiers du FNE par la Cour supérieure des comptes ou par un vérificateur externe pour la période de 2011 à 2017 et de 2017 à 2026. L’absence d’audits comptables est hautement significative de l’opacité managériale instituée tant au Fonds national de l’éducation, au PSUGO, qu’au ministère de l’Éducation nationale. Pareille opacité managériale fait barrage aux prescrits de la Loi du 17 août 2017 et elle est l’une des caractéristiques majeures de la vaste entreprise de corruption et de détournement des ressources financières de l’État dans le système éducatif national haïtien. NOTE – Alors même que les recettes et dépenses du FNE ne sont pas inscrites au Budget de l’État et ne sont donc pas de ce fait soumises au contrôle du Parlement, la Loi du 17 août 2017, au chapitre 2 (article 10.(o) de la Section I), stipule que « Le Conseil d’administration [du Fonds national de l’éducation] a pour attributions « (…) d’examiner le rapport du vérificateur externe, faire le suivi des avis émis par ce dernier et faire publier le rapport d’audit dans les six mois suivant la clôture de l’exercice ». En dépit de ces dispositions prévues dans la Loi du 17 août 2017, l’on observe que le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, institution de tutelle du FNE, ne consigne aucun « rapport du vérificateur externe » et, pareillement, il ne comprend aucun « rapport d’audit dans les six mois suivant la clôture de l’exercice ». Dans tous les cas de figure, il est attesté que le ministre de l’Éducation nationale Augustin Antoine disposait de provisions légales suffisantes pour requérir de la Cour supérieure des comptes un audit comptable de la gestion administrative et financière du Fonds national de l’éducation. Il l’a fait mais, tel que précisé plus haut, il a été désavoué par un Conseil présidentiel de transition qui a cédé aux manœuvres du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste encore actif dans les rouages du ministère de l’Éducation nationale.
Il est ainsi attesté que le constat est fort éclairant, même dans son énoncé le plus simple : comment le ministère de l’Éducation nationale peut-il prétendre réaliser les Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien –un projet à la fois historique et de si grande envergure nationale--, alors même qu’il est dépourvu de crédibilité et qu’il couvre du manteau de l’impunité la corruption systémique Fonds national de l’éducation –comme, d’ailleurs, au PSUGO ?
RAPPEL -- Au pays des délinquants à cravate où l’impunité caracole à chaque coin de rue, l’Unité de lutte contre la corruption (l’ULCC) a été aux trousses de Jean Ronald Joseph, l’ancien directeur du Fonds national de l’éducation (FNE). Il s’agit là d’un événement significatif dans la longue saga de la corruption, du népotisme et du détournement des finances de l’État au Fonds national de l’éducation comme l’atteste l’article paru le 11 novembre 2025 sur le site Fact checking News (FCN), « Corruption au FNE : l’ULCC met Jean Ronald Joseph sur sa liste rouge » (voir aussi l’article paru en Haïti dans Le Nouvelliste du 11 novembre 2025, « L’ULCC lance un avis de recherche contre l’ex-directeur général du FNE Jean Ronald Joseph »). En effet l’ULCC a lancé, le 11 novembre 2025, l’« AVIS DE RECHERCHE No ULCC/SEI/11-25-002 » assorti d’une photo du délinquant-fugitif Jean Ronald Joseph, « gestionnaire expert » missionné par le PHTK néo-duvaliériste à la direction du FNE. Voici en quels termes cette nouvelle de premier plan est formulée sur le site Fact checking News (FCN) dans l’article « Corruption au FNE : l’ULCC met Jean Ronald Joseph sur sa liste rouge » : « L’étau se resserre autour de l’ancien directeur général du Fonds national de l’éducation (FNE), Jean Ronald Joseph. Dans le cadre d’une enquête pénale sur des soupçons d’abus de fonction, de détournement de biens publics, d’abus de biens sociaux et d’entrave au bon fonctionnement de la justice, l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) a lancé un avis de recherche officiel contre l’ex-responsable. Ce dernier est accusé d’avoir gravement compromis la gestion des fonds destinés à financer des projets éducatifs à travers le pays ».
La corruption systémique au Fonds national de l’éducation va de pair avec la corruption à grande échelle et solidement établie au PSUGO, (le Programme de scolarisation universelle et gratuite). En ce qui concerne le PSUGO, il faut encore rappeler qu’il a donné lieu à d’énormes opérations de détournement de fonds publics et de gabegie administrative. Il a été avec constance dénoncé par les enseignants et par la société civile haïtienne comme l’atteste le diagnostic objectif établi par AlterPresse au terme d’une longue et rigoureuse enquête portant sur des documents et à l’aide de témoignages et entrevues, et dont les résultats ont été publiés en trois livraisons, Le Psugo, une menace à l’enseignement en Haïti ? (parties I, II, III) ». Dans ce diagnostic il est précisé que « Mal planifié et slogan de campagne électorale de l’actuelle administration politique, le Programme de scolarisation universelle, gratuite et obligatoire (Psugo), dit « Lekòl gratis », se révèle entaché d’irrégularités, trois ans après son lancement officiel en octobre 2011, suivant les données recueillies par Ayiti kale je (Akj) au cours d’une investigation [de] deux mois. » À propos des malversations constantes au PSUGO, le même diagnostic objectif a été établi par Charles Tardieu, enseignant-chercheur, docteur en sciences de l’éducation, ancien ministre de l’Éducation nationale (1990) et auteur d’une remarquable thèse de doctorat publiée en 2015 aux Éditions Zémès sous le titre « Le pouvoir de l’éducation / L’éducation en Haïti de la colonie esclavagiste aux sociétés du savoir ». Dans son article fort bien documenté et rigoureux, « Le Psugo, une des plus grandes arnaques de l’histoire de l’éducation en Haïti » (30 juin 2016), Charles Tardieu analyse les mécanismes mis en œuvre par le PHTK néo-duvaliériste pour pérenniser cette arnaque historique confortablement installée dans les lakou encombrés de l’impunité en Haïti. L’on a bien noté que sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, l’on ne trouve nulle trace d’un quelconque bilan financier systématique et exhaustif de toutes les opérations menées par le PSUGO depuis sa création en 2011 jusqu’à nos jours. L’on n’y trouve pas non plus le moindre audit d’état financier exécuté par la Cour supérieure des comptes à la demande des différents ministres de l’Éducation de 2011 à 2025 (voir notre article « Le système éducatif haïtien à l’épreuve de malversations multiples au PSUGO », Le National, 24 mars 2024).
Pour mémoire, il est utile de rappeler que FJKL (Fondasyon je klere) est une institution haïtienne –connue pour sa rectitude et la rigueur de ses analyses--, dont la mission consiste à « Promouvoir la défense et la protection des droits humains en Haïti ». Le 14 mars 2022, elle a diffusé un rapport en 46 points intitulé « Programme de scolarisation universelle, gratuite et obligatoire (PSUGO) : détournement de fonds publics ?
La CSC/CA finira-t-elle par décider dans ce dossier d’une technicité qui tranche avec la routine ? » Dans ce rapport, la FJKL estime que « Le dossier du PSUGO est l’un des dossiers sur lesquels la population souhaite qu’une décision de justice soit prise, précisément sur la gestion de ces fonds. La CSCCA [Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif] doit se prononcer, dans le meilleur délai possible, pour qu’un début d’éclaircissement y soit apporté, prenant ainsi en compte les attentes légitimes de tout le pays et de la diaspora haïtienne fortement concernée dans ces prélèvements pour le compte du PSUGO ».
Quels sont les résultats mesurables du PSUGO et à combien s’élève le coût total de ses activités ? De 2011 à 2025, le ministère de l’Éducation nationale n’a publié aucun bilan qualitatif et quantitatif de l’ensemble des activités du PSUGO. De manière liée, une recherche documentaire multifacettes n’a pas permis d’obtenir des données chiffrées sur les coûts totaux du PSUGO depuis ses débuts : la gestion financière de ce programme demeure totalement opaque et elle n’a fait l’objet d’aucune évaluation au Parlement haïtien (lorsqu’il était encore fonctionnel). Pour sa part, la Bibliothèque numérique de l’UNESCO, l’UNESdoc, précise que « Initié en octobre 2011 dans le cadre d’un projet officiel de 5 ans, le Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire (PSUGO) prend ainsi en charge les frais aux deux premiers cycles du fondamental (primaire) dans 9 000 écoles non publiques et 2 500 écoles publiques, afin de garantir l’accès à l’éducation à environ 1,5 million d’enfants de 6 à 12 ans en 2016. Son principal objectif est de surmonter les obstacles structurels et de promouvoir l’instruction des enfants défavorisés vivant en situation de précarité. » Pour l’exercice 2014 – 2015, cette référence documentaire fait état d’un montant de 235 543 302 Gourdes (3 623 743 $ USD) attribué à 840 écoles et totalisant 96 931 élèves répartis principalement dans les communes de Cabaret, Carrefour et Port-au-Prince (Source : UNESdoc, « Les Synthèses de l’IIPE / Améliorer le financement de l’éducation : utilisation et utilité des subventions aux écoles », n.d. : recherche conduite par l’Université d’État d’Haïti en collaboration avec le ministère de l’Éducation nationale et sous la coordination de l’IIPE‑UNESCO, avec l’appui du Partenariat mondial pour l’éducation (GPE).
La scabreuse opacité managériale au PSUGO a été rigoureusement analysée par Charles Tardieu dans un autre article daté de 2016 : « Les propagandistes du régime Martelly affirment : « En incorporant un stock de savoir aux enfants issus des familles économiquement et socialement défavorisées, le programme de scolarisation universelle du Président Martelly va impacter positivement divers secteurs d’activité. » Ils affirment que ce projet constitue « un véritable appui à la promotion sociale des enfants d’origine modeste » et prévoient des « effets de socialisation, de transmission et de création de savoirs pluriels institués et de cultures ». Enfin, ils prédisent des « effets économiques et sociaux » importants sur les communautés de base. Cinq ans plus tard, la débâcle est totale et immense :
1) on constate que le PSUGO est gangréné de multiples scandales administratifs et financiers qui sapent complètement sa crédibilité ;
2) il est impossible de savoir le nombre réel d’écoles et/ou d’écoliers ayant bénéficié du PSUGO parce que toutes les statistiques sont falsifiées à la base avec complicité des responsables ;
3) les programmes et contenus de formation véhiculés par le PSUGO ne répondent aucunement aux profils des écoliers qui y sont inscrits et il est évident que leur bien être éducatif et psychologique ne fait pas partie des préoccupations des dirigeants.
L’échec monumental de cette expérience porte un coup de massue aux rêves de centaines de milliers de familles qui avaient choisi de faire confiance à leur président. Plus que pour les autres dérives de son mandat et les promesses non tenues, le Président Martelly et ses collaborateurs doivent porter la responsabilité pleine et entière pour ce fiasco que constitue le PSUGO face aux aspirations légitimes des familles haïtiennes et pour le coût social, économique et institutionnel que la société devra payer suite à la faillite totale de ce projet » (voir l’article « Le PSUGO, une catastrophe programmée », par de Charles Tardieu, AlterPresse, 4 août 2016).
En définitive, dans le contexte politique actuel et compte-tenu des données analytiques que nous avons exposées, les Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien sont irrémédiablement vouées à l’échec et il est invraisemblable qu’elles puissent donner lieu à la création du Haut Conseil national de l’Éducation. Elles constitueront tout au plus une vaste fumisterie, l’ultime opération cosmétique d’un Exécutif qui, à aucun moment, n’a eu un quelconque projet éducatif élaboré au profit des 3 millions d’élèves en cours de scolarisation dans les écoles du pays.
Il est illusoire et improbable que l’on puisse instituer la refondation du système éducatif haïtien dans un environnement politico-administratif gangréné par la corruption, par l’absence de reddition des comptes et l’impunité.
La « métastase de la corruption » a été modélisée en Haïti au creux de la gangstérisation/criminalisation de l’État haïtien activement mise en œuvre par les autoproclamés « bandits légaux » du PHTK néo-duvaliériste. (NOTE -- Sur la gangstérisation/criminalisation de l’État haïtien, voir l’étude de Frédéric Thomas « Haïti : la gangstérisation de l’état se poursuit », CETRI, Université de Louvain, 7 juillet 2022 ; sur les auto-proclamés « bandits légaux » du PHTK, voir l’article de Roromme Chantal de l’Université de Moncton, « L’ONU, le PHTK et la criminalité en Haïti », AlterPresse, 25 juillet 2022 ; voir aussi l’article de Laënnec Hurbon, « Pratiques coloniales et banditisme légal en Haïti », Médiapart, 28 juin 2020 ; voir « Haïti dans tous ses états » : halte à la duvaliérisation des esprits ! », par Arnousse Beaulière, AlterPresse, 19 février 2020 ; voir également l’entrevue de Jhon Picard Byron, enseignant-chercheur à l'Université d’État d’Haïti, « Gangs et pouvoir en Haïti, histoire d’une liaison dangereuse », Radio France internationale, 23 septembre 2022. Lire aussi « L’« État de dealers » guerroyant contre contre l’« État de droit » en Haïti », par Robert Berrouët-Oriol, Médiapart, Paris, 18 janvier 2024.)
C’est le lieu de rappeler qu’Haïti vit depuis 2015 sous un régime d’exception dans lequel la Constitution de 1987 est systématiquement violée et reléguée dans l’espace clos et mortifère du règne de l’impunité (voir l’article « Haïti : une démocratie sans élections ni institutions ? », par Nicolás Pedro Falomir Lockhart, Centre d’études interaméricaines / Institut québécois des hautes études internationales / Université Laval et Observatoire des Amériques, Université du Québec à Montréal, février 2015).
Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée
de l’Université d’État d’Haïti
Conseiller spécial, Conseil national d’administration
du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH)
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)
Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones
Montréal, le 20 janvier 2026
