Le Président Fabre Geffrard a laissé une empreinte indélébile à travers une vaste collection de documents diplomatiques. On retrouve sur Gallica plus de 350 pages d'archives témoignant de son influence, sans même compter les documents conservés sous haute confidentialité dans la grande Bibliothèque du Vatican, dont l'accès est un véritable défi diplomatique. Cette première partie introduit le portrait de l'Ambassadeur Pierre Faubert, poète, écrivain et négociateur-clé du Concordat de 1860 avec le Saint-Siège.
L'histoire diplomatique, en particulier celle des diplomates écrivains, constitue un champ d’étude à part. Ces personnalités, qui représentaient plus de 70% des archives diplomatiques de l'époque, formaient 80% du corps diplomatique haïtien. Parmi eux, on trouvait des poètes, des romanciers et des essayistes, faisant de la double carrière en diplomatie et en littérature une norme plutôt qu'une exception. Des figures telles que Beaubrun Ardouin, premier plénipotentiaire de la République d'Haïti en France, Georges Sylvain, et Massillon Coicou, considéré comme le père de la diplomatie culturelle haïtienne, illustrent bien cette dualité. Pareil pour Louis Borno et Leslie Manigat, lesquels ont occupé de hautes fonctions diplomatiques avant de devenir présidents de la République.
Pour ce qui est des ministres des affaires étrangères de la république d’Haïti, on en compte au moins une cinquantaine d’écrivains toutes tendances confondues dont une vingtaine de poètes diplomates.
Quant à Pierre Faubert, figure emblématique de la diplomatie haïtienne, il a marqué l’histoire de son pays non seulement par ses talents littéraires, mais aussi par ses compétences diplomatiques.
Né en 1806, Faubert s'est distingué comme poète, dramaturge, et écrivain, mais son engagement pour Haïti allait bien au-delà de la littérature. Faubert, issu d'une illustre lignée haïtienne, incarnait le profil typique du diplomate de l'époque : un homme de lettres, poète, avocat, et écrivain, dont les compétences s'étendaient bien au-delà des simples affaires de l'État. Ce n'était pas un diplomate de façade, mais un véritable négociateur, capable de traiter sur tous les points délicats qui se présentaient.
« Sherpa » sous la présidence de Boyer
En tant que diplomate et Sherpa du président Jean-Pierre Boyer, Pierre Faubert joua un rôle central dans les affaires les plus complexes de l'État haïtien à l’époque. Directeur du Lycée National, aujourd'hui connu sous le nom de Lycée Pétion, entre 1837 et 1842, Faubert était également le conseiller et aide de camp du Président Jean Pierre Boyer, gérant les dossiers diplomatiques cruciaux.
L'une de ses missions les plus délicates fut la renégociation des termes de l'ordonnance de Charles X, qui imposait à Haïti une dette énorme pour indemniser les anciens colons français après l'indépendance. Dans ce dossier Faubert en tête fit preuve d'une grande habileté diplomatique. Bien que la dette n'ait pas été annulée, le Président Boyer parvint à obtenir des concessions, montrant que la France était disposée à ajuster les termes tant que les colons continuaient de percevoir leurs indemnités. Cette mission délicate le plaça face à un redoutable lobby de créanciers, constitués de porteurs de titres de l'emprunt contracté par Haïti auprès des banques françaises. Faubert, bien que conscient des manœuvres économiques et politiques en jeu, et malgré le succès relatif de ses missions en tant que conseiller du président, n'a malheureusement pas laissé de mémoires, privant ainsi les générations futures d'un témoignage direct sur cette période cruciale.
Après le renversement de Jean-Pierre Boyer en 1843, les révolutionnaires de Praslin, un groupe nommé d'après la petite ville des Cayes d'où ils sont originaires, ont pris le pouvoir. Ce mouvement était dirigé par Hérard Dumesle, un poète et journaliste, ainsi que par son cousin, le général Rivière Hérard, un héros de la guerre de l'indépendance et futur président. Ensemble, ils ont réussi à renverser le président Boyer et à prendre le contrôle du gouvernement. Hérard Dumesle a été nommé ministre des Relations extérieures et de la Guerre. Bien que Rivière Hérard soit devenu président, c'est son cousin qui exerçait réellement le pouvoir.
Malgré ce changement de régime, Pierre Faubert conserva ses prérogatives essentielles en tant que conseiller influent, notamment dans le domaine diplomatique. Sa mission à Rome en tant que plénipotentiaire revêtait une importance capitale, car il était non seulement investi des pleins pouvoirs du président Geffrard, mais également de ceux du parlement haïtien, qui avaient voté en faveur de ces larges prérogatives.
« Sherpa » sous la présidence de Fabre Geffrard
Après la chute de l’empire de Faustin 1er, le Général Fabre Geffrard s’était accaparé sans coup férir du pouvoir. La diplomatie vaticane piaffait d’impatience à vouloir signer un accord avec le nouveau pays afin de réglementer la religion catholique en terre haïtienne. Faubert s'était déjà vu confier la gestion des relations avec le Vatican au sein du cabinet présidentiel.
Au service du Président Fabre Geffrard, Faubert joua un rôle clé en tant que conseiller présidentiel et principal négociateur dans les affaires étrangères. Sa mission la plus notable fut celle de négocier avec le Vatican, une tâche délicate qui nécessitait finesse et diplomatie, des qualités dont il fit preuve avec brio. La confiance que lui accordait le président Geffrard était telle qu'il devint son "Sherpa", un terme moderne qui désigne un conseiller de confiance guidant les chefs d'État à travers les complexités de la diplomatie internationale.
À l’issue d’une durée de plus d'un mois, Faubert atteignit le Saint-Siège. Armé de ses talents d'orateur et de son esprit aiguisé, il réussit à faire valoir les intérêts de la jeune République d’Haïti. Cette mission diplomatique ne fut pas seulement une victoire pour Faubert, mais aussi une reconnaissance du rôle de Haïti sur la scène internationale, en particulier auprès du Vatican, une puissance spirituelle et politique de premier plan à l'époque.
Ainsi, Pierre Faubert reste une figure inspirante de l'histoire haïtienne, un homme qui, par son dévouement et son talent, a su représenter dignement son pays dans les arènes les plus prestigieuses du monde.
En tant que Missi Dominici du président Fabre Geffrard, Pierre Faubert jouait un rôle crucial dans la diplomatie haïtienne, notamment dans les relations complexes avec l'Église catholique romaine. En tant que haut fonctionnaire du ministère des Relations Extérieures, Faubert possédait une connaissance approfondie des dossiers internationaux de l’époque et veillait à ce que les intérêts de l'État haïtien soient protégés dans un contexte géopolitique souvent délicat. Déjà sous la présidence de Jean-Pierre Boyer, Haïti subissait l’assaut des canons français dans sa rade moyennant d’une forte indemnité.
De son côté, l'Église de Rome avait intensifié ses efforts pour renforcer son influence en Haïti, avec l'objectif de faire du pays une province ecclésiastique, un statut qui aurait étroitement lié Haïti à la juridiction spirituelle et administrative de Rome. Faubert, conscient des implications politiques et sociales d'une telle subordination, se montrait réticent à engager l'État haïtien dans cet arrangement. Sa prudence était motivée par la volonté de préserver la souveraineté nationale face à une influence étrangère puissante.
Ce dossier délicat, marquant la tension entre les aspirations autonomistes de l'État haïtien et les ambitions expansionnistes du Vatican, traîna pendant des années sans résolution définitive. La situation se compliqua davantage avec la révolution de Praslin, une révolte qui éclata dans la petite localité des Cayes, symbolisant une période de turbulence et de transformation politique en Haïti.
La mission de Faubert à Rome fut ainsi un moment décisif où il dut naviguer entre les intérêts nationaux d'Haïti et les attentes internationales. Armé de pleins pouvoirs, il avait la tâche ardue de négocier avec le Saint-Siège, cherchant à établir une relation qui, tout en étant cordiale et respectueuse, ne compromettrait pas l'indépendance de la jeune nation haïtienne. Ce moment marqua un tournant dans l'histoire diplomatique d'Haïti, avec Faubert en tant que figure centrale de ces négociations stratégiques.
Cette mission, cruciale pour l'avenir des relations entre Haïti et le Saint-Siège, illustre le rôle central que la diplomatie haïtienne a joué dans la consolidation de l'indépendance nationale et la défense des intérêts de l'État. Les archives diplomatiques de cette époque, soigneusement conservées, offrent une plongée fascinante dans ces négociations complexes, où la finesse des stratégies et l'habileté des diplomates étaient mises à l'épreuve. L'invitation à explorer ces archives promet une immersion enrichissante dans un chapitre déterminant de l'histoire diplomatique d'Haïti.
Identité franco-haitienne
Pierre Faubert, figure éminente de l'histoire haïtienne, illustre le croisement des identités franco-haïtiennes, étant lui-même un exemple marquant de cette dualité culturelle. Né d'un père, Jean Pierre Faubert, et d'une mère, Marie Guilemette Brouard, qui avaient des racines remontant au traité de Ryswick, Faubert a grandi avec une éducation française, ayant fait toute sa scolarité à Paris avant de retourner en Haïti.
Diplômé en droit de La Sorbonne, une formation considérée à l'époque comme essentielle pour une carrière en diplomatie, il travaillait déjà en coulisses sur les affaires étrangères de son pays. Toutefois, il n'était pas le décideur principal. Ce rôle revenait à Beaubrun Ardouin, historien et futur ambassadeur, qui fut le premier diplomate haïtien accrédité en France.
Marié en 1826 à Marie Joséphine Laraque, la belle-fille du président Jean-Pierre Boyer, Pierre Faubert forma une famille marquée par cette double appartenance culturelle, avec cinq enfants portant des noms qui évoquent à la fois l'héritage haïtien et l'influence française : Pétion, Marie Françoise, Célia, Jeanne Claire, et Fénelon Faubert. Cette lignée, semblable à celle des Dumas, continue de perpétuer la mémoire de Faubert dans les milieux culturels, où certains descendants se revendiquent encore haïtiens malgré des vies éloignées de leur terre d'origine.
L'histoire de Pierre Faubert est un rappel poignant des défis qu'a dû surmonter Haïti pour maintenir sa souveraineté économique et politique dans un contexte international hostile. Son héritage, bien que principalement consigné dans les archives diplomatiques et les récits historiques, reste une source d'inspiration pour ceux qui étudient la diplomatie et l'histoire haïtiennes.
Maguet Delva,
Paris, France
