À l’intersection de la Rue des Miracles et de la Rue Courbe, à Port-au-Prince, plusieurs anciens ministres de l’Éducation nationale, d’une année à l’autre et le verbe haut, se livrent au rituel palliatif de l’arbre à palabres. Ils conversent doctement, exposent à profusion leur analyses, leurs diagnostics et ils dressent en chœur moult bilans élogieux de leurs pharaoniques « réalisations »… L’actuel ministre de l’Éducation nationale, Augustin Antoine, sociologue de son état, avait pour sa part accouché l’an dernier d’un tonitruant « Lekòl la kraze » sur toutes les tribunes de l’incompétence ministérielle. Le même Augustin Antoine, en janvier 2026, s’est fait le porte-voix d’une monumentale et surréaliste saga dans le secteur éducatif haïtien aux « Assises de la « refondation » du système éducatif national » (voir l’article « Le système éducatif haïtien entre ses 1804 « réformes » et l’affabulation illusionniste de sa « refondation », par Robert Berrouët-Oriol, Madinin’art, 8 février2026). Contrairement aux rodomontades du ministre Augustin Antoine et des rares promoteurs de ces Assises, nous avons établi, dans cet article, que « (…) le système éducatif haïtien demeure captif, entre ses 1804 « réformes » tant de fois grassement financées par l’UNESCO, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, le Partenariat mondial pour l’éducation… Semblables ou maquillées, ses 1804 « réformes » ont défilé d’une année à l’autre sans résultats mesurables et durables… Malgré cela, l’affabulation illusionniste de sa « refondation » est aujourd’hui promue sur toutes les tribunes de l’échec programmé : nulle part il n’est attesté que l’on peut « refonder » un système éducatif national en le « rapiéçant », en lui infligeant les mêmes recettes (…) Nulle part il n’est attesté que les vieilles recettes --mises en œuvre par les mêmes « spécialistes » d’hier et d’avant-hier, porteurs des mêmes extraordinaires « visions » invariablement œcuméniques--, peuvent être le terreau de la refondation du système éducatif haïtien ».
De manière tout aussi essentielle, nous avons démontré qu’il est lourdement fallacieux, chimérique et illusoire de prétendre « refonder » le système éducatif haïtien au creux d’un écosystème gangréné par la corruption, le népotisme, le détournement des fonds publics et l’impunité, notamment au PSUGO et au Fonds national de l’Éducation (FNE). Créé sur le modèle de la Régie du tabac et des allumettes de François Duvalier et légalisé par la Loi du 17 août 2017, le Fonds national de l’Éducation, financier majeur du système éducatif national, relève statutairement du ministère de l’Éducation nationale. NOTE – Sur le PSUGO, voir l’analyse de Charles Tardieu, « Le PSUGO et l'obligation de scolarisation universelle - Catastrophe programmée et violation des droits de la nation et de ses enfants » (Academia.edu, juin 2016) ; voir aussi « Le système éducatif haïtien à l’épreuve de malversations multiples au PSUGO », par Robert Berrouët-Oriol, Potomitan, 23 mars 2022. Sur la Régie du tabac et des allumettes, voir la thèse de doctorat de la sociologue Micheline Labelle publiée en 1987 par le Cidihca, « Idéologie de couleur et classes sociales en Haïti ».
Sur le registre des auto-bilans élogieux des « réalisations » des ministres de l’Éducation nationale, l’entrevue accordée à Radio Magik9 par l’ex-ministre Nesmy Manigat le 16 février 2026 est fort instructive. Voici pourquoi…
Au cours de l’entrevue accordée à Radio Magik9, « L’ancien ministre de l’Éducation nationale, le professeur Nesmy Manigat, a osé dire tout haut ce que d’autres chuchotent dans les coulisses concernant la politisation du système éducatif haïtien. L’ancien titulaire du ministère de l’Éducation nationale a passé en revue le système éducatif haïtien durant ces 40 dernières années. Pour Nesmy Manigat, ce système souffre d’un manque de continuité pour le faire avancer, aggravé par des politiciens qui utilisent leur influence pour placer des personnes sans compétence dans les lycées afin d’encaisser de l’argent, ce qui représente une forme de rançonnement » (source : lemidi.com, 16 février 2026).
Contrairement à ses allégations, l’observation des faits et des idées de Nesmy Manigat contredit l’auto-bilan élogieux qu’il s’attribue.
Ainsi, au chapitre de ses idées sur la gouvernance de l’Éducation nationale, il y a lieu de rappeler que de Nesmy Manigat prétend frauduleusement avoir mis en oeuvre de nombreuses « réformes » du système éducatif national, y compris avec l’abondant support financier, à dessein complaisant, des institutions de la coopération internationale. L’on observe toutefois qu’aucune de ces prétendues « réformes » n’a abouti à des résultats identifiables, mesurables et durables : sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, l’on cherchera en vain un quelconque document-synthèse qui consigne un modèle managérial de « réforme » du système éducatif national. Sur ce registre majeur, le bilan de la « vedette médiatique » du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste, Nesmy Manigat, est totalement nul et il n’a pas légué au système éducatif national un dispositif standardisé de gestion administrative et financière.
L’on observe également qu’en dépit d’une frénésie toute pavlovienne consistant à s’agiter constamment sur les réseaux sociaux, en dépit de répétitives déclarations relatives à la prétendue « continuité de la réforme Bernard de 1979 » et à l’aménagement du créole dans l’École haïtienne, Nesmy Manigat n’a ni élaboré un « Énoncé de politique linguistique éducative » ni fait adopter par le Parlement la première « Loi d’aménagement constitutionnel des deux langues officielles d’Haïti ». Sur ces registres majeurs, le bilan de Nesmy Manigat est totalement nul et il n’a pas légué au système éducatif national ces deux pièces maîtresses qui devraient être au fondement d’une École haïtienne de qualité et inclusive.
Comme l’expose un article paru en 2018 en Haïti, « L’ancien ministre de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle, Nesmy Manigat, attire l’attention sur des défis immenses qui [sont en lien avec] les problèmes fondamentaux du système éducatif haïtien. Deux ans après son départ du ministère de l’Éducation nationale (…), M. Manigat, actuel président du comité de gouvernance du Partenariat mondial pour l’éducation, constate avec déception qu’aucune réforme n’est en marche malgré l’engagement pris par d’importantes personnalités de la société en faveur du « Pacte national pour une éducation de qualité » (voir l’article « Éducation : la réforme ne doit pas attendre », Le National, Port-au-Prince, 30 août 2018). Sans se référer ouvertement dans le même article à son propre bilan, Nesmy Manigat précise ce qui suit : « Nous avons beaucoup zigzagué et perdu du temps, et, aujourd’hui, à part de simples idées de réforme, nous ne pouvons pas dire que le pays suit un véritable plan » (voir l’article « Un Haïtien au cœur de la gouvernance éducative mondiale : Nesmy Manigat promu par le GPE » ou l’éloge de la corruption, du népotisme et de l’impunité », par Robert Berrouët-Oriol, Rezonòdwès, 13 septembre 2025).
Sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, il faut encore le préciser, l’on ne trouve aucun document attestant de manière mesurable la réalité des prétendues « réformes » de Nesmy Manigat quant aux objectifs, aux cibles identifiées, aux modalités de mise en œuvre, aux mécanismes de contrôle, aux états financiers, aux audits des états financiers, etc. L’obligation statutaire de reddition des comptes est une dimension managériale et juridique totalement absente de la culture administrative du ministère de l’Éducation et l’on n’en trouve nulle trace dans un quelconque document synthèse sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale.
En réalité, par-delà les effets d’annonce et le « buzz médiatique » propulsés au motif allégué d’une cascade de « réformes » en état comateux sitôt annoncées, quatre traits systémiques caractérisent la gouvernance du système éducatif haïtien sous la houlette de Nesmy Manigat, « vedette médiatique » du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste :
- l’absence d’une politique linguistique éducative et de règlements d’application devant encadrer l’apprentissage des matières scolaires et celui de l’aménagement du créole dans l’École haïtienne ;
- la propagande délictueuse et le plaidoyer visant l’implémentation du « populisme éducatif » qu’illustrent entre autres l’aventure du LIV INIK AN KREYÒL, le renforcement des attributions et de l’action du Fonds national de l’éducation et la caution politique et administrative accordée au PSUGO ;
- l’absence d’une politique ministérielle de lutte contre la corruption dans le système éducatif haïtien ;
- l’absence des états financiers et l’absence d’audits des états financiers du ministère de l’Éducation nationale, du PSUGO et du Fonds national de l’éducation.
L’on observe que durant l’entrevue accordée à Radio Magik9, Nesmy Manigat ne fournit aucune analyse critique de ces quatre traits systémiques qui caractérisent la gouvernance du système éducatif haïtien dont il a eu la charge à deux reprises. Ce que l’ex-ministre de l’Éducation s’attache à masquer entièrement et volontairement, c’est sa responsabilité directe dans la corruption, le népotisme, le détournement des fonds publics et l’impunité, notamment au PSUGO et au Fonds national de l’Éducation. Il faut encore le rappeler, les 9 organismes placés sous la juridiction politico-administrative et financière du ministère de l’Éducation nationale sont elles aussi sujettes à l’obligation statutaire de reddition des comptes. À titre d’exemple, selon la « Loi portant création organisation et fonctionnement du Fonds national de l’éducation » également connue sous l’appellation « Loi du 17 août 2017 » --elle a été publiée dans Le Moniteur, spécial numéro 30, le 22 septembre 2017--, le ministre de l’Éducation nationale est président du Conseil d’administration du Fonds national de l’Éducation (article 7). Il a l’obligation (article 10) de « définir la politique générale et les objectifs, de superviser les activités, d’approuver le budget annuel du FNE ainsi que les rapports trimestriels sur la situation financière du FNE ». L’article 11 expose que « l’une des réunions du Conseil d’administration est consacrée à l’examen du budget de l’exercice suivant et une autre à l’examen des états financiers de l’exercice précédent ». NOTE - Les 9 organismes placés sous la juridiction administrative du ministère de l’Éducation nationale sont : le Programme national de cantine scolaire (PNCS), l’Unité de coordination et de programmation (UCP), le Bureau du secrétaire d’État à l’alphabétisation (SEA), la Commission nationale haïtienne de coopération avec l’UNESCO (CNHCU), l’École nationale de géologie appliquée (ENGA), l’Institut national de formation professionnelle (INFP), l’Office national de partenariat en éducation (ONAPE), l’École nationale supérieure de technologie (ENST) et le Fonds national de l’éducation (FNE).
RAPPEL – Connu dans les milieux de l’enseignement en Haïti comme étant une « vache à lait », une prolifique et rentable « poule aux œufs d’or », le Fonds national de l’éducation est un véritable SYSTÈME DE CORRUPTION, il a tissé sa toile prédatrice dans toutes les structures du système éducatif national ainsi que dans certaines institutions, notamment le CONATEL et la Banque de la République d’Haïti. Nous en avons exposé diverses facettes dans nos articles parus en Haïti et en outremer. Ces articles ont pour titre :
1 -- Le Fonds national de l’éducation en Haïti, un système mafieux de corruption créé par le PHTK néo-duvaliériste, Rezonòdwès, 20 avril 2024.
2 -- La corruption au Fonds national de l’éducation en Haïti : ce que nous enseignent l’absence d’états financiers et l’inexistence d’audits comptables entre 2017 et 2024, Madinin’Art, 3 mai 2024.
3 -- En Haïti le Fonds national de l’éducation, haut-lieu de la corruption, tente de s’acheter une impunité « à vie » à Radio Magik9, Haïti Inter, 7 janvier 2025.
4 -- En Haïti, la corruption généralisée au Fonds national de l’éducation met encore en péril la scolarisation de 3 millions d’écoliers , Rezonòdwès, 18 février 2025.
5 -- Le parachutage de Sterline CIVIL à la direction du Fonds national de l’éducation : vers le renforcement de la corruption et de l’impunité dans le système éducatif national d’Haïti, Rezonòdwès, 5 mars 2025.
6 – L’occultation de la corruption au Fonds national de l’éducation : nouvelles acrobaties de Sterline Civil, profuse « missionnaire » du PHTK néo-duvaliériste , Rezonòdwès, 17 juin 2025.
Sur le registre de l’opacité managériale et de l’absence de reddition des comptes, l’on observe que l’ex-ministre de l’Éducation Nesmy Manigat a violé la loi, avec constance, durant ses deux mandatures : sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, l’on ne retrace aucun document attestant que ces obligations légales ont été respectées… L’opacité managériale et l’absence de reddition des comptes font partie du dispositif systémique de la corruption dans l’Administration publique haïtienne –et singulièrement au ministère de l’Éducation nationale : ce dispositif a pour pivot central L’INVISIBILISATION DE LA CHAÎNE DE CORRUPTION elle-même indispensable aux opérations de détournement de fonds, à la concussion et au népotisme. L’observation de terrain indique en toute rigueur que ces traits systémiques caractérisent la gouvernance du système éducatif haïtien sous la houlette de Nesmy Manigat, et c’est sur ce mode opérationnel que le PHTK néo-duvaliériste, durant onze ans, a modélisé au plus haut niveau la corruption pourvoyeuse d’une abondante « rente financière d’État » (voir l’article « La modélisation de la corruption au ministère de l’Éducation d’Haïti », par Robert Berrouët-Oriol, Fondas kreyòl, 15 février 2026).
DEUXIÈME PARTIE
Démantèlement de l’éducation : Nesmy Manigat, précurseur avant Trump
Article paru sur Rezonòdwès le 22 mars 2025
Lorsque Donald J. Trump annonça son intention de dissoudre le Department of Education, ses partisans y virent une libération du système, ses adversaires, une régression civilisationnelle. Or, ce geste que d’aucuns qualifient de brutal n’est, en réalité, qu’un mimétisme tardif de ce qui fut déjà expérimenté ailleurs — avec une ferveur discrète mais tout aussi destructrice. Haïti, laboratoire d’un néolibéralisme sauvage et tropicalisé, avait déjà livré au monde un prototype du démantèlement éducatif, dont le nom, dans les archives nationales, restera lié à celui de Nesmy Manigat, ministre destructif de l’Éducation sous l’ère PHTK, le géniteur des gangs terroristes armés fédérés.
Avec les attributs d’une gouvernance performative — langage technocratique, présentations en anglais aux bailleurs, concepts empruntés aux institutions internationales (Banque mondiale, UNESCO, OCDE) — l’ancien ministre Tèt Kale, – ayant également sans vergogne fait son beurre dans le gouvernement importé de Garry Conille – a orchestré ce que Pierre Bourdieu aurait qualifié de « violence symbolique maximale » : une destruction de l’intérieur, opérée sous couvert de modernisation. Derrière le vernis des réformes, aucune assise pédagogique, aucun financement structurel, aucune volonté politique réelle. L’école haïtienne, déjà vulnérable après l’ère Bernard Joseph, s’est trouvée réduite à une architecture fantôme : des chiffres, des slogans, et le silence assourdissant des salles de classe désertées.
À la différence de Trump, qui assumait son geste comme une offensive idéologique, Manigat, un des nombreux esclaves à talent, a agi dans l’ambiguïté feutrée d’une rhétorique de progrès. Or, comme le rappelle Noam Chomsky, « lorsque le langage sert à masquer l’inaction, il devient complice de la régression sociale » (*Chomsky, Manufacturing Consent, 1988). L’éducation haïtienne, dans cette perspective, fut victime d’un langage performatif qui maquillait le vide.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : taux de déscolarisation alarmant, enseignants non formés, écoles sans mobilier ni matériels pédagogiques. L’UNICEF, dans ses rapports de 2019 à 2023, évoque un système éducatif « structurellement dysfonctionnel ». On ne parle plus ici de crise, mais d’effondrement. Et comme l’affirme Jean-Claude Milner, « ce qui caractérise l’effondrement, c’est moins le bruit de la chute que l’impossibilité de reconstruire » (Leçons sur l’école, 1984).
Alors oui, faisons un verre. Un pour l’illusion. Un pour l’amnésie collective. Un troisième pour les enfants qu’on n’ose plus appeler élèves. Et huit, peut-être, pour oublier que le système éducatif haïtien fut un jour porteur de sens, avant d’être livré aux logiques comptables du néant.
Haïti n’a plus d’école publique digne de ce nom. Elle a des simulacres d’institution, des simulacres d’enseignement, et un vrai désastre. L’acte de Trump ne choque que ceux qui croient encore à l’universalité de la dévastation. En Haïti, la catastrophe a eu lieu — calmement, bureaucratiquement, sans heurts apparents.
C’est sans doute cela, le comble du cynisme éducatif postmoderne : un effondrement bien habillé.
Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée
de l’Université d’État d’Haïti
Conseiller spécial, Conseil national d’administration
du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH)
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)
Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones
Montréal, le 19 février 2026.
