La crise qui frappe aujourd’hui Cuba dépasse largement les frontières de l’île. Elle s’inscrit dans un moment de recomposition du système international où les rapports de puissance tendent à s’imposer de nouveau face aux règles multilatérales, et où la coexistence de modèles politiques différents apparaît de plus en plus difficile à accepter dans certaines zones d’influence.
L’asphyxie énergétique d’une île isolée
Depuis plusieurs mois, Cuba traverse une crise économique et énergétique d’une ampleur exceptionnelle. Les coupures d’électricité prolongées, la paralysie partielle des transports et les difficultés d’approvisionnement touchent désormais l’ensemble de la population. Dans certaines régions, l’économie du quotidien fonctionne au ralenti : vélos, motos électriques improvisées et même calèches tirées par des chevaux remplacent les transports motorisés devenus trop coûteux ou impossibles.
Cette situation rappelle à bien des égards la « période spéciale » qui avait suivi l’effondrement de l’Union soviétique dans les années 1990. Mais le contexte international est aujourd’hui profondément différent.
L’une des causes immédiates de la crise actuelle réside dans la rupture brutale des flux énergétiques en provenance du Venezuela. Depuis le début des années 2000, l’alliance stratégique entre La Havane et Caracas constituait un pilier central de la survie économique cubaine. Les livraisons de pétrole vénézuélien — qui avaient par le passé atteint près de 100 000 barils par jour — permettaient à l’île de maintenir un minimum de stabilité énergétique.
La situation s’est brutalement renversée au début de l’année 2026 lorsque l’intervention américaine au Venezuela a conduit à la chute et à la capture du président Nicolás Maduro. Cet événement a bouleversé l’équilibre fragile sur lequel reposait l’approvisionnement énergétique de Cuba. Les infrastructures électriques de l’île, vieillissantes et fortement dépendantes de carburants importés, ont rapidement montré leurs limites. Les apagones — ces coupures d’électricité généralisées — rythment désormais la vie quotidienne.
La stratégie américaine de pression maximale
Du point de vue des États-Unis, la situation cubaine s’inscrit dans une stratégie de pression politique et économique visant à provoquer une transformation du régime. L’administration du président Donald Trump a renforcé la politique de sanctions et multiplié les mesures destinées à isoler l’économie cubaine.
Washington considère que l’asphyxie économique pourrait provoquer soit une ouverture politique, soit un affaiblissement profond du système actuel. Cette stratégie s’inscrit dans une longue tradition de confrontation entre les deux pays depuis la révolution menée par Fidel Castro en 1959.
Cependant, cette politique reste fortement contestée sur la scène internationale. Depuis 1992, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies adopte chaque année une résolution appelant à la levée de l’embargo imposé par Washington. Pour de nombreux juristes, les dispositions extraterritoriales du Helms–Burton Act posent des problèmes sérieux de compatibilité avec le droit international, notamment en ce qui concerne la souveraineté économique des États.
Une légitimité démocratique contestée
L’un des paradoxes de la situation actuelle réside dans le discours américain sur la défense de la démocratie et des libertés politiques. Pendant des décennies, les États-Unis ont présenté leur action extérieure comme un moyen de promouvoir ces valeurs.
Aujourd’hui, cette rhétorique est de plus en plus contestée, y compris au sein de la communauté internationale. Les évolutions politiques internes aux États-Unis — marquées par une polarisation croissante et par un durcissement du système politique — contribuent à fragiliser l’image d’un modèle démocratique universel.
Dans ce contexte, de nombreux observateurs considèrent que l’invocation des droits de l’homme ou de la démocratie sert parfois davantage de justification politique à certaines stratégies géopolitiques que de véritable principe directeur. Cette perception alimente une critique croissante d’une diplomatie de puissance parfois jugée peu soucieuse des mécanismes multilatéraux lorsque les intérêts stratégiques américains sont en jeu.
Les fragilités structurelles du modèle cubain
La crise actuelle ne peut cependant être attribuée uniquement aux pressions extérieures. Elle révèle également les limites internes du modèle économique cubain.
Depuis la fin de la guerre froide, l’économie de l’île reste largement dépendante des importations pour satisfaire ses besoins essentiels, notamment dans les domaines alimentaire et énergétique. Malgré les réformes économiques engagées sous la présidence de Raúl Castro, la structure productive du pays a peu évolué. Le tourisme, les transferts de la diaspora et les missions médicales internationales constituent toujours les principales sources de devises. Cette dépendance rend l’économie cubaine particulièrement vulnérable aux chocs extérieurs.
Dans ce contexte, la Chine et la Russie apparaissent de plus en plus comme des partenaires économiques et stratégiques indispensables pour La Havane, mais leur soutien demeure limité et ne peut, à lui seul, compenser les déséquilibres structurels de l’économie cubaine.
La crise actuelle s’accompagne également d’une nouvelle vague migratoire vers les États-Unis, révélant une profonde fragilité sociale et démographique.
L’onde de choc haïtienne
La situation cubaine a également des conséquences importantes pour Haïti. Depuis plusieurs décennies, Cuba joue un rôle central dans le soutien au système de santé haïtien grâce à ses brigades médicales et à la formation de médecins.
La fragilisation économique de Cuba risque de réduire ces programmes. Dans un pays où les structures étatiques sont déjà extrêmement fragiles, cette évolution pourrait avoir des conséquences significatives pour l’accès aux soins. Haïti apparaît aujourd’hui largement abandonné à son propre sort. La mobilisation internationale qui avait suivi le séisme de 2010 s’est progressivement dissipée, et la « rente humanitaire » qui attirait de nombreux acteurs internationaux s’est tarie. Cette situation illustre les limites d’un système international où l’attention politique et médiatique se déplace rapidement d’une crise à l’autre.
Un contexte international explosif : l'agonie dans l'indifférence
La crise cubaine se déroule dans un environnement géopolitique mondial saturé et particulièrement tendu. Au printemps 2026, les opérations militaires menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran ont profondément déstabilisé le Moyen-Orient. Les tensions autour du détroit d’Ormuz — passage stratégique pour une part considérable des exportations mondiales de pétrole — ont ravivé les inquiétudes sur la sécurité énergétique internationale.
Dans ce tumulte, l'expérience cubaine semble mourir dans une quasi-indifférence généralisée, le regard du monde étant totalement absorbé par les fronts de l'Ukraine et du Moyen-Orient (Palestine, Iran). Cette saturation de l'espace médiatique et diplomatique laisse le champ libre à une stratégie d'usure silencieuse. De nombreux États occidentaux, confrontés à cette multiplication de crises systémiques, adoptent une attitude de prudence, voire de silence stratégique, laissant l'île s'enfoncer dans l'ombre des grands conflits du siècle.
La question de la pluralité des systèmes politiques
Au-delà du cas cubain, la crise actuelle pose une question plus large : celle de la coexistence de modèles politiques différents dans un système international dominé par les rapports de puissance.
Depuis plus de six décennies, Cuba incarne précisément cette divergence idéologique au cœur de l’hémisphère occidental. L’existence d’un système politique alternatif dans ce que Washington considère traditionnellement comme sa zone d’influence reste difficile à accepter. La pluralité politique semble tolérée tant qu’elle ne remet pas en cause les équilibres stratégiques établis. Lorsqu’un modèle politique apparaît comme une forme d’autonomie durable dans une zone d’influence, il devient rapidement un enjeu géopolitique.
Une île révélatrice d’un ordre mondial en mutation
Plus de six décennies après la révolution cubaine, l’île se retrouve une nouvelle fois confrontée à un moment décisif de son histoire. Prise entre pressions extérieures, fragilités économiques internes et recomposition rapide du système international, Cuba apparaît aujourd’hui comme un révélateur des transformations du monde contemporain.
Car au-delà du destin de l’île, la crise actuelle met en lumière une évolution plus profonde : dans un système international de plus en plus fragmenté, les institutions multilatérales et le droit international semblent de moins en moins capables de contenir la logique des rapports de puissance. Dans ce contexte, la petite île caribéenne pose une question fondamentale : celle de la capacité du système international à accepter durablement la coexistence de modèles politiques différents dans un monde où les équilibres géopolitiques sont de nouveau en mutation.
Dr. David B. Gardon h.c. - Université royale d'Haïti a
