Je me suis tu.
Pas par indifférence. Pas par absence d’opinion. Mais par exigence. Parce qu’il y a des drames qui méritent mieux que des réactions immédiates, mieux que des phrases jetées pour capter l’attention. Il y a des drames qui exigent que l’on pense pour construire, et non pour exister.
Il y a des silences qui ne sont pas des absences, mais des préparations.
Le samedi 11 avril 2026, à la Citadelle Laferrière, au cœur d’un des symboles les plus puissants de notre histoire, une bousculade meurtrière a emporté entre 25 et 30 vies et blessé des dizaines d’autres. Un rassemblement festif non encadré, une affluence exceptionnelle, et soudain, le chaos. Depuis, les mots se multiplient, les analyses s’entrechoquent, les jugements fusent.
Mais au milieu de ce vacarme, une chose manque cruellement : la responsabilité.
Puis, j’ai entendu cette réponse, tranchante, presque définitive, à la question : Que s’est-il réellement passé ?
« Il ne se passe jamais rien de scientifique en Haïti. »
Comme si tout était déjà expliqué. Comme si tout était réglé. Comme si ces morts avaient une signification mystique, une sorte de prix à payer.
Alors, permettez-moi d’entrer dans ce débat, non pas pour contredire un homme, mais pour interroger une habitude.
Pas une simple idée. Une habitude nationale.
“ Un peuple qui explique tout par le mystique finit par ne plus assumer aucune responsabilité.
Une phrase à méditer. Une phrase qui va déranger, mais une phrase à ne jamais oublier.
Et si le véritable drame de la Citadelle n’était pas seulement ce qui s’est passé ce jour-là, mais tout ce que nous refusons d’assumer depuis des années ?
Et si le problème n’était pas seulement l’événement, mais le système qui l’a rendu possible ?
Entrons ensemble dans cette réflexion.
Quand le mystique devient un refuge, la responsabilité disparaît.
Il faut le dire avec honnêteté : oui, les comportements observés ce jour-là à la Citadelle n’étaient pas dignes de ce lieu, ni de ce qu’il représente. Ce n’est d’ailleurs pas un fait isolé. Nous avons déjà vu des lycéens, au Champ de Mars, uriner sur la statue de Jean Jacques Dessalines, le Père de la Nation. L’indignation est donc légitime.
Mais l’indignation ne doit jamais remplacer la lucidité.
Car très vite, une idée s’est installée : ils ont mérité ce qui leur est arrivé.
Certains sont même allés jusqu’à écrire : « C’est le premier drame en Haïti qui n’affecte personne. »
Cette phrase n’est pas seulement choquante. Elle est révélatrice.
Révélatrice d’un glissement dangereux. Révélatrice d’un abandon moral.
Je fais partie de ceux qui reconnaissent à chacun le droit de penser librement. Mais je fais aussi partie de ceux qui refusent que la pensée serve à fuir les responsabilités.
Penser, ce n’est pas fuir. Penser, c’est affronter.
Car poser la question dérangeante, c’est refuser la facilité : Ces jeunes étaient-ils autorisés à être là ? Si non, pourquoi n’ont-ils pas été empêchés ?
Où étaient les dispositifs d’encadrement, de sécurité, de prévention ?
Ces questions ne sont pas des attaques. Elles sont des exigences.
Lorsque nous qualifions un drame de « spirituel » ou de « mystique », nous fermons la porte à ces questions. Et cela nous arrange. Parce que si tout est mystique, alors personne n’est responsable. Personne n’a de comptes à rendre.
Mais cette habitude est dangereuse. Elle ne protège pas le sacré, elle le vide de sa substance. Si tout devient spirituel, plus rien ne l’est vraiment. Et le jour où le spirituel sera réel, il ne sera plus crédible.
À force de tout expliquer par le mystique, nous finissons par banaliser même le mystique.
Nous devons réapprendre à distinguer ce qui relève de notre foi, nos croyances et ce qui relève de la gestion, de la gouvernance, de la responsabilité humaine. Car confondre les deux, c’est affaiblir les deux.
Refuser la responsabilité, c’est accepter que rien ne change.
Mais si nous refusons la responsabilité, c’est peut-être aussi parce que nous avons progressivement perdu le sens de ce que nous devions protéger.
La désacralisation de nos symboles : un processus silencieux mais destructeur.
Ce qui s’est passé le 11 avril n’est pas un accident isolé. C’est le résultat d’un processus.
Un processus lent. Silencieux. Progressif.
Un processus de désacralisation.
La Citadelle Laferrière n’est pas un simple site touristique. Elle est une mémoire de pierre. Elle est une déclaration historique. Elle est un rappel permanent de ce que des hommes et des femmes ont accompli pour que nous soyons libres.
Elle n’est pas un décor. Elle est un message.
Mais regardons les faits : Si ces jeunes ont pu y entrer librement, sans encadrement, sans restriction, sans même une tenue appropriée, c’est qu’un message leur a été transmis consciemment ou non : ce lieu n’a pas de valeur.
“ Un peuple n’oublie pas par accident. Il oublie par négligence.
Pensons un instant une autre réalité.
Imaginons un corps spécialisé de la Police Nationale, formé pour sécuriser les sites historiques. Des patrouilles permanentes. Une présence visible, constante. Des guides formés, respectés, peut-être même issus des forces de l’ordre.
Pensez à l’impact.
Un jeune qui arrive dans un lieu aussi protégé ne se comportera pas de la même manière. Il comprendra, instinctivement, qu’il y a quelque chose à respecter, quelque chose à préserver.
Pourquoi un tel drame ne s’est-il jamais produit au MUPANAH ? Parce que tout, dans la manière dont ce lieu est entretenu, dit : ici, il y a de la valeur.
Et pourtant, nous protégeons davantage les symboles du pouvoir que les symboles de l’identité. Il n’est pas rare de voir des résidences d’anciens dirigeants, parfois absents du pays, surveillées en permanence. Là, aucun jeune ne peut entrer. Aucun débordement n’est possible.
À la Citadelle, oui.
Et cette réalité devrait nous déranger profondément.
Ce déséquilibre envoie un message puissant : ce qui mérite d’être protégé, ce n’est pas ce que nous sommes, mais ce que nous détenons.
Il est urgent de réorienter nos priorités. Protéger nos symboles d’identité, c’est protéger notre avenir. Car un peuple qui banalise ses symboles prépare sa propre disparition.
Cette disparition n’est pas seulement culturelle ou symbolique. Elle peut être comprise, de manière presque scientifique.
Mémoire collective et survie nationale : une lecture scientifique et historique.
Des chercheurs de l’Institut Karolinska de Stockholm, dirigés par Jonas Frisén, ont montré que la majorité des cellules du corps humain ont moins de dix ans. Nos cellules se renouvellent constamment.
Et pourtant, nous restons nous-mêmes.
Pourquoi ? Parce que certaines cellules, notamment dans le cortex cérébral, ne se renouvellent pas. Elles conservent la mémoire.
Sans elles, nous perdrions notre identité.
Sans mémoire, il n’y a pas de continuité. Sans continuité, il n’y a pas de nation.
Appliquons cette vérité à une nation.
Tous les dix ans, une société change. Mais ce qui garantit sa continuité, c’est sa mémoire collective.
Si cette mémoire disparaît, la nation devient une masse sans repères. Une structure sans identité.
Et lorsqu’un corps perd ses mécanismes d’équilibre, il développe des anomalies.
Ce qui s’est passé à la Citadelle est un symptôme.
Un symptôme d’une mémoire affaiblie. D’une transmission interrompue. D’un héritage négligé.
Et pourtant, notre histoire nous dit autre chose.
Entre 1791 et 1804, une jeunesse déterminée a changé le destin du monde.
Certains peuples, pour garder le cap, pour se diriger vers un avenir meilleur, pour renforcer le sentiment d’appartenance, ont parfois dû inventer des mythes historiques. Nous autres, nous n’avons jamais eu besoin d’inventer.
Nous avons un passé réel. Un passé puissant. Un passé utile à l’humanité. Nous avons réellement donné un sens au mot liberté. Oui, ce mot existait déjà. Mais c’est nous qui lui avons donné une portée universelle, une réalité concrète, une profondeur humaine.
Et pourtant, aujourd’hui, nous sommes en train d’oublier cela.
Aujourd’hui, le contraste est douloureux.
Mais il ne doit pas nous conduire au mépris. Il doit nous conduire à l’action.
Dans nos écoles et universités, il existe encore une minorité précieuse d’enseignants engagés. Des femmes et des hommes qui, malgré les difficultés, continuent de transmettre, d’expliquer, de former, de rappeler. Ils ne font pas de bruit, mais ils font un travail fondamental : ils maintiennent vivante la mémoire collective.
Ces enseignants méritent plus que des félicitations. Ils méritent notre reconnaissance nationale.
À eux, je dis ceci : continuez. Continuez à enseigner avec exigence, mais aussi avec espérance. Continuez à corriger sans humilier. Continuez à former sans décourager. Continuez à montrer aux jeunes non pas seulement ce qu’ils font mal, mais surtout ce qu’ils peuvent devenir.
Car une jeunesse qu’on éclaire vaut mieux qu’une jeunesse qu’on condamne.
Je veux également souligner la qualité exceptionnelle des échanges que j’ai eus avec le professeur Berthony Elucien, Doyen Académique du Séminaire de Théologie Évangélique de Port-au-Prince. Une pensée structurée, profonde, engagée. Une voix qui appelle à la responsabilité et à la reconstruction.
Dans la même dynamique, le professeur Frantz Opont incarne cette exigence intellectuelle et cette vision nationale dont nous avons tant besoin.
Tous deux convergent vers une idée essentielle : Haïti a besoin de gardiens.
Des gardiens de la mémoire collective.
Des gardiens de la souveraineté nationale.
Des gardiens du sens.
Le 11 avril 2026 ne doit pas être seulement une date de deuil.
Il doit être un point de bascule.
Oui, des jeunes ont eu des comportements inappropriés. Mais oui aussi, nous avons échoué à protéger, à encadrer, à transmettre.
Ce drame n’est pas uniquement leur faute. Il est le reflet d’un système, d’une habitude, d’un abandon progressif.
Un abandon que nous devons avoir le courage d’arrêter.
Un peuple sans mémoire est comme un corps sans mémoire cellulaire : il continue de fonctionner un temps… puis il se désorganise, se fragilise, et finit par s’effondrer.
Et quand il s’effondre, il ne comprend même pas pourquoi.
Si nous voulons honorer nos ancêtres, si nous voulons honorer ceux qui sont tombés à la Citadelle, alors cessons de chercher des explications qui nous déresponsabilisent. Et commençons à bâtir des réponses qui nous élèvent.
Parce qu’au-delà des pierres de la Citadelle, ce n’est pas seulement l’histoire qui nous regarde.
C’est notre avenir.
Et cette fois, il ne nous pardonnera pas d’avoir détourné les yeux.
Ralf Dieudonné Jn Mary dit Lysius Félicité Salomon Jeune.
