Un contexte marqué par une recrudescence des risques et des menaces
Le monde du XXIe siècle est confronté dès son début à une succession de chocs et de crises qui constituent le propre de son histoire : krach financier de 2008, attentats islamistes, vague migratoire, frontières gommées, perceptions troublées, repères faussés, la désintégration des principes et des institutions, droit international non respecté... Pour s’en convaincre, il suffit de constater la profonde dégradation de l’environnement international : confrontation globale entre les États-Unis et la Chine ; impérialisme de la Russie adossé à la reconstitution de sa puissance militaire. Nombre d’États affichent par ailleurs leurs ambitions de puissance et poursuivent une stratégie d’expansion assumant le recours à la force armée, à l’image de la Chine qui entend mondialiser son modèle total-capitaliste, de la Russie en Ukraine ou au Moyen-Orient, de l’Iran dans l’empire chiite qu’il a constitué du Liban à l’Afghanistan, de la Turquie en Syrie, dans le Caucase, au chantage nucléaire de la Corée du nord, qui s’émancipe de la tutelle de Pékin, manipulations de l’information, investissements étrangers dans des secteurs stratégiques, expansion du djihadisme du Nigéria aux Philippines et redéploiement sous la forme d’un réseau social de la terreur dans les sociétés développées, accroissement des rapports de force militaires. Il en résulte une militarisation de la mer, de l’espace, mis en place pour la contenir. Les risques et les menaces auxquels le monde est exposé se sont accrus. Ils s’enchaînent dans des domaines variés, mais interdépendants, renforçant la perspective d’une crise systémique.
La pandémie de Covid-19 a jeté une lumière crue sur la montée des périls planétaires, notamment sur la vulnérabilité de notre pays. Elle sert de banc d’essai pour la résilience des nations et redessine la hiérarchie des puissances. Elle a aussi remis la question de la sécurité au premier rang des préoccupations des citoyens, au plan sanitaire, mais aussi au plan économique, technologique et stratégique. Le monde est confronté à une dégradation rapide et durable de son environnement stratégique.
Montée et mutation des menaces
Les surprises stratégiques s’enchaînent. Le monde du XXIe siècle devient extrêmement dangereux. La guerre est de retour et sort des cadres qui lui avaient été assignés durant la guerre froide. Elle mute en échappant au monopole des États, en se faisant asymétrique ou hybride et en se déployant au cœur des sociétés. Depuis 2015, la cadence s’accélère, s’affirme un puissant mouvement de réarmement sans précédent dans le monde. Les dépenses militaires représentent environ 1 700 milliards de dollars, soit 2,3 % du PIB mondial, et augmentent de 5 à 10 % par an. L’Asie investit 100 milliards de dollars de plus que le vieux continent dans sa défense, notamment la Chine qui a augmenté son effort de 132 % en dix ans et les États-Unis à lui seul en 2022, son budget de défense s’élève a plus de 700 milliards de dollars. Les nations émergentes se dotent de capacités aériennes, spatiales et de marines de haute mer. La prolifération nucléaire s’accroît, portée par la Corée du Nord, l’Inde et le Pakistan, tandis que l’Iran menace de relancer son programme militaire si aucun accord n’est rapidement trouvé après la sortie unilatérale des États-Unis.
Après la terre, la mer, l'air puis l'espace, le climat international se tend désormais dans le cyberespace, car, Internet est devenu, ces dernières années, un nouveau champ de bataille planétaire. Des États déploient des moyens de cyberguerre considérables et multiplient les offensives, à l’image des attaques russes sur la Géorgie, l’Estonie, l’Ukraine. Dans le même temps, les attaques cybernétiques se multiplient contre les entreprises, plusieurs entreprises haïtiennes ont déjà fait les frais.
À cela s’ajoutent des menaces provenant de puissances qui exploitent ces turbulences pour imposer leur volonté. Elles jouent désormais de manière désinhibée sur la puissance militaire, mais aussi de manière ambiguë sur tous les leviers stratégiques, directs et indirects. Plus près de nous, depuis au moins deux décennies la République dominicaine livre une guerre économique sans merci à Haïti. Elle finance de vastes campagnes de désinformation à l’encontre d’Haïti question de discréditer et décrédibiliser le pays sur la scène internationale ce qui a pour effet de lui permettre de profiter de la manne touristique de l’ile et saper tout effort de développement dans le pays y compris de possibles investissements étrangers. Nul doute que le renseignement dominicain est très présent sur le territoire haïtien et c’est pour notre plus grand malheur. Pour faire face à ces menaces, Haïti peut de moins en moins compter sur un système multilatéral considérablement affaibli.
Face aux incertitudes qui pèsent sur l’avenir, les citoyens attendent en effet de l’État qu’il soit en mesure de comprendre les évolutions internationales, de préparer et d’orienter les moyens de la défense et de la sécurité intérieure afin d’aider la société à s’y adapter. Le renforcement de nos capacités, de connaissance et d’anticipation constitue donc une nécessité vitale pour les quinze ans à venir et au-delà. Une des meilleures façons de garantir notre sécurité est d’agir au plus tôt sur les causes des conflits.
Le caractère universel et durable des crises, la montée des menaces stratégiques font que nous sommes chaque jour davantage confrontés au retour de la violence et des menaces directes sur notre sécurité. Cette déchéance actuelle, nous l’avons vue dans bien des pays en crise. Elle précède l’effondrement. Elle annonce le chaos et la violence, ce chaos et cette violence ne viendront pas premièrement d’un « pronunciamento militaire », mais d’une insurrection civile. Face à celles-ci, Haïti est vulnérable. Vulnérable, parce que nous avons repoussé pendant des années le renforcement nécessaire des moyens humains et matériels. Vulnérable, parce que sous la coupe imposée de la triade diplomatique qui contrôle le pays, des Etats-puissances qui se disent amis d’Haïti et qui depuis des lustres planifient l’effondrement du pays tout en nous promettant des alliances censées nous protéger nous avons tourné le dos à nos responsabilités. Vulnérable, parce que les Forces armées Haïtiennes ont progressivement disparu de l’horizon visible des Haïtiens, et avec elles, le sens de l’engagement, de la résilience et de la cohésion nationale.
Nous voyons bien aussi dans notre environnement plus large que les États ont choisi de se réarmer. Les budgets militaires mondiaux s’explosent, des États développent des systèmes d’armes de plus en plus complexes qui pourraient poser de véritables problèmes à nos forces armées et limiter notre liberté d’action en cas d’un conflit. Dans le même temps, nous avons baissé la garde sur nos investissements de défense, nous sommes désormais au bord de la rupture.
Le choix politique que nous devons porter est celui d’un soutien massif à nos armées. Il faut que nous leur redonnions les moyens de la puissance pour garantir notre protection face à ces menaces nouvelles. Ce choix politique est aussi un vrai choix culturel. Haïti est son armée. L’Histoire d’Haïti s’est toujours confondue avec celle de son Armée. Haïti est forte quand son Armée est forte. Haïti doit être à la hauteur de ses responsabilités.
Les Forces armées haïtiennes ont depuis un certain temps brillé par leur absence. S’agissant de la seule composante effective actuellement à savoir l’Armée de terre, le constat est unanime : son entraînement n’est pas adapté. L’ampleur des menaces actuelles ne lui permettrait, en outre, d’intervenir dans un théâtre d’opérations. Donnons à nos forces armées les équipements, les hommes et les femmes dont elles ont impérativement besoin. Dire que le budget de la défense doit être augmenté est un euphémisme, car, depuis des décennies nous avons cessé d’investir dans notre défense pendant que la haine des Haïtiens continue d’être instrumentalisé par la frange raciste et xénophobe en république voisine, ce pays avec qui nous avons de véritables contentieux historiques, qui érige un mur à la frontière et qui constitue une force de 100 000 hommes en armes. Ce qu’il nous faut c’est un électrochoc pour faire passer de 0,8 % à 5 du PIB sur dix ans (hors budget des anciens militaires et pensions, car, cette question aussi mérite d’être résolu). Cette augmentation devra se faire en deux temps : une loi de programmation militaire dès 2023, espérant qu’il y’aura des élections et une nouvelle administration à la tête du pays, une autre à la fin du quinquennat. Il est tout aussi indispensable d’augmenter la force opérationnelle actuelle de 440 hommes, sur les dix prochaines années, pour la faire passer à 20 000 hommes. Une durée moindre ne permettrait pas de traduire dans les faits un tel saut qualitatif et quantitatif.
À l’âge de l’histoire universelle, face à des crises de plus en plus complexes et à des menaces hybrides, il n’est de stratégie que globale. Le politique, le militaire, le diplomatique et l’économique doivent être mis en cohérence et articulés pour obtenir des résultats. Il n’est en effet pas de sécurité durable sans développement, sans institutions stables et sans soutien de la population. L’État doit donc non seulement être capable de définir et appliquer une ligne claire grâce à la coordination interministérielle, mais aussi savoir travailler avec les élus comme avec les acteurs économiques et sociaux.
Face aux chocs et aux crises, les armées ont vocation à être repositionnées comme la réassurance ultime de la Nation, à même de mobiliser efficacement et rapidement les moyens et les compétences opérationnels qui leurs sont spécifiques pour faire la décision – sans pour autant les transformer en auxiliaires des administrations civiles. Elles doivent renforcer la résilience de la Nation, c’est-à-dire la capacité à assurer en toutes circonstances la continuité de l’État comme de la vie économique et sociale. La résilience des Armées a pour condition la préservation de leur autonomie en termes de renseignement, de décision et de conduite des opérations de soutien, ainsi que le renforcement de leur agilité, indispensable pour répondre aux menaces hybrides.
Le réarmement d’Haïti apparaît indispensable et doit se traduire par un effort budgétaire pour la sécurité nationale. Nous devons poursuivre la politique d’achat d’équipement tout comme il est aussi nécessaire de prévoir l’avenir avec le lancement des études pour la production industrielle. Il est indispensable que les FAd’H puissent se doter des capacités. Ce renforcement des forces armées doit évidemment être mis au service d’une vision de notre politique étrangère, de nos alliances et du cadre stratégique dans lequel nous évoluons. Néanmoins, ce réinvestissement ne peut se faire à doctrine et à structures constantes. Il doit s’accompagner de concepts d’emploi des forces définis, notamment sur le territoire national, de nouveaux contrats opérationnels qui doivent être adaptés aux menaces, d’une meilleure articulation entre les armées et les autres forces en charge de la sécurité intérieure – qu’elles soient publiques ou privées, civiles ou militaires.
L’esprit de défense doit aussi être réinventé afin que chaque citoyen et que la société civile, à commencer par les entreprises, se réapproprient et réinvestissent la sécurité. Cette mobilisation est essentielle pour conforter la résilience de la société haïtienne aux chocs et aux surprises stratégiques.
Haïti n’a plus d’autre choix que de s’adapter pour faire face aux risques, pour garantir la protection de leur population et la souveraineté de leur territoire. Réinvestir dans la sécurité exige de la refonder. Quelle stratégie est en mesure de répondre aux risques du 21e siècle ? Comment reconstituer le potentiel des forces de sécurité ? Comment coordonner au mieux l’action publique, le renseignement et les forces armées ?
Adopter une approche globale et agile
Dans un contexte marqué par des risques multidimensionnels et la succession des chocs, la politique de défense doit s’inscrire dans une approche à la fois globale et agile. Haïti est confrontée à des acteurs pratiquant des stratégies hybrides, c’est-à-dire jouant de manière ambiguë sur tous les leviers : politique, informationnel, économique, diplomatique et militaire. Pour reprendre l’initiative, l’organisation des moyens haïtiens doit viser la coordination la plus poussée du plus haut niveau de l’État jusqu’au théâtre de crise.
Le grand écart entre les ambitions, les missions et les moyens des armées
Force est de constater qu’Haïti n’a pas su tirer les leçons des tragédies qui l’ont frappée. Haïti ne dispose toujours pas d’une stratégie globale, d’une organisation et de moyens adaptés afin de lutter de façon efficace et durable contre les menaces, notamment sur le territoire national. Il n’est donc pas exclu que de nouveaux drames comme ceux du Génocide du 2 octobre 1937 commis par les dominicains sur des Haïtiens en République dominicaine sous l’instigation du président de l’époque Trujillo, et dans une moindre mesure ceux du Village de Dieu, de Grand Ravine, de la Saline puissent se reproduire, compte tenu de l’inexistence ou de lacunes persistantes dans la coordination entre services de renseignement et forces d’intervention.
Voilà pourquoi, il est aujourd’hui indispensable de repenser la sécurité de notre pays dans une perspective globale, tout particulièrement pour ce qui concerne le territoire national. Il est impératif de réinvestir par la voie d’une loi de programmation pour la sécurité nationale qui se donnerait pour objectif d’affecter des moyens nécessaires pour la constitution de nos forces armées de sécurité. Haïti est aujourd’hui à une heure de vérité : elle doit se réarmer.
Sécurité nationale : quels moyens pour quelles priorités ?
Quelles missions souhaitons-nous assurer ? Au minimum, tenir dans la durée et définir une doctrine et un contrat clairs d’engagement des forces sur le territoire national. Quelles priorités en découlent ? La première urgence consiste à interrompre la diminution du potentiel militaire haïtien et à reconstituer ses capacités, à hauteur de la situation actuelle, au terme de la professionnalisation. Cela implique l’arrêt de la déflation des effectifs, mais aussi un vigoureux effort d’achat et de maintenance pour progresser vers un taux de disponibilité des matériels acceptables. Deuxième orientation, la protection des véhicules et la modernisation des forces armées de sécurité ainsi que le comblement des ruptures de capacité dans le domaine des hélicoptères, du transport aérien, de l’aviation, des drones... Enfin, la troisième direction, il convient de soutenir la recherche dans les technologies d’avenir et d’accompagner la montée en puissance de nos forces armées.
Les conditions du réinvestissement
Quel effort financier engager ? L’effort financier à accomplir pour préserver notre sécurité est très lourd compte tenu des contraintes qui pèsent sur les finances publiques d’Haïti et des risques financiers qu’elles génèrent. D’ici à 2030, l’effort financier requis pour reconstituer le potentiel militaire haïtien impliquera de réinvestir à partir de 2023 entre des dizaines et des centaines de millions de dollars par an dans la défense. Le réarmement, pour être efficace, doit s’inscrire dans des conditions strictes.
La sécurité est globale et ne peut être seulement militaire. Haïti doit se doter et mettre en œuvre une stratégie globale de sécurité qui s’inscrive dans une logique réellement interministérielle. Ce ne sont pas seulement les moyens qu’il faut redimensionner, mais les principes, les doctrines et les organisations qu’il faut repenser. En gardant à l’esprit que le réarmement, qui mobilise les citoyens au service de leur sécurité et de celle de la nation, est indissociable du redressement économique comme de la reconstitution du contrat social et politique de la nation. Le général de Gaulle rappelait à bon droit que « la défense nationale est la première raison d’être de l’État ». Sans défense, il n’est plus d’État. Et, sans État, il n’est pas plus de développement économique que de liberté.
En matière de défense, si nous voulons vraiment peser dans l’arène internationale encore faut-il que les Haïtiens se réveillent et comprennent que le temps de la paix universelle n’est pas encore venu. Les dirigeants du pays doivent ouvrir les yeux et comprendre que personne ne garantira notre sécurité à notre place. La déstabilisation est notre problème, la menace terroriste est notre problème. Les actions des États voyous peuvent devenir notre problème. Ne nous abritons pas derrière des boucliers politiques qui ont disparu. Nous sommes, nous, haïtiens, face à nos responsabilités et nous devons les assumer.
Enfin, en ces temps particulièrement difficiles, où certains jeunes grandissent dans la haine de leur pays, les forces armées de sécurité peuvent jouer un rôle majeur, aux côtés de l’école, dans l’intégration républicaine de la jeunesse. Il s’agit de développer un mouvement de volontariat jeunesse, pour que les jeunes soient sensibilisés aux valeurs qui sont l’ADN des armées : sens de l’engagement, cohésion, dépassement de soi et amour de la Patrie. Et aussi que l’engagement dans la prochaine garde nationale ou la réserve de défense soit valorisé dans les parcours universitaires et que les réservistes bénéficient de formations de qualité.
La menace est immédiate. La réponse doit donc être immédiate. Je crois avant tout en matière de défense à la coopération entre les nations au service de la sécurité collective, mais cela ne nous empêche pas de prendre en main notre sécurité.
Shizneider BAPTISTE
Spécialiste en Relations internationales
Analyste en Stratégie internationale sur des questions de Sécurité et défense
Président du Think Tank Intelligence diplomatique et stratégique - IDS
