Claudy Bastien
Professeur, Consultant en Communication Politique et Campagnes Électorales.
Introduction
En Haïti, où les taux d'analphabétisme et de précarité linguistique demeurent structurellement élevés, la communication politique constitue un enjeu stratégique majeur. Elle exige des acteurs publics une capacité à naviguer entre plusieurs registres discursifs : celui de l'expertise académique, fondé sur la rigueur conceptuelle, et celui de la mobilisation populaire, qui repose sur l'empathie sémiotique et l'accessibilité symbolique. Or, de nombreux intellectuels et technocrates formés dans les sphères universitaires peinent à opérer cette distinction, ce qui engendre des malentendus aux conséquences politiques souvent lourdes.
Le cas du professeur Leslie François Manigat constitue un point de départ pertinent pour examiner ce phénomène. Figure intellectuelle majeure, Manigat a, à plusieurs reprises, employé des formulations dont la portée rhétorique, bien que justifiable dans un cadre académique, s'est révélée contre-productive dans l'espace public. Cet article se propose d'analyser, dans une perspective explicative et académique, les erreurs de communication stratégique récurrentes chez les acteurs issus du milieu savant haïtien, en mobilisant un cadre théorique emprunté aux sciences de l'information et de la communication. Il s'agira de montrer que l'inadaptation du registre discursif, loin d'être anecdotique, participe d'une marginalisation symbolique des populations non scolarisées et alimente une défiance durable envers les élites intellectuelles.
1. La confusion des registres discursifs : une méconnaissance du principe d'adaptation du message
La première difficulté à laquelle se heurtent les intellectuels en politique tient à l'incapacité de distinguer les finalités respectives du discours académique et du discours politique. Cette distinction relève d'un principe fondamental en communication stratégique : celui de l'adaptation du message au récepteur. Comme le rappelle le modèle de la communication élaboré par Harold Lasswell (1948), toute communication efficace repose sur la réponse à cinq questions essentielles : « Qui dit quoi, par quel canal, à qui, avec quel effet ? ». Ignorer la composante « à qui » conduit inévitablement à un échec de la réception.
Dans cette perspective, le modèle de Roman Jakobson (1963) précise que tout acte de communication est structuré par six fonctions linguistiques, parmi lesquelles la “fonction conative”, celle qui vise à agir sur le récepteur, doit prévaloir dans le discours politique. Là où le discours académique privilégie la “fonction référentielle” (l'objectivité et la transmission d'informations factuelles) et la “fonction métalinguistique” (le code lui-même), le discours politique relève avant tout de la “fonction conative” et de la “fonction phatique” (celle qui établit et maintient le contact avec l'auditoire).
Le professeur Leslie François Manigat, malgré l'étendue de ses études, n'a pas su opérer cette distinction fondamentale. En persistant à adopter un registre académique dans ses interventions publiques, il a commis une erreur de communication majeure que les théoriciens de la communication stratégique qualifient de défaut d'encodage. Selon le modèle de l'encodage-décodage proposé par Stuart Hall (1973), tout message est encodé par l'émetteur selon des codes qui lui sont propres, puis décodé par le récepteur selon ses propres références culturelles et sociales. Un décalage entre les codes de l'émetteur et ceux du récepteur produit une lecture aberrante du message (Hall, 1973).
Dire que “Analfabèt pa bèt men l limite” peut constituer une assertion pédagogiquement fondée dans une enceinte universitaire, où l'on s'adresse à un public partageant les mêmes codes langagiers et conceptuels. En revanche, dans une logique de communication de masse, cette formulation s'avère une erreur colossale, car elle fait fi de la réalité sociologique de l'auditoire. À l'époque où Manigat prononçait ces paroles, la majeure partie de la population haïtienne ne savait ni lire ni écrire. Comme le soulignent les travaux de Pierre Bourdieu (1982) sur “Ce que parler veut dire”, la “légitimité linguistique” n'est pas une propriété intrinsèque du discours, mais le produit d'une adéquation entre le langage employé et les compétences linguistiques des récepteurs. Un message qui ne tient pas compte des conditions concrètes de réception perd d'emblée sa capacité à fédérer.
2. La dimension sémiotique du discours : la théorie de la réception et les risques de la métaphore
Au-delà de la question de l'accessibilité linguistique, la communication politique engage une dimension sémiotique délicate : celle du symbole et de l'interprétation collective. La sémiotique, telle que développée par Umberto Eco (1976), nous enseigne que le sens d'un signe n'est pas fixé une fois pour toutes, mais résulte d'une négociation interprétative entre l'émetteur et le récepteur, inscrite dans un contexte culturel et historique.
L'exemple le plus frappant demeure celui de la célèbre phrase métaphorique prononcée par le professeur Manigat : « Le chien retourne à son vomi ». Cette expression, d'origine biblique (Proverbes 26, 11), appartient à un registre intertextuel accessible aux lettrés, mais potentiellement ambigu pour un public non initié à ce référent culturel. En sémiotique politique, Roland Barthes (1957) a montré dans “Mythologies” comment les métaphores et les mythes sociaux peuvent basculer du sens littéral au sens connoté, produisant des effets de sens non maîtrisés par l'émetteur.
L'usage de cette métaphore dans l'arène publique s'est révélé désastreux. Les adversaires du professeur, ainsi qu'une large frange de la population, ont interprété cette déclaration comme un affront au peuple haïtien tout entier, lequel se serait vu implicitement comparé à un animal pour avoir voté en faveur de René Garcia Préval lors des élections de 2006. Ce phénomène correspond à ce que les théoriciens de la communication stratégique appellent le “risque de surinterprétation” ou de “contre-interprétation”. Selon le modèle de la théorie de l'agenda-setting (McCombs et Shaw, 1972), les médias et les acteurs politiques ne dictent pas ce qu'il faut penser, mais ce à quoi il faut penser. Or, dans le cas d'une métaphore controversée, c'est l'opposition politique qui parvient à imposer son cadrage interprétatif, transformant l'intention initiale de l'émetteur en un outil de disqualification.
Que cette interprétation corresponde ou non à l'intention réelle de l'émetteur importe peu en stratégie de communication. Comme le rappelle l'approche de la communication symétrique développée par James Grunig et Todd Hunt (1984) dans leur modèle des quatre publics, toute organisation ou acteur politique doit intégrer la dimension de la réception sociale du message. Dans leur ouvrage fondateur Managing Public Relations (1984), Grunig et Hunt distinguent quatre modèles de communication : le modèle de l'agence de presse (unidirectionnel, visant la propagande), le modèle d'information publique (unidirectionnel, visant l'information), le modèle asymétrique (bidirectionnel visant la persuasion), et le modèle symétrique (bidirectionnel visant la compréhension mutuelle). L'erreur de Manigat relève d'un modèle asymétrique où l'émetteur cherche à imposer son discours sans prendre en compte la manière dont il sera reçu et interprété.
3. Les biais cognitifs et la théorie de la marginalisation symbolique
Cette difficulté à ajuster son discours ne constitue pas un accident isolé propre à une génération d'intellectuels. Elle s'inscrit dans une tendance plus large que l'on observe encore aujourd'hui chez nombre de femmes et d'hommes issus des disciplines scientifiques ou des sciences humaines. Ce phénomène peut être éclairé par les travaux de la psychologie cognitive appliquée à la communication, notamment la notion de biais d'expertise développée par le psychologue social Richard Nisbett et ses collaborateurs (1977). Ce biais désigne la tendance des experts à surestimer la capacité des non-experts à comprendre leur langage et leurs références, tout en sous-estimant la nécessité d'une traduction pédagogique.
En adoptant un langage technocratique, en privilégiant des références savantes peu partagées, ou en disqualifiant leurs adversaires sur la base de leur moindre capital scolaire, ces acteurs produisent un effet de marginalisation à l'égard de ceux qui n'ont pas eu accès à de grandes études universitaires ou qui éprouvent des difficultés à s'exprimer selon les normes du français académique. Ce faisant, ils transforment ce qui pourrait être un débat politique substantiel en une confrontation de classes symboliques, où les diplômés se posent en détenteurs légitimes du savoir et du pouvoir, tandis que les non-diplômés se voient implicitement relégués au rang d'incapables.
Cette dynamique trouve un éclairage supplémentaire dans la théorie de la légitimation de Pierre Bourdieu (1979). Selon Bourdieu, la violence symbolique s'exerce lorsque les détenteurs du capital culturel imposent leurs propres critères de jugement comme universellement légitimes, disqualifiant ainsi les autres formes de connaissance et d'expression. En politique haïtienne, les intellectuels universitaires tendent à reproduire cette violence symbolique en érigeant le diplôme comme condition implicite de légitimité politique, marginalisant de fait les représentants issus des couches populaires.
4. Illustration contemporaine : le cas du commissaire Jean Ernest Muscadin et la théorie du cadrage
Ce phénomène trouve une illustration récente dans la réception médiatique et politique de la figure du commissaire Jean Ernest Muscadin. Considéré par certains observateurs comme un potentiel candidat aux prochaines élections présidentielles, Muscadin fait l'objet de critiques virulentes de la part de plusieurs intellectuels et commentateurs issus de l'université. Si certaines de ces critiques peuvent être fondées sur des divergences politiques légitimes ou sur des interrogations concernant son travail de commissaire du gouvernement, elles empruntent souvent un registre qui dépasse le cadre du débat d'idées.
En effet, nombre de ces attaques prennent la forme d'une disqualification par le diplôme, opposant implicitement la légitimité académique à la légitimité populaire. Ce faisant, les détracteurs du commissaire risquent de reproduire le même écueil que celui dénoncé plus haut : en voulant attaquer un acteur politique perçu comme insuffisamment formé, ils marginalisent symboliquement tout un peuple qui n'a pas eu accès à l'éducation.
Cette situation peut être analysée à l'aide de la théorie du cadrage (framing) développée par Erving Goffman (1974) dans Frame Analysis, puis appliquée à la communication politique par Robert Entman (1993). Entman définit le cadrage comme la sélection de certains aspects d'une réalité perçue pour les rendre plus saillants dans un texte de communication, de manière à promouvoir une définition particulière du problème, une interprétation causale, une évaluation morale, et une recommandation de traitement. Dans le cas de Muscadin, ses adversaires intellectuels imposent un cadre interprétatif qui réduit sa légitimité à son capital scolaire, occultant d'autres dimensions pertinentes.
Ils renforcent ainsi un sentiment largement partagé dans les couches populaires, selon lequel ce sont justement les savants, ces intellectuels diplômés qui se succèdent au pouvoir sans jamais améliorer les conditions de vie de la majorité, qui portent une responsabilité historique dans la persistance de la crise structurelle du pays. Ce phénomène rejoint les analyses de la théorie de la défiance institutionnelle développée par plusieurs chercheurs en science politique (Norris, 1999), selon laquelle un décalage persistant entre les codes culturels des élites et ceux des citoyens ordinaires génère une crise de légitimité durable.
Conclusion et proposition
En définitive, l'analyse des erreurs de communication stratégique chez les intellectuels haïtiens engagés en politique révèle un paradoxe fondamental : plus ces acteurs cherchent à imposer la légitimité de leur expertise académique, plus ils s'éloignent des conditions de réception de leurs discours par la majorité de la population. Le cas du professeur Leslie François Manigat, avec sa méprise sur les registres discursifs et son usage malheureux de la métaphore, constitue un avertissement historique dont les leçons demeurent largement inappliquées.
Aujourd'hui encore, de nombreux intellectuels et technocrates persistent à prononcer un discours savant dans l'espace public, sans prendre la mesure des écarts sociaux, linguistiques et symboliques qui les séparent de leurs concitoyens. En agissant ainsi, ils contribuent à creuser le fossé entre la classe politique formée dans les universités et une population qui, faute d'accès à l'éducation, se sent doublement marginalisée : d'abord par l'exclusion des circuits de production du savoir, ensuite par un langage politique qui ne lui est pas adressé.
Dès lors, une exigence stratégique s'impose aux acteurs politiques issus du monde académique : s'ils aspirent à incarner une alternative crédible et à recueillir la confiance populaire, ils doivent impérativement rompre avec une forme de discours qui, en disqualifiant leurs adversaires moins diplômés, finit par stigmatiser l'ensemble des populations non scolarisées. Cela suppose un effort de traduction permanente, c'est-à-dire la capacité à formuler des idées complexes dans un langage accessible, à faire preuve d'humilité sémiotique, et à reconnaître que la légitimité politique ne se décrète pas par le diplôme, mais se construit dans une relation de respect mutuel avec l'ensemble des citoyens. À défaut, les intellectuels haïtiens continueront de produire, malgré eux, les conditions de leur propre inaudibilité politique, laissant ainsi le champ libre à la défiance et à l'irrationalité qui, paradoxalement, prétendaient combattre.
Références théoriques citées
- Barthes, R. (1957). *Mythologies*. Paris : Seuil.
- Bernard, F., & Joule, R.-V. (2004). *Lien, rationalité et décision*. In *La communication engageante*. Paris : L'Harmattan.
- Bourdieu, P. (1979). *La Distinction : Critique sociale du jugement*. Paris : Minuit.
- Bourdieu, P. (1982). *Ce que parler veut dire : L'économie des échanges linguistiques*. Paris : Fayard.
- Eco, U. (1976). *A Theory of Semiotics*. Bloomington : Indiana University Press.
- Entman, R. (1993). Framing : Toward Clarification of a Fractured Paradigm. *Journal of Communication*, 43(4), 51-58.
- Goffman, E. (1974). *Frame Analysis : An Essay on the Organization of Experience*. Cambridge : Harvard University Press.
- Grunig, J., & Hunt, T. (1984). *Managing Public Relations*. New York : Holt, Rinehart and Winston.
- Hall, S. (1973). *Encoding and Decoding in the Television Discourse*. Birmingham : Centre for Contemporary Cultural Studies.
- Jakobson, R. (1963). *Essais de linguistique générale*. Paris : Minuit.
- Lasswell, H. (1948). The Structure and Function of Communication in Society. In L. Bryson (Ed.), *The Communication of Ideas*. New York : Harper and Row.
- McCombs, M., & Shaw, D. (1972). The Agenda-Setting Function of Mass Media. *Public Opinion Quarterly*, 36(2), 176-187.
- Nisbett, R., & Wilson, T. (1977). Telling More Than We Can Know : Verbal Reports on Mental Processes. *Psychological Review*, 84(3), 231-259.
- Norris, P. (1999). *Critical Citizens : Global Support for Democratic Governance*. Oxford : Oxford University Press.
