Le 4 janvier 2014, à Bonneuil-sur-Marne, s’éteignait à 76 ans Jean Métellus, l’un des plus grands écrivains haïtiens du XXe siècle. Exilé en France dès 1959, il n’a jamais cessé d’écrire pour Haïti. « Haïti littéraire à l’antenne » salue ce géant des lettres, auteur d’une œuvre majeure pour la francophonie et la littérature caribéenne.
Jean Métellus incarna cette figure rare de l’intellectuel complet, également à l’aise dans la poésie, le roman, le théâtre et l’essai. Né le 30 avril 1937 à Jacmel, cette ville portuaire du sud d’Haïti réputée pour sa tradition culturelle et artistique, Metellus grandit dans une Haïti encore marquée par les séquelles de l’occupation américaine et bientôt étouffée par la dictature des Duvalier.
C’est cette violence politique et sociale qui le poussa, comme tant d’intellectuels haïtiens de sa génération, à prendre le chemin de l’exil, quand François Duvalier commença à consolider son pouvoir totalitaire.
En France, Metellus mène une double vie exemplaire, réussissant l’exploit rare d’atteindre l’excellence dans deux domaines apparemment éloignés. D’une part, il s’impose comme un grand médecin, neurologue de renommée mondiale, spécialiste reconnu des troubles du langage et particulièrement de la dyslexie. À l’hôpital de Limeil-Brévannes, où il exerçait pendant des décennies, Métellus soignait mais devenait un chercheur de premier plan, organisant chaque année une conférence internationale de haut niveau consacrée à la dyslexie qui attire les meilleurs spécialistes mondiaux. Ces rencontres scientifiques donnent lieu à des publications dans les plus prestigieuses revues médicales internationales, contribuant significativement à l’avancement des connaissances sur les troubles du langage.
Cette rigueur scientifique, cette méthode d’investigation clinique, cette attention aux mécanismes subtils qui perturbent la communication humaine transparaissent dans son écriture littéraire, dans sa capacité à analyser avec précision les mécanismes de l’oppression et les pathologies sociales qui affectent les individus et les collectivités.
D’autre part, parallèlement à cette carrière médicale prestigieuse qui aurait suffi à elle seule à remplir une vie, Metellus se consacre avec une énergie inépuisable à la création littéraire, produisant une œuvre d’une ampleur stupéfiante : plus de vingt recueils de poésie, douze romans, six essais, cinq pièces de théâtre, sans compter les traductions et les contributions à des ouvrages collectifs.
Exigeant et rigoureux
Cette double excellence fait de lui une figure unique dans le paysage intellectuel franco-haïtien : combien d’écrivains majeurs peuvent se targuer d’avoir simultanément contribué de manière significative à la recherche médicale internationale ? Cette production colossale ne relève pas de la simple quantité. Chaque ouvrage porte la marque d’une exigence littéraire rigoureuse, d’une réflexion profonde sur l’identité haïtienne, sur l’exil, sur la mémoire collective, sur la violence politique et ses ravages psychiques.
Métellus écrit depuis la France mais pour Haïti, reconstituant dans ses romans et ses poèmes la géographie humaine et émotionnelle de son pays natal, scrutant inlassablement les blessures de l’histoire haïtienne : l’esclavage, les dictatures, la pauvreté, l’émigration forcée.
Son œuvre romanesque explore avec une lucidité implacable les destins individuels broyés par l’Histoire. Des titres comme “Jacmel au crépuscule”, “La Famille Vortex”, “Une eau-forte” ou “Louis Vortex” tissent une fresque de la société haïtienne du XXe siècle, de ses espoirs et de ses désillusions. Ses personnages, souvent des intellectuels en exil ou des Haïtiens pris dans les méandres de la dictature, incarnent les contradictions d’une nation en quête perpétuelle d’elle-même.
Sa poésie, dense et lyrique, convoque l’Afrique ancestrale, la Caraïbe insulaire, la mémoire de l’esclavage et de la révolution haïtienne. Elle chante aussi bien la beauté du paysage haïtien que la douleur de l’exil, la nostalgie du pays perdu et la difficulté de vivre entre deux mondes. Métellus manie le français avec une maîtrise souveraine, tout en y insufflant les rythmes, les images et la sensibilité créole.
Son théâtre connaît également un succès remarquable. Sa pièce “Anacaona” remporte un triomphe retentissant grâce à la mise en scène magistrale d’Antoine Vitez au Théâtre National de Chaillot, consacrant Métellus comme dramaturge de premier plan. Cette œuvre, comme “Colomb” et ses autres pièces, revisite l’histoire caribéenne, donne la parole aux vaincus de l’Histoire, interroge la rencontre coloniale et ses conséquences durables. Le théâtre permet à Métellus d’explorer la dimension collective et politique de l’expérience haïtienne, de mettre en scène les conflits qui structurent la société.
Scientifique et artiste
Ses essais, enfin, témoignent de son engagement intellectuel. Qu’il analyse l’œuvre de grands écrivains haïtiens comme Jacques Roumain ou qu’il réfléchisse aux enjeux linguistiques et identitaires de la francophonie caribéenne, Métellus apporte toujours un éclairage original, nourri à la fois par sa formation scientifique et par sa sensibilité d’artiste.
La reconnaissance qu’il reçoit témoigne de la qualité exceptionnelle de son œuvre : le Prix Apollinaire en 1973, le Prix de poésie de l’Académie française en 1988, et le succès public de ses pièces de théâtre confirment sa place comme l’une des voix majeures de la littérature francophone. Dans les cercles littéraires haïtiens, caribéens et français, Métellus occupe une place de premier plan, considéré comme l’un des maîtres de sa génération.
Un demi-siècle d’exil français qui ne fut jamais un abandon : Métellus n’a cessé d’écrire Haïti, de porter son pays dans ses textes, de le faire vivre dans la langue française. Son œuvre constitue un pont entre les deux rives de l’Atlantique, un témoignage irremplaçable sur l’expérience diasporique haïtienne, et un monument littéraire dont les générations futures continueront de mesurer l’importance.
En ce début d’année 2026, douze ans après sa disparition, il est juste de célébrer la mémoire de Jean Métellus et de rappeler que la littérature haïtienne a produit des géants dont l’œuvre mérite de traverser les siècles. Médecin et poète, romancier et dramaturge, essayiste et linguiste, Metellus incarne cette figure de l’intellectuel humaniste complet, dont la curiosité embrasse tous les champs du savoir et de la création. Son héritage littéraire, immense par le volume et la qualité, attend encore d’être pleinement exploré, enseigné, et transmis aux nouvelles générations d’écrivains et de lecteurs.
Que cet hommage de « Haïti littéraire à l’antenne » contribue à maintenir vivante la mémoire de ce colosse des lettres, et encourage la redécouverte d’une œuvre qui parle à la fois de l’enracinement et du déracinement, de la fidélité et de l’adaptation, de la souffrance et de la beauté, de l’exil et de l’appartenance ! Jean Metellus est passé à l’orient éternel, mais ses mots continuent de résonner, porteurs d’Haïti et de son mystère, de ses douleurs et de sa grandeur.
Maguet Delva
Paris, France
