Résumé
En Haïti, où plus de 80 % des emplois relèvent de l’économie informelle, le travail perd en grande partie sa fonction intégratrice pour se réduire à une stratégie de survie. Dans ce contexte, cet article mobilise un cadre théorique hybride, articulant les apports classiques de la sociologie du travail (Mercure & Spurk) à une lecture arendtienne revisitée (via Dominique Girardot), tout en intégrant les contributions d’auteures haïtiennes telles que Madeleine Sylvain-Bouchereau, Mireille Neptune Anglade, Nathalie Lamaute-Brisson et Sandra Jean-Gilles.
L’hypothèse centrale défendue est que l’informalité, loin de constituer un simple dysfonctionnement du marché du travail, s’érige en un ordre institutionnel parallèle, à la fois porteur de créativité et de résilience, mais également générateur de formes renouvelées d’exploitation. Dans cette perspective, la conceptualisation arendtienne du travail apparaît simultanément heuristique et réductrice pour appréhender la complexité du cas haïtien.
L’article plaide ainsi pour une sociologie du travail « ancrée », capable de produire des outils conceptuels ajustés aux réalités postcoloniales et aux dynamiques informelles qui structurent profondément le marché de l’emploi en Haïti.
Mots-clés : travail informel, emploi, Haïti, banalité, précarité, Madansara, sociologie haïtienne.
Introduction
Le travail constitue un fait social total au sens maussien du terme, en ce qu’il organise les rapports de production, participe à la construction des identités et conditionne l’accès à la reconnaissance ainsi qu’aux droits sociaux. Dans les sociétés industrialisées, où ont été élaborées les principales théories de la sociologie du travail, l’emploi salarié formel s’impose comme la norme structurante permettant d’articuler ces différentes dimensions. Toutefois, cette configuration est loin d’être universelle. En Haïti, où plus de quatre cinquièmes de la population active évoluent dans l’économie informelle et où l’État peine à réguler efficacement le marché du travail, l’écart entre les catégories sociologiques classiques et la réalité empirique apparaît particulièrement marqué.
Dès lors, une double interrogation s’impose : comment analyser le sens et la valeur du travail dans un contexte largement dominé par l’informalité ? Et dans quelle mesure les cadres théoriques classiques permettent-ils de saisir les dynamiques spécifiques du marché du travail haïtien ?
L’analyse du travail en Haïti ne saurait ainsi se réduire à une simple application des théories occidentales. Elle suppose au contraire leur mise à l’épreuve à partir d’un corpus de travaux produits par des chercheuses et chercheurs haïtiens, qui, dès les années 1950, ont mis en lumière les spécificités de l’économie nationale, l’articulation entre travail marchand et travail domestique, ainsi que les formes d’organisation informelle, notamment celles portées par les femmes commerçantes, telles que les Madan Sara.
Notre démonstration s’organise en trois temps. Nous présenterons d’abord les principaux cadres théoriques mobilisés (Mercure & Spurk, ainsi que l’approche arendtienne revisitée via Dominique Girardo), avant de les mettre en dialogue avec les apports de la sociologie haïtienne. Dans un second temps, nous analyserons le marché du travail haïtien à partir d’indicateurs statistiques et d’études de cas, en montrant en quoi les Madan Sara et le Sistèm Pratik constituent des formes paradigmatiques d’institutionnalisation de l’informalité. Enfin, dans une discussion critique, nous interrogerons la pertinence et les limites des théories classiques dans l’étude des sociétés postcoloniales, en plaidant pour une refonte des catégories d’analyse au profit d’une sociologie du travail contextualisée et ancrée.
1. Cadre théorique : dialogues entre classiques et voix haïtiennes
1.1. Les grands courants des théories du travail (Mercure & Spurk)
L’ouvrage de Daniel Mercure et Jan Spurk, Les théories du travail (2003), propose une synthèse des principales approches sociologiques du travail. Quatre courants majeurs y sont distingués :
· L’approche marxiste analyse le travail comme un rapport social d’exploitation, le salarié vendant sa force de travail et subissant un processus d’aliénation. Cette perspective met l’accent sur la division du travail, les conflits de classe et la marchandisation de l’activité humaine.
· Les théories de la régulation s’intéressent aux institutions (État, droit du travail, conventions collectives) qui stabilisent provisoirement les contradictions du capitalisme, en encadrant le rapport salarial par des compromis sociaux.
· L’interactionnisme déplace le regard vers le sens que les acteurs donnent à leur travail : l’activité professionnelle y est vue comme un espace de construction identitaire, de négociation et de production de reconnaissance.
· Les approches en termes de réseaux et d’économie informelle, plus récentes, sont particulièrement utiles pour comprendre comment, en l’absence d’institutions fortes, l’accès aux ressources économiques repose sur des relations de confiance et des solidarités locales.
Ces cadres ne sont pas exclusifs, mais leur application à Haïti nécessite d’être confrontée aux travaux locaux, faute de quoi ils risquent de plaquer des catégories inadaptées.
1.2. La banalité du travail selon Dominique Girardo et Arendt
L’article de Dominique Girardo (2015) mobilise la philosophie d’Hannah Arendt pour critiquer la place hégémonique du travail dans les sociétés contemporaines. Arendt distinguait trois activités fondamentales : le Travail (labour), activité répétitive liée à la nécessité biologique et à la survie ; l’Œuvre (work), fabrication d’objets durables qui construisent le monde humain ; l’Action (action), engagement politique dans l’espace public, fondé sur la parole et la liberté.
Dominique Girardo montre que, dans le capitalisme avancé, le travail tend à dominer au détriment de l’œuvre et de l’action, entraînant une « banalisation » de l’activité professionnelle : le travail devient une simple nécessité économique, vidée de sa dimension expressive et citoyenne, répétitive et dénuée de sens. Cette grille de lecture est particulièrement heuristique pour les contextes où la survie immédiate écrase toute autre aspiration, mais elle peut aussi occulter les formes de résistance et de créativité propres aux économies du Sud.
1.3. Apports de la sociologie haïtienne : héritage et renouveau
Loin d’être vierge d’analyses du travail, la sociologie haïtienne dispose d’une tradition ancienne et diverse. Madeleine Sylvain-Bouchereau (1903-1970), première Haïtienne docteure en sociologie, a mené dès les années 1950 des travaux pionniers sur la stratification sociale, la classe moyenne et la condition des femmes dans l’économie nationale. Son engagement pour une science sociale ancrée dans les réalités locales et tournée vers l’action politique préfigure les approches émancipatrices contemporaines.
Mireille Neptune Anglade (1944-2010), économiste et militante féministe, a quant à elle livré une analyse systématique du travail des femmes en Haïti. Dans L’autre moitié du développement (1986), elle démontre statistiquement que les Haïtiennes cumulent une « deuxième journée de travail » domestique non rémunérée avec leur activité marchande, un phénomène qu’elle documente tant en milieu rural qu’urbain. Cet apport est essentiel pour penser la division sexuée du travail et l’articulation entre sphères productive et reproductive.
Plus récemment, Nathalie Lamaute-Brisson a produit une série d’études de référence sur l’économie informelle haïtienne. Dans L’économie informelle en Haïti : de la reproduction urbaine à Port-au-Prince (2000), elle montre que cet « informel » possède sa propre rationalité, ses institutions et ses hiérarchies, et ne saurait être réduit à un simple résidu de la modernisation avortée.
Enfin, la thèse de doctorat de Sandra Jean-Gilles (2025) sur les Madan Sara et le Sistèm Pratik apporte un éclairage novateur sur les mécanismes d’adaptation et de résilience développés par les femmes commerçantes dans l’économie informelle. Prenant appui sur une enquête de quatre ans dans quatre communes de la région métropolitaine, elle analyse comment cette « méta-institution informelle », le Sistèm Pratik, structure l’accès aux ressources, la gestion des risques et la mobilité sociale, tout en reproduisant certains rapports de genre inégalitaires.
Ces voix haïtiennes ne se contentent pas d’illustrer les théories classiques. Elles les infléchissent, les critiquent et proposent des conceptualisations alternatives, ancrées dans des réalités où la frontière entre travail et survie, entre formalité et informalité, est bien plus poreuse que ne le supposent les sociologies du Nord.
2. Le monde du travail haïtien : données, structures et figures de l’informel
2.1. L’informalité en chiffres
Selon les estimations de la Banque mondiale et de l’Organisation internationale du Travail, plus de 80 % des emplois en Haïti relèvent du secteur informel. Ce secteur représente également environ 55 % du produit intérieur brut, ce qui en fait le principal moteur de l’économie nationale. L’emploi informel domine dans l’agriculture (environ 40 % des actifs), le commerce (environ 25 %) et les services (11 %). Le taux de chômage officiel, bien que difficile à mesurer précisément, est estimé autour de 14-15 %, mais ce chiffre ne rend pas compte du sous-emploi massif ni de la multiplicité des « petits boulots » précaires.
Loin d’être un phénomène marginal ou transitoire, ce secteur s’est installé durablement comme une réponse pragmatique à l’absence d’opportunités dans le secteur formel, au désengagement de l’État et à l’exclusion généralisée des populations les plus vulnérables.
2.2. Les Madan sara et le Sistèm Pratik : une économie informelle méta-institutionnalisée
Parmi les figures emblématiques de l’informel haïtien, les Madan sara , ces femmes commerçantes qui assurent la circulation des produits entre les régions rurales et les marchés urbains, occupent une place centrale dans ce secteur. Leur activité repose sur le Sistèm Pratik, un ensemble de règles, de hiérarchies et de relations de confiance qui fonctionne comme une véritable institution économique sans reconnaissance étatique. Ce système permet de structurer l’accès au crédit informel, la gestion des stocks, les circuits d’approvisionnement et les solidarités en cas de difficultés.
Cette organisation peut être interprétée à l’aune des approches en termes de réseaux (Mercure & Spurk). En l’absence de contrats formels et de protection sociale, l’accès aux ressources économiques dépend crucialement des relations interpersonnelles, de l’honneur commercial et de la capacité à mobiliser un capital social dense. Comme le soulignent les auteurs, « les réseaux sociaux jouent un rôle central dans l’accès aux ressources économiques » (Mercure & Spurk, 2003, p. 189). Cependant, ces réseaux ne suppriment pas les inégalités : ils les reproduisent parfois en réservant l’accès aux positions les plus enviables à celles qui disposent déjà d’un capital social important.
D’un point de vue marxiste, la situation des Madan Sara révèle un rapport d’exploitation d’autant plus profond qu’il est informel. Elles ne sont pas salariées, donc pas protégées par un code du travail ; elles supportent seules les risques commerciaux ; une part importante de leur activité consiste à écouler des produits importés, captant ainsi une faible part de la valeur ajoutée. Mais une analyse strictement marxiste peinerait à rendre compte de l’agentivité et de la créativité de ces femmes, qui ne sont pas seulement des prolétaires déguisées mais aussi des actrices économiques à part entière.
2.3. Précarité et banalité du travail : une lecture arendtienne nuancée
Appliquée au contexte haïtien, la grille arendtienne éclaire un pan important de la réalité. La majorité des activités exercées relèvent du Travail (labour) : répétition quotidienne, absence d’accumulation durable, soumission à la nécessité biologique. Les métiers relevant de l’Œuvre, production d’objets durables, création intellectuelle, sont rares et réservés à une petite élite. L’ action politique, conditionnée par la disponibilité de temps libre et de ressources, est structurellement limitée pour la grande majorité de la population, contrainte de consacrer l’essentiel de son énergie à la survie immédiate.
Dans cette perspective, la « banalité du travail » dénoncée par Dominique Girardo devient une oppression concrète : le travail est omniprésent, mais il ne procure ni reconnaissance ni perspective d’amélioration. C’est ce que Dominique Girardo résume en ces termes : « la généralisation du travail comme norme sociale produit une forme de banalité qui efface la distinction entre nécessité et liberté » (Dominique Girardo, Op. cit.).
Pourtant, l’approche interactionniste (Mercure & Spurk) invite à nuancer ce tableau. Même dans les activités les plus répétitives, les travailleurs investissent leur tâche d’un sens subjectif. Les Madan Sara ne se contentent pas de survivre : elles construisent des réseaux, des identités, des formes de reconnaissance mutuelle. Le Sistèm Pratik n’est pas seulement une contrainte, c’est aussi un espace de fierté professionnelle et d’affirmation de soi. Comme le notent Mercure & Spurk, « le travail est un lieu d’interactions où se négocient les identités professionnelles » (2003, p. 167). Ainsi, banalité et résistance créatrice coexistent.
3. Discussion critique : faut-il provincialiser la sociologie du travail ?
Les analyses qui précèdent montrent la puissance heuristique des théories classiques, mais aussi leurs angles morts lorsqu’elles sont appliquées à un contexte massivement informel.
Prenons l’approche marxiste. Elle éclaire parfaitement les rapports d’exploitation à l’œuvre dans l’économie haïtienne : extraction de la plus-value par les intermédiaires, absence de protection, surexploitation du travail féminin. Cependant, ses catégories centrales comme prolétariat, capital, salariat, ne correspondent qu’imparfaitement à une réalité où la plupart des travailleurs ne sont pas des salariés vendant leur force de travail, mais des indépendants de subsistance, des petits commerçants, des artisans sans protection.
Les théories de la régulation, quant à elles, mettent l’accent sur les institutions (État, conventions collectives) qui stabilisent le capitalisme. Or, en Haïti, ces institutions sont largement absentes ou dysfonctionnelles. L’« informalité » n’est pas un à‑côté du capitalisme régulé ; elle est le mode principal d’organisation. Le concept de « rapport salarial » doit donc être profondément repensé, comme le suggère déjà Nathalie Lamaute-Brisson lorsqu’elle parle d’une institutionnalité alternative.
L’approche arendtienne de la banalité du travail est puissante pour dénoncer l’aliénation, mais elle risque de réduire la complexité haïtienne à une pure négativité. Elle néglige les formes de résistance créative que les travaux de Sandra Jean-Gilles mettent précisément en évidence : le Sistèm Pratik n’est pas seulement une réponse à la survie, c’est aussi une innovation institutionnelle, un savoir-faire collectif qui mérite d’être reconnu comme tel.
C’est ici que l’apport des auteurs haïtiens devient indispensable. Madeleine Sylvain-Bouchereau nous rappelle qu’une sociologie pertinente ne peut être qu’ancrée et engagée. Mireille Neptune Anglade nous oblige à intégrer systématiquement la division sexuée du travail et l’articulation entre travail marchand et travail domestique, dimension largement absente des théories classiques. Nathalie Lamaute-Brisson et Sandra Jean-Gilles documentent l’existence d’institutions informelles dotées de leur propre rationalité, remettant en cause la dichotomie trop rigide entre « formel » et « informel ».
Conclusion
L’analyse du monde du travail haïtien à la lumière des théories sociologiques révèle une réalité ambivalente. D’un côté, le travail y est massivement réduit à une nécessité de survie, marqué par l’informalité, la précarité et l’absence de régulation étatique. De l’autre, il conserve une valeur morale et identitaire forte, et constitue un espace de débrouillardise, de réseaux et de résistance créatrice.
L’apport des auteures et auteurs haïtiens comme Sylvain-Bouchereau et Jean-Gilles est à cet égard décisif. Ils ne se contentent pas d’appliquer des cadres forgés ailleurs ; ils les infléchissent, montrent leurs limites et proposent des conceptualisations alternatives mieux adaptées aux réalités locales. La notion d’« informalité méta-institutionnalisée », avancée par Jean-Gilles, ou la « deuxième journée de travail » décrite par Neptune Anglade sont des concepts exportables, qui pourraient enrichir la sociologie du travail internationale.
En définitive, si la banalité du travail est une réalité pour une grande partie de la population haïtienne, celle-ci invente aussi, par nécessité, des formes d’organisation et de solidarité qui échappent à la simple domination. Le défi pour une sociologie du travail ancrée dans les Suds est de produire des concepts qui, tout en dialoguant avec Marx, Arendt, Mercure ou Spurk, intègrent la spécificité d’une société qui travaille sans emploi, produit de la valeur sans capital, et invente ses propres institutions en l’absence d’État. Ce n’est pas une mission impossible : c’est une tâche de traduction théorique, à laquelle les chercheuses et chercheurs haïtiens ont déjà largement contribué.
Références bibliographiques
Arendt, H. (1958/1961). Condition de l’homme moderne. Calmann-Lévy.
Girardo, D. (2015). « Travail et banalité ». Revue de sociologie, numéro 35.
Jean-Gilles, S. (2025). Économie informelle, mobilité sociale et rapports sociaux de genre : le cas des Madan Sara et du Sistèm Pratik en Haïti. Thèse de doctorat, ISTEAH.
Lamaute-Brisson, N. (2000). L’économie informelle en Haïti : de la reproduction urbaine à Port-au-Prince. L’Harmattan.
Mercure, D. & Spurk, J. (2003). Les théories du travail. La Découverte.
Neptune Anglade, M. (1986). L’autre moitié du développement : à propos du travail des femmes en Haïti. Éditions des Femmes.
OIT (2019). Rapport sur le travail dans le monde. Organisation internationale du Travail.
Sylvain-Bouchereau, M. (1950). « La classe moyenne en Haïti ». Revue de la Société haïtienne d’histoire et de géographie.
Prof Claude EDOUARD
