Le dernier rapport du Secrétaire général des Nations Unies sur le BINUH aurait pu être un acte de lucidité. Il est devenu un acte d'illusionnisme institutionnel. Mais avant d'accabler le Bureau, posons la question préalable, celle que personne n'ose formuler dans les chancelleries ni dans les palais de Port-au-Prince : qui leur a ouvert la porte?
Pendant qu'à Port-au-Prince on compte les douilles, le BINUH comptabilise les "avancées". Pendant que 9 000 familles pleuraient leurs morts en 2025 et que 1,45 million de déplacés cherchaient un pan de mur pour dormir, le Bureau saluait une "passation pacifique" et une "continuité institutionnelle" au 7 février 2026. Laquelle ? Celle des gangs qui contrôlent 80 % de la capitale? Celle des commissariats incendiés, des hôpitaux vidés de leurs médecins, des écoles condamnées par les balles?
Les questions que le rapport n'ose pas poser
Le mandat du BINUH est pourtant explicite : conseiller le gouvernement haïtien pour renforcer la stabilité politique, la bonne gouvernance et promouvoir l'État de droit. Trois piliers. Trois absences.
Où est l'État de droit quand un citoyen met trois heures pour traverser deux kilomètres à Martissant, sous la menace des Uzis, des Ak-15, des kalachnikovs, et d'autres armes de guerre? Le BINUH peut-il nommer une seule commune où un juge siège sans escorte blindée ? Où est la bonne gouvernance quand le vide institutionnel du 7 février est maquillé en "application de l'article 149"? Depuis quand une vacance fabriquée devient-elle une transition légale ? Qui, hormis le BINUH, reconnaît une Constitution respectée dans un décret concentrant tous les pouvoirs entre les mains d'un Premier ministre non élu, sans Parlement, sans mandat populaire? Et où est la stabilité politique quand l'Accord de Montana, les partis, la société civile et la rue disent unanimement qu'il n'y a ni légitimité ni légalité?
Le BINUH est-il le seul à ne pas entendre? Ou le seul à avoir intérêt à faire semblant?
L'abdication qui rend tout possible
Pourtant, le BINUH ne gouverne pas seul dans le vide. Il prospère dans un espace que les Haïtiens eux-mêmes ont laissé béant — par calcul, par lâcheté, ou par cette absence sidérante de fierté nationale qui caractérise une classe politique incapable de se regarder dans un miroir sans y chercher l'approbation de Washington ou de New York.
Dessalines, Pétion, Christophe ont chassé l'armée la plus redoutable du monde au prix de leur sang. Leurs héritiers présumés, eux, attendent les communiqués de Core Group pour savoir s'ils peuvent gouverner. Ce n'est pas de la diplomatie. C'est de la servilité érigée en doctrine d'État.
Un gouvernement qui remet sa légitimité entre les mains de la communauté internationale n'est plus un gouvernement. C'est une administration de façade. Et une façade, par définition, n'a pas d'intérieur — pas de vision, pas de colonne vertébrale, pas de peuple à défendre. Quand les dirigeants haïtiens se taisent face aux injonctions du BINUH, quand ils valident des rapports qui insultent leur propre réalité nationale, quand ils acceptent sans broncher d'être décrits comme des partenaires dans une stabilisation qui ne stabilise rien, ils ne trahissent pas seulement leur peuple. Ils trahissent l'acte fondateur de 1804, dont ils portent le nom sans en supporter le poids.
Ce vide de nationalisme authentique est le carburant du chaos. La communauté internationale ne perpétue pas le désordre haïtien malgré la gouvernance locale. Elle le perpétue grâce à elle — grâce à des élites qui préfèrent le confort de la tutelle à l'inconfort de la souveraineté.
Le mobile d'une fiction
Le Rapport mondial 2026 sur les crises alimentaires admet que 1,4 million de personnes vivaient en situation "catastrophique" en Haïti en 2025. Pourtant, le BINUH choisit de souligner une « "légère amélioration de la sécurité" qui sortirait le pays de cette catégorie en 2026. Quelle sécurité ? Celle mesurée depuis les bureaux climatisés de Clercine ? Celle qui ignore les massacres de Cité Soleil, les enlèvements à Croix-des-Bouquets, les quartiers entiers de Kenscof, Carrefour-Feuilles sous embargo armé?
Il faut alors poser la question qui dérange : quel est le mobile du BINUH lorsqu'il décrit une Haïti qui n'existe pas? Est-ce pour justifier sa propre reconduction, en dépit de toute efficacité mesurable ? Pour rassurer les bailleurs que leurs fonds ne s'évaporent pas dans le néant? Pour légitimer un pouvoir sans mandat, sans Parlement, sans élections, en le frappant du tampon onusien? Les trois hypothèses se tiennent. Et aucune n'est flatteuse.
Quand un rapport parle de "passation pacifique" là où le peuple voit un coup de force constitutionnel, quand il perçoit de l' "optimisme" là où des mères enterrent leurs enfants, il ne décrit plus la réalité. Il la trahit avec méthode, avec protocole, avec la bonne typographie des documents officiels.
La réalité, elle, ne négocie pas
Elle se mesure au prix d'un sac de riz. Au nombre de journées sans école. Au bruit des rafales dans la nuit de Delmas. Aux corps ramassés à l'aube. À l'exode des jeunes qui préfèrent l'enfer du Darién à la "continuité institutionnelle" célébrée à New York.
Haïti n'a pas besoin d'un peintre de palais ni d'un Bureau de bonne conscience. Elle a besoin de dirigeants capables de dire non, non aux rapports falsifiés, non aux tutelles déguisées en partenariat, non à cette humiliation tranquille que l'on administre depuis des décennies à un peuple qui mérite mieux que des gouvernants sans honneur.
Honte à eux, s'ils en ont encore.
Pierre Richard Raymond
Le 30 avril 2026, USA.
